« Guerre habemus pour un certain moment »


par Juan Gelman

war.is.peace

Le discours que dimanche dernier le président Obama a prononcé pour sa prise de fonction de son deuxième mandat a irrité les Républicains et ce fut une musique céleste pour les oreilles libérales et progressistes des Etats-Unis. Orienté essentiellement à promettre la résolution des problèmes des minorités et des classes moyennes du pays, qui sait si ces oreilles – pas exactement subtiles – ont bien écouté les références laconiques relatives à la politique extérieure que le mandataire a glissées dans les 20 minutes de son intervention. Elles annoncent qu’il continuera « la guerre pour la démocratie et la liberté » dans le monde entier.

« Les Etats-Unis – a-t-il dit – continueront d’être l’ancre de fortes alliances dans chaque coin de la planète et nous développerons les institutions qui étendent notre capacité à résoudre les crises à l’extérieur, parce que personne n’apporte de plus grande contribution à un monde pacifique que sa nation la plus puissante. » Cette rhétorique, traduite, signifie qu’Obama renforcera le réseau des bases militaires que les Etats-Unis ont installé par tout dans le monde. En fait, le Pentagone a commencé à restaurer des bases abandonnées qu’il avait installées pendant la Seconde Guerre mondiale disséminées dans tout le Pacifique [1].

Le mois dernier, les Marines ont reconstruit la base aérienne de l’île Tinian et ont réalisé des exercices militaires avec les troupes US stationnées dans l’ile voisine de Guam, les deux situées dans le Pacifique. Le Département d’Etat revigore les relations avec la Thaïlande et d’autres pays de la région pour augmenter chez ceux-ci le nombre de ses bases, sans dédaigner celles abandonnées lors de leur déroute au Viêt-Nam [2]. La Maison Blanche se prépare à un possible conflit avec la Chine pour contenir son pouvoir économique croissant.

« Nous appuierons la démocratie de l’Asie à l’Afrique – a ajouté Obama – dès Amériques au Moyen-Orient, parce que nos intérêts et notre conscience nous poussent à agir en faveur de ceux qui aspirent à la liberté. » Il ne semble pas que ce principe s’appliquera au Qatar, en Arabie Saoudite, à Bahreïn  à Oman, au Yémen, au Maroc ni à d’autres pays du Moyen-Orient où règnent des régimes autoritaires. Pourquoi faire : ils sont des amis de Etats-Unis. Dans son discours Obama a fait une mention significative : « Nous mettrons fin à une décennie de guerre », en se référant sans doute à la retraite des troupes US de l’Afghanistan en 2014 bien que sans préciser combien resterons là-bas. On peut se demander : est-ce qu’il y aura encore plus de décennies de guerre ?

Ainsi semble l’indiquer l’entretien que Leon Panetta, secrétaire à la Défense, a accordé à ABC News à Bamako, capitale du Mali, ce lundi passé. Les Etats-Unis ne dissimulent déjà plus leur soutien aux troupes que le président socialiste François Hollande a envoyées dans ce pays pour combattre les djihadistes : des avions de la force aérienne états-unienne continuent de transporter des effectifs français, équipement et véhicules blindés au champ de bataille. Panetta a dit que « ce type d’assistance logistique que les Etats-Unis fournissent à la France pouvait servir de modèle pour des futures actions militaires d’appui à ses alliéesNotre désir et notre capacité d’aider d’autres pays comme la France permettent de poursuivre AQMI (Al-Qaïda au Maghreb Islamique). Je pense que c’est le type de modèle que nous verrons s’appliquer à l’avenir » [3]. Le chef du Pentagone avertit, peut-être sans le vouloir, quant aux futures interventions militaires des Etats-Unis et de l’OTAN dans les pays qui ne se plient pas aux intérêts des Etats-Unis et de l’Union européenne.

Le Premier ministre britannique David Cameron a relevé le drapeau de « la croisade antiterroriste », comme W. Bush l’avait définie. En se référant à la prise d’otages en Algérie, la plus sanglante connue en la matière, il a souligné que le fait était « un dur souvenir » de la menace terroriste en Afrique et a souligné que cela « requiert une réponse mondiale, que plus que des mois, elle durera des années et même des décennies » [4]. On perçoit l’écho des déclarations que l’ex-vice-président Dick Cheney a formulées lors de l’invasion à l’Irak.

L’entrée de la France au Mali : est-ce le prologue de la stratégie militaire de l’Empire déjà dessinée pour dominer l’Afrique, l’Asie et « les Amériques » ? En Afrique, cela sert maintenant comme contention à l’influence chinoise sur le continent noir et sur le Mali, de plus et concrètement, à défendre les intérêts miniers et pétroliers de la France. En réalité, cela fait déjà des années que les forces armées des Etats-Unis entraînent des effectifs maliens et d’autres pays de la région. Le gouvernement de W. Bush a établi en 2005 l’association trans-saharienne contre le terrorisme que onze nations africaines composent : l’Algérie, le Burkina, la Libye, le Maroc, la Tunisie, le Tchad, le Mali, la Mauritanie, Níger, le Nigeria et le Sénégal, avec lesquelles les Etats-Unis réalisent des exercices militaires chaque année [5]. Cela vaut la réitération : une autre décennie de guerres approche-t-elle ?

La guerre n’est pas une aventure, c’est une maladie, comme le typhus, a su dire Antoine de Saint-Exupéry. Les gouvernements des pays développés d’Occident sont-ils malades ?

Juan Gelman

Notes

[1] defensetech.org, 4-6-12

[2] washingtonpost.com, 22-1-13

[3] abcnews.go.com, 21-1-13

[4] bbc/news, 20-1-13

[5] globalresearch.ca, 19-1-13

Article original : Guerra habemus para rato

Traduction : Estelle et Carlos Debiasi pour El Correo

3 réponses à “« Guerre habemus pour un certain moment »

  1. « Nous appuierons la démocratie de l’Asie à l’Afrique – a ajouté Obama – dès Amériques au Moyen-Orient, parce que nos intérêts et notre conscience nous poussent à agir en faveur de ceux qui aspirent à la liberté. »

    Une sorte de digression sur la paille et la poutre?

    J’ai un peu de mal à imaginer un conflit entre les USA et la Chine. Je ne pense pas que cela se traduirait par une guerre froide, mais plutôt par une prise d’otage entre les alliés de ces deux géants. Et quid de la Russie? Elle est l’allié économique de l’empire du milieu, mais sur le plan politique? Que ferait-elle lors d’une crise sino-étatsunienne?

    • La bonne entente dans la relation sino-russe est souvent exagérée, à cause de la convergence de leurs intérêts en Asie Centrale où le véritable adversaire (les Etats-Unis) n’est même pas une nation d’Eurasie. Les relations de la Russie avec l’Occident (OTAN, OSCE) nuisent relativement à l’essor de la Chine. De plus, il y a un grand ensemble de rivalités économiques, stratégiques et même culturelles entre les deux Etats aux visions impériales.

      Par exemple, la Russie souhaite que l’Inde intègre l’OCS, mais à cause de l’attentisme chinois et de vieilles rivalités doublées de l’émergence, l’Inde ne peut l’intégrer.

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