« Géopolitique et lutte anti-systémique »


par Raúl Zibechi pour La Jornada

Quand les peuples se jettent dans la lutte ils ne pensent pas aux rapports de force dans le monde. Ils se battent simplement. Si, avant de le faire, ils se consacraient à examiner les possibilités qu’ils ont de vaincre, ils n’existeraient pas de mouvements anti-systémiques ni la multitude de soulèvements, d’insurrections et de résistances qui traversent le monde et notre région. Ceux d’en bas n’ont jamais agi en s’appuyant sur la rationalité instrumentale, comme ont l’habitude de croire les experts sociaux et analystes qui voient le monde d’en haut.

Les gens du peuple appliquent dans leur vie quotidienne, dont les résistances et les soulèvements font partie, une toute autre rationalité, jalonnée d’indignations, de souffrances et de plaisirs, qui les amènent à agir mué par leur sens commun de la dignité et d’aide mutuelle. Les calculs rationnels, ce qu’une certaine gauche a dénommé « la corrélation des forces », ne font pas partie de la culture de ceux d’en bas. Mais ils ne se mettent pas non plus en action de façon mécanique, spontanée comme aiment à penser avec dédain les professionnels de la révolution, mais en concertation avec d’autres qui partagent les mêmes territoires de résistance. Là oui, ils évaluent et analysent, en prenant en compte si le moment de lancer de nouveaux défis est arrivé. Ce qui occupe généralement le centre de leurs analyses, c’est s’ils sont capables d’affronter les conséquences du défi, qui se soldent toujours avec des morts, des blessés et de la prison. En somme, ceux d’en bas se jettent à l’action après avoir soigneusement évalué la force intérieure, la situation de leurs propres forces et non tant les rapports de force entre ceux d’en haut et ceux d’en bas, sauf à quelques exceptions, qui sont toujours défavorables.

Pourquoi alors étudier les relations entre les États, les nouveaux déséquilibres et les changements qui se produisent ? Ou, mieux : quelle importance a la géopolitique, une science créée par les États impérialistes pour dominer les périphéries, pour les mouvements anti-systémiques ?

La première, presque évidente, c’est qu’il est toujours nécessaire de connaître les scénarios dans lesquels nous agissons, et d’une façon très précise les tendances de fond qui font bouger le monde dans une période de réelle turbulence. Si nous décidons que le système-monde dans lequel nous vivons traverse une période de changements profonds et que les modes de domination mutent avec une certaine rapidité, suivre la trace des changements en question est aussi important pour le militant que la reconnaissance du terrain l’est pour le combattant. A condition que l’on reconnaisse que la façon adéquate de savoir, c’est la transformation, l’action et non la contemplation.

La conversation du sous-commandant insurgé Marcos intitulé ensuite « La Quatrième Guerre mondiale » fut une pièce importante pour situer les rebelles du monde dans une réalité nouvelle, réalité qui est la poursuite de la guerre contre les peuples du Chiapas « malgré qu’elle put avoir pris fin de façon digne et exemplaire ». Quoiqu’il en soit, ces analyses sont quelque chose qui ressemble à de la cartographie ou à de cartes rudimentaires : elles orientent sans décider, montrent les obstacles qui existent devant, et les raccourcis possibles.

Dans ce cas, il s’agit de mettre en lumière la nouveauté que suppose, pour les peuples sud-américains en particulier, la présence d’un voisin à la vocation impériale aux frontières de nos territoires. Pas seulement cela. L’ascension du Brésil comme puissance régionale et globale va avec de la naissance d’un nouveau bloc de pouvoir qui reconfigure le caractère du conflit dans ce pays, mais aussi dans la région.

La deuxième question, dérivée directement de la précédente, est liée aux impacts des processus actuels inter-États et géopolitiques dans les mouvements sociaux. Le « Brésil Puissance » est-il possible grâce à l’alliance d’une partie décisive du mouvement syndical et de l’appareil étatique fédéral avec la bourgeoisie brésilienne et les forces armées ? Expliquer l’élargissement/reconfiguration du bloc au pouvoir a été l’un de mes objectifs centraux parce que je suis sûr qu’il représente la plus grande nouveauté qui se soit produit dans notre région depuis des décennies. La division du travail entre les propriétaires du capital et ceux qui l’administrent (à la base les dirigeants du PT et quelques grands syndicats), ou bien entre deux fractions de la bourgeoisie, est la partie essentielle du nouveau scénario régional qui explique, dans une certaine mesure, la confrontation entre le soi-disant progressisme et la droite traditionnelle.

Une partie de la dernière génération des mouvements a perdu son autonomie politique et idéologique dans ce nouveau scénario. Après avoir parié sur le « moindre mal » comme raccourci devant le montant de difficultés dans nos territoires, les anciens référents sont devenus des administrateurs étatiques « sensibles » aux problèmes des pauvres. Dans le meilleur des cas, ils cherchent à amortir les effets du modèle, mais dans tous les cas ils le font sans le remettre en question, parce qu’ils se sont déjà intégrés à lui.

Enfin, nous sommes entrés dans une période trouble, marquée par la militarisation de la planète et les conflits armés à grande échelle. A nous, ceux d’en bas, il nous revient d’affronter le plus grand défi imaginable : défendre la vie devant le projet de mort de ceux d’en haut. Je suis confiant que dans les moments de chaos systémique nous ne perdions pas la boule et que nous tiendrons le gouvernail fermement orienté vers la construction et la reconstruction permanentes d’un nouveau monde. Les sympathies que réveillent en nous les échecs de l’empire, aussi petites qu’elles soient, ne doivent pas assombrir la vue sur les horreurs que représentent les puissances émergentes regroupées dans l’acronyme BRICS (Brésil, Russie, Inde, Chine et Afrique du Sud). Le récent massacre de 34 mineurs sud-africains, auquel le progressisme a donné peu importance, renseigne sur la forme élitiste des nouvelles hégémonies.

Raúl Zibechi

Ce texte est une version légèrement corrigée du prologue de l’édition mexicaine du « Brasil Potencia. Entre la integración regional y un nuevo imperialismo » (« La puissance brésilienne. Entre l’intégration régionale et un nouvel impérialisme »), Bajo Tierra, 2012. « Géopolitique et lutte antisystémique » a été prononcé le 20 novembre 1999, et publiée par la revue la Rébellion numéro 4, février 2003, sous le titre : « ¿ Cuáles son las características fundamentales de la IV Guerra Mundial ? » (« Quelles sont les caractéristiques fondamentales de la Quatrième Guerre mondiale ? »)

Article original : Geopolítica y lucha antisistémica

Traduction : El Correo