Mokhtar Belmokhtar, le nouveau visage d’Al-Qaïda (et pourquoi il n’est rien comme Oussama ben Laden)


par Robert Fisk

« Ses blessures, c’est devant qu’il les portait ? » demande Siward à propos de son fils assassiné (dans Macbeth). Il veut savoir si les blessures de son fils prouvent qu’il était en train de se battre contre les hommes de main de Macbeth quand il est mort ou bien si – au cas où il aurait été poignardé dans le dos – il s’enfuyait.

Mokhtar Belmokhtar

Macbeth aurait fait un beau dictateur du Moyen-Orient, obsédé par le pouvoir, faisant tuer ses rivaux, opprimant son peuple sous l’influence fatale d’une femme impitoyable. Et Al-Qaïda, dans ses combats contre ses ennemis les Infidèles – Russes, Américains, Israël, l’Occident et les potentats arabes qui sont ou ont été aux ordres – ne prend pas la fuite. Leurs blessures au combat font partie de leurs personnages.

Oussama ben Laden se vantait devant moi des cicatrices de balles gagnées au feu en Afghanistan – trois en tout – et le mollah Omar, le leader taliban qui portait le manteau du prophète à Kandahar, s’est toujours félicité d’avoir perdu un œil face à l’ennemi. Et à présent nous avons Mokhtar Belmokhtar qui lui aussi a perdu un œil, face aux ennemis de Dieu.

Ce cyclope ne fait rien pour cacher sa blessure. A-t-il été touché par des tirs de moudjahidines pro-occidentaux en Afghanistan, après le retrait soviétique ? Ou bien a-t-il été soufflé par une explosion dans une erreur de manipulation d’explosifs durant la guerre, quand Belmokhtar et ses copains étaient encore des héros, notre équivalent – autrefois, aux yeux de Ronald Reagan – des Pères Fondateurs ?

Maintenant il se cache – ou parcourt, si vous croyez ce qu’on vous raconte – au Mali. Al-Qaïda est de retour, mais ce vétéran de la guerre en Algérie est un curieux symbole de la voie problématique suivie par Oussama ben Laden. Mais le passé guerrier de Belmokhtar en Afghanistan est assombri par son rôle cruel dans le haineux conflit avec le régime militaire de son propre pays – il est né dans la ville algérienne de Ghardaia il y a 40 ans – et par la corruption qui s’est emparé de tant de miliciens islamistes d’Afrique du Nord.

Mais Belmokhtar est un enfant de l’histoire de son pays. Né exactement un an après le retrait du pouvoir colonial français, il a grandi en parlant la langue de l’oppresseur de son pays. Il parlait un français parfait et les rares occidentaux qui l’ont rencontré – ses captifs, habituellement – soulignent son aisance. La Kalachnikov à ses pieds, Belmokhtar lisait ostensiblement le Coran – le reflet de ben Laden dans un miroir – en tant que leader d’Al-Qaïda au Maghreb Islamique (AQMI) et par la suite, ayant quitté ses bases bien après son apparente défaite en Algérie, en tant que chef d’al-Muwaqqiun bil Dima, nom que l’on traduit d’une façon aussi désagréable que glaçante par « Ceux qui signent avec du sang ».

Ceux qui devaient survivre aux atrocités commises sur le site gazier d’In Amenas la semaine passée – et, je suppose, ceux qui n’ont pas survécu – allaient en découvrir le sens exact.

Dans une vidéo, Belmokhtar parlait de la lutte contre les incroyants – en d’autres termes, de nous, l’Occident – de l’importance de la loi islamique et du projet islamique dans le nord du Mali. C’est un homme trop intelligent pour ne pas avoir réalisé que les tourments du Mali résidaient dans le refus – depuis plusieurs décennies – par le nord touareg, berbère, arabophone d’être gouverné par une administration noire dans le sud. Il avait compris – comme ben Laden en Afghanistan – que le Mali était une terre où le pouvoir central était faible, voir inexistant. Alors que les organisations de défense des droits de l’homme enregistraient de féroces punitions islamistes – des exécutions, des amputations, l’oppression des femmes ; la liste est familière – il parlait de la Charia qui nourrissait les pauvres et instaurait justice entre les musulmans, et de l’égalité des droits.

Andrew Lebovich, analyste de l’Afrique vivant à Dakar, a attiré l’attention sur le fait que le djihadisme de Belmokhtar est peut-être bien réel, en dépit de son implication dans la contrebande et les trafics, et que ses déclarations publiques devraient être étudiées et prises au sérieux. Le nord du Mali a été menacé par « les pays occidentaux, notamment la France des croisés », a annoncé Belmokhtar, et les agresseurs seraient combattus « chez eux », ils « feraient l’expérience de la chaleur des blessures » dans leur propre pays, et que leurs intérêts seraient attaqués. Ceci, en effet, était un avertissement à propos de In Amenas. Prophétique, devrions-nous dire ?

Belmokhtar a salué le mollah Omar, le chef des Taliban, et le successeur de ben Laden, Ayman al-Zawahiri, l ’« émir persévérant ». En d’autres termes, il a ré-affirmé sa loyauté envers les principes de base d’Al-Qaïda. Mais le problème – que nous en Occident, refusons de comprendre – c’est que Al-Qaïda lui-même a changé. Les jours où cette institution dangereuse exigeait un califat islamique dans le monde entier sont loin derrière nous. Le « réveil arabe » – les révoltes arabes contre les dictatures – ont fait de ben Laden un homme du passé. La télévision qu’il regardait à Abbottabad dans les jours qui ont précédé son assassinat par les Américains, montrait à ben Laden qu’aucun manifestant – du Caire à Damas en passant par le Yémen – n’agitait un drapeau d’Al-Qaïda ou ne brandissait son portrait.

En effet, parmi les dernières communications de ben Laden avec certains de ses fidèles au Yémen, il y avait une demande pour une traduction d’un article que j’ai écrit dans The Independent, où je décrivais Al-Qaïda – suite à son implication parmi les kamikazes sunnites qui tuent les chiites en Irak – comme l’organisation la plus sectaire dans le monde. Ben Laden a longtemps protesté contre toute implication dans le bain de sang sectaire en Irak. Et ainsi est apparu un repositionnement d’Al-Qaïda.

Abdel Bari Atwan du journal Al-Quds al-Arabi – qui comprend l’âme sombre d’Al-Qaïda mieux que quiconque – a parlé de la façon dont ben Laden parlait toujours longuement des montagnes de l’Atlas du Maghreb – la Tora Bora de l’Afrique du Nord – et des intérêts américains en Afrique. Beaucoup de légionnaires de ben Laden ont quitté l’Afghanistan pour se rendre en Algérie, au Mali, en Mauritanie, au Tchad et au Niger, et même au Nigeria. Les États-Unis importent maintenant autant de pétrole en provenance du Nigeria qu’ils le font à partir de l’Arabie Saoudite, le propre pays de ben Laden. Comme Kadhafi – que Ben Laden détestait – Al-Qaïda a conscience de l’importance économique de l’Afrique. Ben Laden n’a-t-il pas lui-même pas passé cinq ans dans un exil dangereux au Soudan ?

D’une manière curieuse, mais cependant très claire, les résultats de la guerre civile algérienne ont joué en faveur de Belmokhtar. Le président Bouteflika, le meilleur ami de la France dans la nouvelle Afrique du Nord, convoqua avec succès un référendum qui accordait le pardon aux combattants islamistes tout en blanchissant les tortionnaires à la solde du gouvernement et les escadrons de la mort. Ainsi, les moins déterminés de la révolte islamiste sont rentrés chez eux, tandis que les hommes coriaces et impitoyables émigrèrent dans les déserts et de l’autre côté de la frontière algérienne. Belmokhtar a hérité d’une katiba « nettoyée » – et d’une nouvelle version du combat de ben Laden.

Désormais la « pureté des armes » d’Al-Qaïda – et cela n’a jamais été admis – serait dirigée non pas vers l’aspiration désespérée d’un califat mondial, mais vers des combats qui peuvent faire s’effondrer les ennemis de l’Islam. Les tactiques de combat de ben Laden vont restées inchangées, seule sa philosophie serait progressivement abandonnée. Maintenant ses combattants – entre les mains de Belmokhtar ou de son dernier rival, le soi-disant ascète Abdulhamid Abu Zeid – doivent humilier les armées occidentales qu’ils auront pu pousser à intervenir dans le monde musulman. De même que chaque soldat occidental qui pouvait être attiré en Afghanistan et en Irak était une cible, chaque soldat français arrivant au Mali sera une cible.

Humilier les puissantes armées de l’Occident et les compromettre avec leurs sanglants alliés : c’est désormais l’ordre du jour d’Al-Qaïda. Plus la France – et l’Amérique et la Grande-Bretagne – s’allieront avec le féroce gouvernement algérien ou les tueurs de l’armée malienne, plus grande sera la victoire d’Al-Qaïda. L’horreur éprouvée par les Français et les Anglais face à la boucherie algérienne des otages et des insurgés à In Amenas a déjà été retirée du dossier. David Cameron a proclamé naïvement – et selon un script qui aurait pu être rédigé par Belmokhtar – que « notre volonté est plus forte que jamais de travailler avec de bons alliés à travers le monde pour éradiquer et vaincre ce fléau terroriste ». Au-delà des clichés effroyables exploités par Cameron (« éradiquer », « fléau ») – qui curieusement font écho à la rhétorique ennuyeuse d’Al-Qaïda – ceci fait réellement du Royaume-Uni un allié du régime meurtrier en Algérie. Il y a beaucoup de Macbeth là-bas.

Maintenant, des groupes de défense des droits de l’homme font état de meurtres par l’armée malienne de Touaregs civils nouvellement « libérés ». « Les diplomates occidentaux », c’est-à-dire le ramassis de saltimbanques si appréciés de nos journaleux, prétendent à présent avoir « depuis longtemps averti que l’armée [du Mali] commettra des meurtres par vengeance ». Dommage qu’ils ne nous l’aient pas dit il y a un mois. Et puis nous avons le ministre de la Défense français, Jean-Yves Le Drian, qui nous révèle que les insurgés de Belmokhtar « ont diversifié leurs tactiques. Ils peuvent quitter une ville à tout moment, ou se mêler à la population … C’est une guérilla urbaine, autant qu’une vraie guerre, donc c’est très compliqué à gérer. » Nous a-t-il dit cela il y a un mois ? L’a-t-il fait ?

L’Associated Press – qui n’est pas, je dois l’avouer, mon agence préférée pour connaître la vérité dans ce monde – a cependant publié un remarquable et brillant rapport fait par Rukmini Callimachi cette semaine, un compte-rendu de la façon dont le second djihadiste après Belmokhtar, Abdulhamid Abu Zeid, est arrivé dans la ville malienne de Diabaly, a investi les maisons avec l’aide de vétérans d’Irak et d’Afghanistan, s’est caché pour éviter les frappes aériennes françaises, tout en donnant des cadeaux aux enfants, offrant de payer un loyer et pour l’eau et, gardé par cinq hommes armés, il a fait son repas de boîtes de conserves importées d’Algérie. « Il a mangé des spaghettis et bu du lait en poudre, a lu le Coran et planifié une guerre ».

Et là vous y êtes. Ignorez-les, et vous avez perdu « la guerre contre le terrorisme ». Combattez-les, et vous allez connaître l’humiliation. L’Algérien Belmokhtar comprend bien cela. Mais nous, non… « Des tactiques diversifiées », nous dit le ministre français. Se mêler à la population. Se camoufler. Birnam Wood vient à MacBeth.

Robert Fisk

Article original : Mokhtar Belmokhtar, the new face of al-Qa’ida (and why he’s nothing like Osama bin Laden)

Traduction : Al-Mukhtar pour Info-Palestine

Une réponse à “Mokhtar Belmokhtar, le nouveau visage d’Al-Qaïda (et pourquoi il n’est rien comme Oussama ben Laden)

  1. Belmokhtar s’est sûrement inspiré des guerres d’usures dites modernes. Face à des pays hyper militarisés comme les USA, monter des attentats comme ceux du world trade center demande beaucoup de temps et d’argent. Par contre, prenez les viets congs, ils ont réussis à mettre à genoux la plus grande puissance militaire du monde. Et tout ça, juste en pratiquant une guerre d’usure, une guérilla sans fin. Le leader d’ AQMI le sait bien, sa « victoire » passe par ce même type de guerre. Utiliser des petits groupes pour frapper vite et n’importe où. Une sorte de digression sur diviser pour mieux régner.

    Les terroristes Sahéliens, ont appris autre chose au Mali: l’union fait certes la force, mais dans le même temps, le regroupement des forces en fait une cible facile pour les forces aériennes, sans compter que bientôt, les drones US vont survoler cette région, mais pas que.

Les commentaires sont fermés.