Davutoglu devrait renoncer à la « solution militaire » en Syrie


par Semih Idiz

Le ministre turc des Affaires étrangères Ahmet Davutoğlu persiste à cravacher un cheval mort. Ayant échoué à convaincre Washington lors de la récente visite de John Kerry en Turquie de fournir des armes à l’opposition syrienne, il essaye maintenant d’amener l’Union européenne à lever son embargo sur les armes en Syrie.

guerre civile syrienne

En séjour à Londres la semaine dernière pour une réunion internationale sur la Yémen, Davutoğlu a eu des discussions avec son homologue britannique, William Hague, pour essayer de le convaincre que l’opposition syrienne est sérieusement désavantagée parce que les armes nécessaires lui font défaut. Il n’avait pas ouvertement appelé l’UE à lever son embargo sur les armes mais c’est bien là qu’il voulait en venir.

Interrogé par des journalistes pour savoir s’il voulait une levée de l’embargo, Davutoğlu avait dit de manière révélatrice : « Si un seul camp a les armes, à la fin, c’est le camp qui a les armes qui aura toutes les possibilités de tuer l’autre camp. »

Davutoğlu avait ajouté qu’il avait aussi soulevé récemment cette question avec le ministre allemand des Affaires étrangères, Guido Westerwelle. Londres et Berlin avaient cependant indiqué être en faveur du maintien de l’embargo de l’UE. Hague en particulier est préoccupé par les combattants islamistes en Syrie.

Des sources de l’UE à Ankara indiquent que pas moins de 500 membres du Jabhat al-Nosra, l’organisation combattante la plus efficace dans la lutte contre le régime Assad et dont l’objectif déclaré est d’instaurer une république islamique en Syrie, viennent d’Europe.

Le souci ne tient pas seulement à la victoire éventuelle en Syrie de cette organisation – qui est soutenue politiquement et en armement par Ankara. Les officiels de l’UE s’inquiètent aussi de ce que feront les membres européens de cette organisation quand ils rentreront dans les pays d’où ils viennent. Davutoğlu et d’autres dirigeants turcs maintiennent cependant que ces craintes européennes sont non seulement exagérées mais qu’elles jouent en faveur du président Assad. Questionné à ce sujet à Londres, Davutoğlu a répondu que ni la Libye, ni l’Egypte n’avaient adopté l’Islam radical en dépit des craintes relatives à une telle éventualité.

« Ils sont en guerre », a-t-il dit des combattants de l’opposition syrienne. « Ils vont mourir. Il y a toujours des slogans religieux dans la guerre. »

Il est cependant manifeste qu’il n’a pas vraiment réussi à convaincre ses partenaires européens de modifier leur position vis-à-vis d’organisations comme le Jabhat al-Nosra qui a déjà été classé comme organisation terroriste par les États-Unis et qui, si on en juge par les informations, pourrait être bientôt classé dans la même catégorie par l’UE.

Compte tenu de l’échec de la Turquie sur cette question de l’armement, tout ce que Davutoğlu peut faire, c’est de se plaindre sur des bases de hautes valeurs morales que « La population souffre sur le terrain et la Turquie paye la facture » mais la position d’Ankara soulève un certain nombre de questions essentielles.

Par exemple, il est vrai que « la Turquie paye la facture » pour les réfugiés syriens de plus en plus nombreux qui arrivent à sa porte. Les responsables gouvernementaux donnent le chiffre de 600 millions de dollars pour l’instant et se plaignent de ne pas recevoir assez de soutien international sur ce problème. Quand les officiels turcs expriment ce genre de plainte, ils visent généralement les pays occidentaux. Fait étrange, on les entend rarement se plaindre d’un manque de soutien de la part des États pétroliers du Golfe, particulièrement le Qatar et l’Arabie Saoudite pour qui l’éviction d’Assad est aussi devenue un objectif stratégique.

camp de réfugiés syriens

Dans le même temps, Ankara continue à se monter tiède devant l’idée d’un règlement politique du conflit syrien dans l’hypothèse où Assad serait d’une manière ou d’une autre présent à la table de négociations, alors même qu’il n’est pas assis à cette table. C’est aussi ce que montre le lobbying exercé par Davutoğlu pour armer l’opposition.

Il ne semble cependant pas trop inquiet de risquer d’attiser ce qui est déjà une guerre par procuration dans la région en livrant à l’opposition des armes lourdes pour combattre le régime.

Comme par hasard, Davutoğlu met de côté le fait que si l’opposition était armée comme il le souhaite, la Russie et l’Iran qui continuent à soutenir le régime Assad pour des visées stratégiques, comme le font également des organisations chiites comme le Hezbollah libanais, feront tout leur possible pour riposter en renforçant leur soutien militaire au régime.

Comme le Premier ministre Recep Tayyip Erdogan, Davutoğlu se réfère constamment au sort des Syriens qui souffrent sous Assad. Il semble ne pas comprendre que livrer des armes à l’opposition à ce stade est la formule la plus sûre pour prolonger le conflit et accroître les souffrances des civils.

Beaucoup en Turquie et dans la région diront aujourd’hui qu’il sait en réalité tout ça, mais une victoire de l’opposition sunnite en Syrie est devenue un objectif stratégique si important pour le gouvernement Erdogan qu’Ankara est même prêt à envisager une guerre par procuration, avec plus de souffrances si c’est ce qu’il faut pour l’atteindre.

Quoi qu’il en soit, ce qui est certain à ce stade, c’est que la politique sunnite d’Ankara a eu pour résultat l’émergence d’un axe chiite qui ne regarde plus d’un œil favorable la politique de la Turquie dans la région. La Turquie a en fait augmenté le nombre de ses ennemis et détracteurs au Moyen-Orient depuis le commencement du Printemps arabe, ce qui contredit la vision de Davutoğlu d’une Turquie contribuant à la paix et à la stabilité dans la région.

Le problème pour Davutoğlu est que sa représentation intellectuelle du monde – il est après tout professeur de relations internationales – est imprégnée d’une grande vision et de grandes perspectives pour la Turquie qui se sont avérées non seulement trop ambitieuses, mais aussi simplistes eu égard aux situations réelles qui ont émergé sur le terrain.

Il semble par exemple ne pas comprendre, ou ne pas vouloir comprendre, qu’il n’y a pas d’autre choix à ce stade que d’aller vers un règlement politique en Syrie si ce qui est recherché est de mettre un terme au plus vite à l’effusion de sang et d’éviter que la crise alimente les divisions sectaires qui tendent à se creuser dans la région.

Kadri Gursel a aussi montré dans des articles perspicaces pour Al Monitor que la Turquie n’est pas à l’abri non plus des retombées négatives des divisions sectaires qui ont résulté de la crise syrienne, possédant elle-même ses propres lignes de faille sectaires.

En attendant la Turquie a annoncé cette semaine qu’elle avait appréhendé les auteurs de l’attentat à la voiture piégée le mois dernier au point de passage frontalier avec la Syrie de Cilvegozu, qui  avait tué au moins 14 personnes, et blessé de nombreuses autres. Bulent Arinc, porte-parole du gouvernement, a déclaré mardi à la presse que les forces de sécurité turques avaient « effectué une opération digne du cinéma » pour arrêter quatre Syriens et un Turc soupçonnés d’avoir organisé cet attentat.

Les officiels turcs dissent que les auteurs – qui ont été appréhendés au cours d’une opération transfrontalière sur le sol syrien – étaient liés à des agents des services de renseignement syriens. Vrai ou faux, il reste à savoir si Ankara se servira de cet incident contre le régime Assad dans une tentative pour également influencer la communauté internationale afin qu’elle arme l’opposition.

Le fait demeure cependant que les arguments de la Turquie sur la Syrie trouve peu d’écho à ce stade. Dans sa dernière analyse hebdomadaire intitulée « Les lignes de faille irakiennes et turques », Al Monitor l’a bien résumé dans son propos de conclusion :

« Les signes d’une tendance en faveur d’une solution politique méritent l’attention et la priorité, car la poursuite d’une solution militaire signifie seulement plus de tragédies et de destructions pour la Syrie et la région. »

Le plus tôt Erdogan et Davutoğlu admettront ce fait évident et cesseront de ramer à contre-courant, le mieux ce sera pour la Turquie, pour le peuple syrien et pour la région dans son ensemble.

Semih Idiz

Semih Idiz est un collaborateur d’Al-Monitor’s Turkey Pulse. Il couvre en tant que journaliste depuis 30 ans les affaires diplomatiques et de politique étrangère pour les grands journaux turcs. Ses articles d’opinion peuvent être lus en langue anglaise sur Hurriyet Daily News. On peut aussi le lire dans Taraf. Ses articles ont été publiés dans le Financial Times, le Times, Mediterranean Quarterly et Foreign Policy magazine et il intervient souvent sur BBC World, VOA, NPR, Deutche Welle, divers médias israéliens el Al Jazeera.

Article original : Davutoglu should give up ‘military solution’ in Syria

Traduction : Mounadil al Djazaïri

12 réponses à “Davutoglu devrait renoncer à la « solution militaire » en Syrie

  1. Je confirme qu’Ankara ne voit pas plus loin que le bout de son nez, c’est bien beau de se protéger avec un bouclier anti-missile de l’OTAN (enfin, quand on connait son efficacité, environ 30% de réussite, tout ceci est relatif), mais dans le cas de la Turquie, aprés la future chute du régime syrien (maintenant, il n’y a pratiquement plus de doutes là-dessus, surtout avec la décision franco-anglaise d’armer les rebels) que vont faires les differents courants; sunnite et chiite; sans parler du Hezbollah qui sera à la merci d’israël (coincé entre le Golan et la Syrie) donc potentiellement revenchard. Et par-dessu tout ce beau monde, il ne faudrait pas oublier les Kurdes et le PKK qui jouent à saute- mouton dentre la Turquie et l’Irak.
    A mon avis, Erdogan devrait commencer à se trouver une porte de sortie…Mais pas du côté de l’Europe. En plus de ça que ferait la Russie, et Poutine, si Assad venait à tomber à cause des tractations d’Ankara??? ça sent le sapin.

    Il y a une chose qui m’interpèle, j’ai lu il y a quelques mois (sur se site où ailleurs) que le ministre des affaires étrangères syrien avait fait un voyage en Amérique du Sud, où il avait rencontré, entre-autres, Hugo Chavez. Serait-il possible que le Commandante est fait une sorte de chantage, au pétrole par exemple, pour qu’Assad ne soit pas inquiété par l’occident? Car depuis sa mort, il me semble que la Syrie revient sur le devant de la scène…😦

    • C’est le Dôme de Fer d’Israël qui a affiché un taux de réussite de 30 %, et non pas le bouclier anti-missile de l’OTAN qui n’est pas encore opérationnel (prévu pour 2018 si ma mémoire est bonne).

      • Autant pour moi…
        Pendant que vous êtes là, j’ai des problèmes de compatibilité entre mon ordi et votre site, en plus j’ai des images (celles destitres) qui se promènent toutes seules. Cela vient de moi ou quoi?

          • Yes, en général elles se contentent de se décaler sur la droite, masquant du coup les liens. Mais de temps en temps, elles disparaissent, ainsi que l’article, laissant un grand vide tout blanc… Strange, isn’t it? D’autant plus étonnant que je n’ai aucun problème avec d’autres sites WordPress, ni si je me connecte avec mon téléphone portable.

            • En fait, laissez tomber. C’était juste un réglage à faire…
              Pfff, les gosses. Ils touchent à tout, mais on les aime bien quand même.

              Veuillez m’excuser. Et encore merci pour tout.
              Amicalement…

    • il y a des analystes qui pensent que la Turquie n’y survivra pas et se divisera en deux camps: les pro-Otan alliésdes Sionistes et les autres.(résistants au système alliés des Russes, des Iraniens, des Chinois et de tous les Résistants)

      • C’est bien ce qu’il me semblait…
        Encore un chose (je sais, je suis un puit sans fond en ce qui concerne les informations; encore heureux que j’ai un travail, sinon j’y passerait mes journées…Déjà qu’à la moindre pose je consulte les nouvelles…), si on regarde une carte du proche-orient; et dans la perspective (pitié, non) de la chute des adversaires directes d’israël (Syrie, Iran, Liban,et plus tard la Turquie), il reste un pays qui, même si il à fait partie du printemps arabe, n’a peut-être pas dit son dernier mot: l’Egypte. Que se passerait-il si les Frères Musulmans venaient à se radicaliser? Bon, d’accord, il y a trés peu de chances que celà arrive, mais on ne sait jamais…Assisterait-on à un débarquement « onusien », pour délivrer le Sphinx?

        • la réponse est oui. L’Egypte est coinsée entre Israel et une Libye otanisée. Je m attends à une grande guerre dans la region c est le role du printemps arabe d’avoir amené des islamistes au pouvoir qui vont se radicaliser, donnant pretexte à israel à mener une guerre soit disant pour se défendre

        • Hélas, je le crains. A votre avis, pourquoi le dénomé » printemps arabe » ramène au pouvoir des islamistes wahabisés? ( et en plus
          par des elections »libres » supervisé par des ONG américaines qui toutent ou presque sont des créatures des néo-con américains , ou de la CIA,

  2. Ahmet Davutoğlu est tout à fait dans les clous de ce qu’il a initié, le concept de « profondeur statégique ». Son livre « La Stratégie des Profondeurs » n’a pas encore été traduit en français, il me semble. Pour l’avoir lu, traduit du grec, je crois que rien ne l’arrêtera pour suivre la voie de la néo-ottomanie.
    Erdogan avait toutes les chances de faire de la Turquie un bel état indépendant poursuivant sa croisssance. Il suit à la lettre les précepts de la stratégie des profondeurs, quitte à emprisonner un max…

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