ONG et islam radical au Sahel


par Abou Djaffar

« You can fool with your brother/But don’t mess with a missionary man. » (Missionary man, Eurythmics).

al shebab

« La poussée islamiste au Sahel n’est qu’une portion de la poussée islamiste en Afrique, et celle-ci n’est qu’une nouvelle manifestation de nos échecs et de nos aveuglements. En laissant les indépendances devenir des gâchis, en gaspillant des milliards d’aide, en abandonnant des populations à des potentats sans envergure, les Occidentaux ont grandement aidé les islamistes, dont l’idéologie a été initialement conçue contre leur domination. »

L’émergence de l’islamisme armé, un concept forgé par Gilles Képel dans son monumental « Le Prophète et Pharaon »(1984), ouvrage fondateur dont la relecture régulière est indispensable, a été initialement perçu, me semble-t-il, comme un  soubresaut parmi d’autres dans ce turbulent sud, au-delà du limes. A en croire les archives des services, bien peu de professionnels, dans les années 80, parvenaient manifestement à s’extraire du marais intellectuel, entre confusion avec la révolution iranienne et perceptions racistes. En pleine seconde manche de la Guerre froide, je veux bien croire qu’il y avait plus urgent, et il ne s’agit donc pas de critiquer gratuitement. Le fait est que les premiers dossiers que j’ai pu lire, il y a bien longtemps dans une galaxie lointaine, m’ont fait peur. Personne n’avait pris la peine d’acheter un livre d’André Miquel, et encore moins ceux de Nikita Elisséeff, dont l’indispensable « L’Orient musulman au Moyen-Âge », la bible – si j’ose dire.

Le début de la guerre civile algérienne et la dislocation de la Yougoslavie, sans même parler de la première guerre de Tchétchénie, mirent brutalement en lumière la très rapide montée en puissance d’un islamisme combattant qui fut appelé, par l’ensemble de la communauté française du renseignement, islamisme radical – et qui est désormais appelé jihadisme depuis une petite dizaine d’années.

D’accord, faisons comme ça

Plusieurs menaces devaient alors être combattues. Il s’agissait, en priorité, de lutter contre les réseaux algériens qui, au profit du GIA ou du FIS, tentaient de se procurer en Europe des armes qui, expédiées en Algérie, alimenteraient les maquis que combattait l’ANP. Très rapidement, cette lutte contre des filières de trafics devint cependant un front secondaire, puisque les islamistes algériens choisirent, dès 1993, de s’en prendre aux ressortissants français en Algérie.

La guerre civile dans les Balkans, qui furent la deuxième terre de jihad après l’Afghanistan fondateur, draina un grand nombre de combattants étrangers et permit aux ONG du Golfe de mettre un pied en Europe. En Bosnie, et plus tard au Kosovo, jihad et prosélytisme ne furent ainsi jamais très éloignés l’un de l’autre. De plus, mais c’est une autre histoire, on vit se mettre en place aux portes de l’Union européenne ces fascinantes filières, si caractéristiques, conduisant les islamistes radicaux du Maghreb au Yémen ou au Pakistan, en passant par le Caucase, l’Europe centrale ou la péninsule arabique. Dès ce moment, le jihad était un phénomène mondial, superbement méprisé par ceux-là mêmes qu’on entend aujourd’hui partout et qui nous font bénéficier de leur superbe ignorance. Lutter contre ces filières nous apprit beaucoup, et ce sont ces connaissances, rejetées par les universitaires qui nous voyaient comme d’épouvantables tueurs d’enfants, qui leur manquent désormais.

Il s’agissait, enfin, d’étudier le prosélytisme d’ONG du Golfe qui, comme je l’ai déjà écrit ici,associaient étroitement authentique action humanitaire et réislamisation radicale – quand l’aide n’était pas simplement subordonnée à une adhésion au wahhabisme. Les services français développèrent, dans les années 90, un véritable savoir-faire qui permettait de mesurer cette poussée politico-religieuse, d’étudier les liens entre cette nébuleuse islamiste et le terrorisme et, le plus important, d’essayer de glaner du renseignement en infiltrant des sources dans ces structures pour le moins mystérieuses.

Après le 11 septembre 2001, les mêmes esprits supérieurs qui voulaient dissoudre au mois de juin précédent l’unité chargée d’Al Qaïda, et qui firent plus tard une nouvelle démonstration de leur clairvoyance en affirmant que l’Europe ne serait plus frappée, décidèrent que le lent et très subtil travail effectué sur les ONG prosélytes n’avait, finalement, aucun intérêt. Outre qu’ils n’y comprenaient rien, disons plutôt que de complexes opérations de longue haleine pour identifier les flux financiers et les références idéologiques ne leur permettaient pas de rouler des mécaniques devant les directeurs. Le renseignement s’accommode assez mal de la soif de célébrité, voire même de reconnaissance interne.

Comme d’habitude, c’est au moment où la France commença à se détourner du sujet que l’Empire, loin d’être aussi borné qu’on le dit, commença, lui, à s’y intéresser. Suivant le raisonnement tenu dix ans plus tôt à Paris, les services américains essayaient à leur tour de suivre les flux financiers alimentant le jihad et de comprendre les mécanismes de la radicalisation.

Tardivement se fit cependant sentir à Paris le besoin de reprendre cet aspect de la question et on tâtonna. Je vais vous épargner les détails désagréables, mais toujours est-il que nous étions assis, comme souvent, sur une montagne d’or que personne ne voulait exploiter pour des raisons administratives. Les histoires du logiciel Louvois, j’en ai un paquet en soute, mais je les réserve à mes mémoires.

Pour des raisons techniques, opérationnelles et stratégiques, il fut décidé de se pencher sur la montée de l’islam radical en Afrique. En quelques mois, on découvrit beaucoup, sans guère d’efforts, mais le constat, pourtant présenté aux plus hautes autorités nationales, fut soigneusement rangé dans un coin. Il ne peut pas y avoir de chars allemands dans les Ardennes, puisque nos plans ne le prévoient pas. Je me comprends.

Nous sommes en mission pour le Seigneur

L’islam, sunnite ou chiite, ne devrait pas être autre chose qu’un facteur géopolitique. Je suis, pour ma part, bien incapable de me prononcer sur la part de violence intrinsèque que contiendrait cette religion, et tout au plus peut-on noter que son caractère englobant ne peut que s’opposer au modèle de gouvernance occidental. Par ailleurs, élevé dans le christianisme, je suis bien obligé de reconnaître que ma propre religion, censée être faite d’amour de son prochain, a présidé aux croisades et un nombre respectable de massacres, à commencer par le génocide des Amérindiens, au sud puis au nord du continent. Je vais donc éviter de donner des leçons.

En Afrique ou ailleurs, le retour du religieux, musulman, catholique, protestant ou animiste, ne pose question que s’il est porteur de tensions internes et externes. Là, et quoi qu’en disent les pourfendeurs de la géopolitique de pacotille, interviennent en effet la nécessité de défendre des intérêts stratégiques et celle de défendre les valeurs dont nous nous sommes faits les hérauts. C’est toute la différence entre un retour de l’islam sunnite sous la forme d’une réappropriation d’un héritage politico-culturel délaissé, et la montée en puissance du wahhabisme, rigoriste, agressif, porteur de menaces bien connues, aussi bien stratégiques que sociales.

Dans son remarquable article publié dans Le Monde du 23 janvier dernier, Jean-François Bayart pointait très justement le rôle central de la question sociale dans la crise malienne, étroitement liée à la croissance d’un islam rigoriste. Le phénomène ne concerne cependant pas le seul Mali, et les autorités françaises, plus que tous leurs alliés, savent que le continent africain est sillonné de centaines de prédicateurs, arabes ou pakistanais, financées par les ONG prosélytes ou les mouvements piétistes, comme le Tabligh. Dans bien des cas, les attachés religieux de certaines ambassades du Golfe jouent un rôle primordial dans la diffusion d’une interprétation radicale de l’islam, et leur statut de diplomate leur garantit une grande liberté de mouvement. Ces individus diffusent des interprétation archaïques de l’islam sunnite, prêchant parfois le renversement des régimes, justifiant le terrorisme, propageant les vieilles lunes antisémites, sans parler de leur vision de la place des femmes.

Les travaux, sans lendemain, menés en 2006 dans une certaine administration spécialisée et dont les résultats furent présentés presque en catimini aux membres du Conseil de sécurité intérieure, à l’Élysée, avaient, en quelques mois, mis en évidence l’ampleur de l’offensive islamiste radicale en Afrique. Le constat, proprement alarmant, n’aurait pas dû surprendre puisque le rôle des ONG du Golfe était connu de longue date. En 2004, les services tchadiens avaient même trouvé dans les archives d’Abderrazak Le Para, dont j’ai évoqué la carrière ici,la preuve de liens avec la sulfureuse ONG saoudienne Al Haramein, bien connue pour ses dons de médicaments et d’explosifs aux rebelles tchétchènes comme aux terroristes d’Al Qaïda au Kenya. L’humanitaire, c’est avant tout une affaire de vocation.

En 2006, pourtant, les constatations prenaient un caractère autrement plus inquiétant, puisqu’elles révélaient le caractère continental d’une poussée politico-religieuse aux moyens financiers sans limite – et à l’impact démultiplié par la pauvreté des pays où elle s’exerçait.

Les acteurs étaient nombreux, et puissants. Agence des musulmans d’Afrique (AMA), Islamic Relief (IR), Qatar Charitable Society (QCS), World Assembly of Muslim Youth (WAMY), Islamic African Relief Agency (IARA), International Islamic Relief Organization (IIRO), International Foundation for Construction and Development (IFCD), Islamic Cultural and Heritage Revival Society (ICHRS), et même Société Mondiale pour la Mémorisation du Saint Coran, étaient les principaux noms qui revenaient du terrain.

La force initiale de ces ONG était l’incontestable efficacité de leurs programmes d’aide au développement, et c’est d’abord sur ce terrain que les Occidentaux étaient battus. Quand les grandes ONG occidentales engloutissaient des fortunes en frais de gestion de projets parfois démesurés, les états-majors du Golfe allaient à l’essentiel, s’appuyant sur les responsables locaux, imams ou chefs de village, leur attribuant directement la responsabilité de projets modestes pour quelques centaines de dollars. Une goutte d’eau dans un océan de pétrodollars…

Rien de tout cela n’était secret, puisqu’un grand nombre de ces projets étaient adossés à des associations communautaires dont l’agrément avait été volontiers accordé par les autorités. Au Sénégal, les responsables administratifs étaient drapés dans leur dignité dès qu’on posait des questions gênantes, et on en arrivait rapidement à invoquer le rôle apaisant des confréries – alors même que l’islamisme radical qui s’implantait dans le pays s’appuyait justement sur le rejet des confréries traditionnelles par de jeunes hommes qui se sentaient exclus d’un système devenu gérontocratie.

L’offensive islamiste ne passait cependant pas seulement par l’aide au développement. De simples recherches auprès des ministères de l’Intérieur permettaient de contempler la précision du maillage social d’associations parfaitement légales, toutes financées, voire fondées, par les ambassades des pétrothéocraties.

Quand la moindre ingérence occidentale n’aurait pas manqué, à juste titre, de provoquer un drame, les diplomates saoudiens ou koweitiens n’avaient pas ces scrupules et encourageaient l’émergence d’un islam associatif relayant les pires débilités du wahhabisme, dont un révisionnisme scientifique particulièrement décomplexé, parfois accompagné de prises de position antioccidentales. Rien de tout cela ne serait plus ridicule ou dangereux que les foutaises équivalentes proférées par les catholiques intégristes, les protestants fondamentalistes ou les juifs ultra-orthodoxes si nous n’avions pas de multiples preuves que cet endoctrinement conduisait droit à la violence, et, in fine, au terrorisme.

La charia est notre constitution

Le fait est qu’un projet politique fondé sur la seule religion ne peut être pacifique. Par essence, ses partisans estiment être dépositaires de la vérité, unique et indiscutable. Éventuellement prêts à accéder aux pouvoir légalement, comme le préconise la doctrine des Frères musulmans égyptiens, ils n’entendent pas tolérer la moindre opposition, ni la moindre déviance. De plus, leurs convictions les conduisent, naturellement, à voir des ennemis partout, et à les combattre si la situation leur échappe. On l’a vu en Algérie, on le voit en Tunisie, et sans doute bientôt en Egypte.

La question n’est donc pas de combattre une religion, ou la démarche d’un groupe humain retrouvant, ou pensant retrouver, ses racines. Il s’agit plutôt de s’interroger, plus que sur la profondeur ou la sincérité du phénomène, sur les motifs de ses inspirateurs, du Golfe ou du Pakistan. L’expansion du wahhabisme, portée par la Ligue islamique mondiale (LIM) dès le début des années 60, est un phénomène que l’affrontement entre blocs a occulté. Les motivations de ses inspirateurs sont à la fois religieuses et stratégiques, et nous en sommes, parmi d’autres, les cibles.

La mode est au Qatar bashing, mais le travail de radicalisation des pétrothéocraties, impulsé par l’Arabie saoudite, n’est pas si récent, et il nous apparaît à présent qu’il est largement irréversible. Se concentrer sur Doha, c’est oublier Riyad, Abu Dhabi, Dubaï, Koweït City. On pourra dire qu’il y a là une juste réappropriation de l’islam par les populations, ou que le discours simple du wahhabisme répond au besoin d’avoir des réponses simples en ces temps troublés, dans des pays dont la gouvernance est, au mieux, très imparfaite. Pourquoi pas, mais l’approche braudélienne avancée par quelques uns ne répond pas aux défis sécuritaires immédiats.

Il faut également se méfier des visions par trop caricaturales. Tous ces religieux ne sont pas d’accord, et on trouve entre islamistes de véritables tensions doctrinales, entre tablighis, partisans des Frères, salafistes, ou wahhabites. Vu d’ici, pourtant, et alors que nous n’avons plus aucune prise sur le phénomène, le seul point à retenir est que les difficultés qu’ils rencontrent conduisent les uns et les autres à verser dans la violence, ou au moins à la tolérer chez les autres. Tout devient, de plus, prétexte à exaspération, d’une poignée de dessins du Prophète à la diffusion d’un mauvais film amateur, et rien ne peut plus être reproché, ni aux Taliban afghans, parfaite incarnation de l’arriération, ni à Ennahda ou aux Frères, parvenus au pouvoir mais bien incapables de l’exercer, ni aux salafistes, dernier stade de l’islamisme avant le terrorisme. Même les jihadistes ont des vertus aux yeux de certains, modernes résistants à l’oppression occidentale, romantiques guerriers perdus d’un islam qu’on aimerait voir tant entrer dans la modernité au lieu de rêver, comme le rappelait Gilles Képel dès 1984, à un passé qui dura à peine un siècle.

La poussée islamiste au Sahel n’est qu’une portion de la poussée islamiste en Afrique, et celle-ci n’est qu’une nouvelle manifestation de nos échecs et de nos aveuglements. En laissant les indépendances devenir des gâchis, en gaspillant des milliards d’aide, en abandonnant des populations à des potentats sans envergure, les Occidentaux ont grandement aidé les islamistes, dont l’idéologie a été initialement conçue contre leur domination. It’s payback time.

Abou Djaffar

Source : Alliance Géostratégique

4 réponses à “ONG et islam radical au Sahel

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  2. Je me pose une question:
    Comme l’indique Abou Djaffar (j’aime bien son écriture) on assiste à une radicalisation de l’Islam pilotée depuis le Golfe, et ce en Afrique, au Proche-Orient, au Caucase…Mais quid de l’Asie?
    Si on admet qu’en Inde beaucoup de musulmans se sont convertis pour échaper au systèmes de caste, il n’en est pas tout à fait de même pour le reste du continent asiatique. Il y a bien quelques frémissements extrémistes mais pour l’instant, ils sont vites réprimés.
    La non-ingérence des êtats du Golfe dans cette région tient-elle de la proximité de la Chine, ou du fait qu’en Asie l’Islam est une religion et non un guide politique?

    Amicalement.

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