Iran : Rafsandjani ne veut pas succéder à Ahmadinejad


Le religieux Ali Akbar Hachemi Rafsandjani, une des figures de proue du régime, est fragilisé par l’arrestation de ses deux enfants, membres de l’opposition. Dans un entretien au quotidien iranien Arman, il assure qu’il ne briguera pas la présidence du pays en juin 2013, mais se montre néanmons assez critique envers le président Ahmadinejad.

Arman : La situation économique n’est pas bonne, notamment en raison de la forte dévaluation de la monnaie. Cette situation inquiète les députés et la population. Quelle est votre analyse ?

Ali Akbar Hachemi Rafsandjani : Je suis l’actualité via les médias et parfois je comprends certaines choses à travers mes rencontres. Mais, d’une manière plus générale, je pense que la faiblesse de la gestion [économique] ainsi que les sanctions [internationales] sont deux éléments qui jouent un rôle dans la situation actuelle de l’économie. En fin de compte, les sanctions ont limité notre accès aux devises et au commerce avec l’étranger. A cause de cela, l’évolution du secteur privé a ralenti et les prix ont grimpé. Nous ne pouvons pas dire que les sanctions n’ont pas eu d’effet ou qu’elles ont eu un effet limité. Il y a quelques années, j’avais sévèrement mis en garde contre cela. Cette manière de gérer l’économie ne pourra pas être utile. Etre un responsable [en économie] en situation de crise exige des compétences. Il n’est pas possible de confier une tâche à un homme inexpérimenté ou à quelqu’un en voie d’apprentissage. Dans l’ensemble, la situation économique du pays n’est pas bonne.

Arman : Ces sept dernières années [sous la présidence Ahmadinejad], une politique étrangère différente a été menée par rapport aux autres gouvernements. Y a-t-il besoin d’en changer ?

Rafsandjani : Nous pourrions agir beaucoup mieux. La plupart des pays du monde veulent travailler avec l’Iran, à commencer par nos voisins. Certains pays comme les Etats-Unis existent depuis toujours et ils existeront toujours ; à cause de nos divergences, nous ne pouvons pas travailler avec eux. Mais la diplomatie a son propre langage, et il faut mesurer ses propos. N’importe qui [en Iran] se permet de définir une stratégie pour les plus importantes lignes politiques du pays [référence au langage incendiaire d’Ahmadinejad]. Ce n’est pas admissible. La politique étrangère du pays a été établie au sein du Conseil de discernement [haute instance du régime dont Rafsandjani est président depuis 2007]. L’ensemble a été déposé auprès du Guide [suprême, Ali Khamenei, numéro un du régime] et il est clair que si nous l’appliquions le monde aurait davantage envie de collaborer avec l’Iran.

Arman : Comment se déroulent vos réunions avec le Guide suprême ?

Rafsandjani : Par le passé, puisqu’il fallait s’occuper des affaires quotidiennement [lorsque Rafsandjani était président, de 1989 à1997], nos réunions se tenaient une fois par semaine. Aujourd’hui, il n’est pas nécessaire qu’elles aient lieu toutes les semaines. Nous nous voyons donc une fois par mois. Lorsque j’ai une chose à dire, je décroche mon téléphone et je parle avec le Guide. Nous n’avons aucun problème.

Arman : Votre famille et vous-même faites l’objet de nombreuses attaques, pourtant vous ne dites rien. Quelle est la raison de cette patience [son fils Mehdi et sa fille Faezeh ont été arrêtés fin septembre pour avoir soutenu le mouvement de protestation contre la réélection d’Ahmadinejad en 2009] ?

Rafsandjani : Ce qui m’impatiente, ce sont les gens qui portent atteinte à la révolution, au pays et au peuple. Le reste pourrait arriver à n’importe qui. Voilà pourquoi je patiente.

Arman : Comment redonner de la confiance au peuple en vue de l’élection présidentielle de juin 2013 ?

Rafsandjani : Les surveillants et les organisateurs des élections doivent permettre cela. Je considère que la solution passe par le Guide. Dans la situation actuelle, personne d’autre ne pourra remettre de l’ordre. Nous sommes également prêts – s’il le souhaite – à aider.

Arman : La possibilité que vous vous présentiez à l’élection présidentielle a été évoquée.

Rafsandjani : Je ne suis plus prêt à faire cela [il a 78 ans]. Lorsque je me suis présenté la dernière fois [en 2005, où il a été battu par Ahmadinejad], j’ai dit à une centaine de reprises que je préférais que quelqu’un de plus jeune se présente et qu’on le soutienne. J’ai été finalement obligé de me présenter. J’ai déjà dit ce que j’avais à dire et mené à bien mes projets. Il n’y a pas besoin que je me présente de nouveau. Et même aujourd’hui, si un président compétent est élu avec une large majorité, je l’aiderais en tant que conseiller jusqu’à la fin.

Personnage ambigu

Ali Akbar Hachemi Rafsandjani est l’une des figures majeures de la République islamique depuis sa fondation, en 1979. Il a occupé presque tous les postes importants du régime : président de 1989 à 1997, président de l’Assemblée des experts – celle qui désigne le Guide suprême – de 2007 à 2011 et actuel chef du Conseil de discernement (instance qui arbitre les conflits entre le Parlement et le Conseil des gardiens, une des plus hautes juridictions du régime). Il a perdu en 2005, au second tour de la présidentielle, contre Mahmoud Ahmadinejad. Ses relations avec celui-ci sont tendues, Rafsandjani prônant un certain pragmatisme différant du style du président actuel. Il s’est aussi refusé à condamner les actions de protestation menées par les candidats malheureux à la présidentielle de 2009, Mir Hossein Moussavi et Mehdi Karoubi, et a appelé à écouter la voix du peuple, à savoir les milliers de manifestants qui ont défilé pour réclamer le départ d’Ahmadinejad. Homme d’affaires richissime, Rafsandjani est un personnage ambigu et mouvant. Considéré comme un réformateur à l’étranger et par certains ultras du régime, il reste un des piliers du régime et a participé à toutes ses décisions importantes. Il est accusé d’avoir commandité des attentats à l’étranger et des assassinats ciblés d’opposants pendant sa présidence. Alors que le mandat d’Ahmadinejad se termine, Rafsandjani aurait pu chercher à briguer la présidence en 2013. Mais le Guide suprême, Ali Khamenei, craint son influence. Depuis que la pression a été mise sur ses enfants, Rafsandjani a annoncé qu’il ne se présenterait pas.

Article original : Arman

Traduction : Courrier international