Les aléas maliens de la « guantanamisation » de l’autre.


par François Burgat

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Dans la culture musulmane classique, le fait de déclarer un individu « kâfir », c’est-à-dire « mécréant », avait en quelque sorte pour effet de le priver de toutes les garanties inhérentes à son appartenance au groupe légitime. Sollicité, il y a plus de dix ans, pour trouver à cette terrible exclusion de l’autre un équivalent dans la culture politique occidentale moderne, j’avais considéré que la notion d’excommunication, la plus proche, n’avait plus, dans une société largement déchristianisée, une force suffisante. Mais j’avais tout de même fini par repérer un équivalent dont la fonctionnalité ne s’est depuis lors pas démentie : la façon « moderne » occidentale – « blanche quoi », aurait dit Coluche – de priver l’autre des garanties de son appartenance au groupe (l’humanité) légitime, au point qu’elle donne le droit à un président « normal » de prôner sa pure et simple… « élimination », c’est à bien des égards de lui appliquer le pire de ce que la « première démocratie du monde » a produit à l’échelle des deux dernières décennies : la « guantanamisation » !

À Guantanamo, l’administration Bush a poussé le vilain raccourci de sa « lutte contre la terreur » (un temps qualifiée de « croisade » avant que l’expression n’apparaisse comme une erreur de communication) jusqu’à fabriquer un instrument légal de dépolitisation des résistances et de déshumanisation de leurs acteurs. L’actuelle bonne santé politique des Taliban – destinataires de cette politique – aurait dû démontrer que cette manière de faire n’était pas seulement criminelle, mais également contre-productive. Las, c’est pourtant, sur l’agenda de la République française, toutes tendances politiques confondues, une identique « guantanamisation de l’autre » que notre intervention au Mali a remis à l’ordre du jour.

Les colonnes armées dites djihadistes, qui allaient en fonçant sur Bamako écrire une page nouvelle de l’histoire du pays, étaient-elles les plus à même de faire progresser dans les meilleures conditions la nécessaire redistribution des ressources politiques dans la région ? Pas nécessairement ! C’est pourquoi se trouvent, dans le tissu des sociétés concernées, des acteurs pour se féliciter légitimement que des avions soient venus de très loin pour différer l’écriture de cette page d’histoire-là. Mais le réajustement des équilibres – ou plutôt des profonds déséquilibres – hérités en droite ligne de l’histoire coloniale du Sahel reste plus que jamais d’actualité. Il devra se faire sur d’autres présupposés que cette criminalisation aveugle de tout un camp qui sert aujourd’hui de matrice explicative à notre intervention au Sahel (pour ne rien dire de son impact sur le tissu national de l’Hexagone) et qui creuse un peu plus encore de terribles malentendus. Lorsqu’il faudra les réparer, il n’est pas certain que nos Mirages seront encore en mesure de tenir le crayon de l’histoire.

Les interventions militaires de la France dans le nord de l’Afrique se suivent, mais elles ne se ressemblent pas. Dans l’intervention libyenne, si présents qu’aient pu être nos intérêts pétroliers, notre allié stratégique était une population en lutte contre quarante années d’autoritarisme. À l’opposé, dans les sables du Mali, nous sommes aujourd’hui l’allié régional de l’Algérie, conduite par un régime qui incarne le pire de ce qu’a produit cette séquence noire de l’histoire arabe. Ce membre éminent de la caste des « dictateurs sans frontières », a significativement été l’un des rares régimes arabes à avoir tout tenté pour prolonger le règne de son homologue libyen. La différence n’est pas mince. Voici donc la diplomatie française de retour sur le versant de l’histoire dont, au cours des dernières décennies, elle a malheureusement été plus familière.

Au terrifiant régime de prédateurs (ou de « vieillards sanguinaires », comme les qualifie l’ONG Algeria-Watch [1]) qui sévit à Alger, la France a emprunté de surcroît la plus pernicieuse de ses méthodes de communication. Après l’annulation des élections législatives de 1991, envers et contre toutes élections législatives ou présidentielles, la junte d’Alger a inauguré, avec une particulière virtuosité et, il faut le reconnaître, un certain succès, la terrible recette de « guantanamisation » de l’autre. Elle lui a permis de transférer sur le terrain sécuritaire (celui de la « lutte contre les djihadistes ») un combat qu’elle savait irrémédiablement perdu sur le terrain des urnes. Face à un partenaire occidental, français en particulier, traditionnellement impatient, de l’extrême droite à l’extrême gauche du spectre politique, de « casser du barbu » musulman, elle n’a pas eu trop de peine à criminaliser, pour mieux pouvoir ensuite la réduire par les armes, ce qui était en fait une puissante dynamique oppositionnelle pas si éloignée que cela – à bien des égards et malgré ou à cause du lexique musulman usé par les opposants – de ce que seront les « printemps arabes » de 2011.

Les généraux « éradicateurs » ont d’abord fait usage de cette recette au nord de leur territoire, où bat le cœur de leur système d’accaparement de la rente pétrolière. Mais à partir du début des années 2000, ils l’ont ensuite déplacée – pour lui permettre de perdurer – sur son flanc saharien, là où gisent ces richesses pétrolières qui sont la condition de leur existence. C’est l’image de leur opposition interne qui a d’abord été réduite à une caricature suffisamment répulsive (des « terroristes », déjà) pour légitimer son écrasement militaire.

Alors que la supercherie de leurs « groupes islamiques de l’armée » commençait à être éventée et que de nombreux observateurs commençaient à établir leur paternité dans des pans entiers de la violence attribuée aux islamistes, ce fut au tour de l’opposition régionaliste touarègue de subir très préventivement le même traitement. Comme le soulignait justement en avril 2012 l’anthropologue Hélène Claudot-Hawad, directrice de recherche au CNRS, elle aussi vit alors tous ses militants réduits à ces « terroristes, islamistes, trafiquants, preneurs d’otages, voleurs, violeurs de fillette, égorgeurs, usurpateurs minoritaires, indépendantistes illégitimes, aventuriers sans programme politique, activistes obscurantistes et quasi-médiévaux et, pour couronner le tout, destructeurs potentiels de manuscrits trésors de l’humanité », dont la présence devait légitimer la solidarité internationale autour du seul régime de la région à « lutter avec détermination contre le terrorisme [2] ».

Très vite en effet, dès les premières heures de la répression des vainqueurs algériens des urnes de 1990 et 1991, il s’était avéré que la simple rhétorique de la disqualification verbale des opposants ne suffisait pas. C’est donc la manipulation ou la fabrication pure et simple par la police politique (le DRS) de groupes radicaux qui avait pris le pas, pour mieux diaboliser le bouc émissaire islamiste – en assassinant en 1996 des moines français à Tibhirine ou, en 2003, en enlevant des touristes européens dans le Sahara. À l’inverse de la regrettable propension des grands médias à paraphraser les communiqués des services algériens plutôt qu’à faire face aux exigences de l’investigation de terrain, cette stratégie de fabrication d’un repoussoir « terroriste » sahélien (GSPC puis AQMI) – à des fins de contrôle de toute opposition et de toute résistance, notamment touareg, tout en recueillant la sympathie occidentale – a été dûment documentée.

Une formule de l’anthropologue britannique Jeremy Keenan la résume parfaitement : « Le modus operandi des militaires algériens depuis le début des années 1990 (voire, pour certains, plus tôt), [a été de] fabriquer, manipuler et dans la pratique de gérer les expressions régionales du terrorisme. […] C’est ainsi que s’explique la propension des médias algériens à souligner l’importance de la menace transsaharienne d’Al-Qaïda, tout en affirmant au monde que ses services de sécurité sont capables de l’en préserver. Alors que la première partie de cette partition à deux volets est généralement fabriquée ou exagérée par le régime, il se trouve que la seconde est quant à elle… parfaitement exacte [3]. » Cette stratégie s’est révélée d’autant plus facile à mettre en œuvre que, contrairement à tous les wishful thinkings occidentaux prévoyant leur « déclin » et autre « dépassement », c’est le large spectre des forces usant du langage de l’islam politique qui s’est maintenu puis, à la faveur des printemps arabes, confirmé comme le fer de lance des dynamiques oppositionnelles dans toute la région.

Lorsque, au terme de plusieurs décennies de lutte, lassé de « crier dans le désert » les aspirations d’une population abandonnée de l’histoire coloniale puis postcoloniale, un ancien diplomate malien porteur des attentes de larges pans de l’une des principales composantes de la population du Nord-Mali (les Touaregs) choisit, selon ses propres termes, de s’« allier avec le diable » – soit d’obscurs groupes djihadistes régionaux –, la République française va… emprunter le plus incertain des raccourcis de l’« ère bushienne » : la « guantanamisation ».

Dans un complexe confrontation, loin des nuances réalistes intégrées – fut-ce très tardivement, pour faire face à la réalité des urnes égyptiennes et tunisiennes –, voici donc la France socialiste revenue à la facilité de l’ostracisation pure et simple de l’un des deux camps. S’agissant de protéger, à Bamako, le bénéficiaire du dernier coup d’État militaire, le prétexte démocratique était encore plus improbable que d’habitude. Mais les pratiques et le langage de rupture des marges radicales de l’islam politique (même si le leader d’Ansar Eddine a pris soin de se démarquer très clairement des plus désavouées d’entre elles) sont venus à point nommé donner la couverture nécessaire.

Sous l’étendard de la lutte « contre la terreur », sans crainte d’alimenter, encore et toujours, les pires raccourcis islamophobes et les déchirures du tissu national dont ils sont porteurs, nous voilà donc de nouveaux partis en campagne contre l’« islam radical ». La cause est belle et, depuis Mme Massu à notre engagement contre les Taliban, nous en sommes devenus de vrais virtuoses : il ne s’agit ni plus ni moins que de « libérer les épouses de ceux qui nous résistent. »

François Burgat

Notes

[1] Algeria-Watch, « Algérie 2012 : un régime de vieillards sanguinaires en fin de règne », <www.algeria-watch.org>, 11 janvier 2013.

[3] Sahara Focus, vol. 5, n° 1, 2009 (cité in François Burgat, L’Islamisme à l’heure d’Al-Qaïda, La Découverte, Paris, 2010). S’agissant de l’activité réelle du successeur du GSPC, la médiatique AQMI, voir également François Gèze et Salima Mellah, « “Al-Qaida au Maghreb” ou la très étrange histoire du GSPC algérien », <www.algeria-watch.org>, 22 septembre 2007.

4 réponses à “Les aléas maliens de la « guantanamisation » de l’autre.

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  2. Les grands libérateurs d’aujourd’hui seront les futurs démons de demain. Rappelons-nous les drapeaux français agités aprés la chutte de Khadafi. Ce n’est plus le même discours maintenant. Le mali se reveillera avec une gueule de bois, et moins de richesses sur son territoire. Sans parler de l’absence à long terme de démocratie stable. En supposant que la démocratie soit la meilleur des solutions. C’est encore à démontrer.

  3. Desole d’etre aussi categorique…le temps est une ressource inestimable … passe 1 peu plus d’info et moins de poésie …je te zappe radicalement pour le moment..

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