Al Andalus : l’Espagne et le temps des califes (documentaire)


La présence berbère en Espagne, entre le milieu du VIIIe siècle et le début du XVIIe, est l’un des chapitres les plus passionnants de l’histoire européenne du point de vue des échanges entre les cultures. Tourné sur les lieux historiques, ce documentaire retrace les étapes mouvementées de cette période unique.

Article d’archive du 13 décembre 2001

Al Andalus, le paradis perdu de l’islam

Est-ce parce que la douleur du présent avive la flamme de la nostalgie ? En tout cas, pour nous, les Arabes, toute époque passée vaut mieux que l’actuelle. L’année 1492 [fin de la présence musulmane en Espagne] est comme une malédiction qui n’en finit pas. Nous sommes sortis d’Al Andalus, mais Al Andalus n’est pas sorti de nous. Depuis, les ombres de l’horizon appellent en nous le souvenir de Boabdil, dernier roi de Grenade, dont les larmes coulent à jamais sur les joues de tous les musulmans. « Grenade… Où est la Grenade nasride ? La Grenade omeyyade ? Et l’Ishbiliya [Séville] des rois poètes ? Et Averroès, Avicenne, Avenzoar… Ah, pourvu que ne se répète pas en Palestine ce qui s’est produit à Al Andalus ! »

Beaucoup d’Arabes se reconnaissent aujourd’hui dans cette lamentation. Ils pleurent la perte du paradis depuis bien avant le jour où un sinistre personnage du nom d’Oussama Ben Laden s’est approprié une partie de cette idée, celle qui concerne la Palestine.

Ici, en Espagne, depuis plus de cinq siècles, nous cherchons à enterrer le souvenir de la splendeur arabe. Là-bas, depuis plus de cinq siècles, on chante ses louanges. Ici, Al Andalus est un désert, un vide de huit siècles entre don Pelayo et les Rois Catholiques [voir chronologie ci-contre]. Là-bas, c’est une oasis, un paradis perdu à jamais. La gloire suprême et la plus effroyable tragédie. Dans les replis de la mémoire rôdent des fantômes dont les têtes fraîchement coupées pendent comme des trophées au poing des guerriers. Ben Laden manipule et utilise le mythe d’Al Andalus pour justifier sa barbarie.

Le monde arabe n’a pas la moindre ambition de récupérer le territoire perdu. Ce que ressentent les Arabes, c’est le vide, l’absence de perspectives et l’inquiétante tentation de se jeter dans les bras d’illuminés qui en appellent au coeur et à des solutions miracles pour résoudre des conflits alimentés depuis longtemps par les puissants. Al Andalus n’est pas un territoire à reconquérir, mais un rêve qui atténue l’amertume de tous ces siècles d’ignominie. C’est comme si les Espagnols n’étaient jamais sortis de la crise, depuis Charles Quint ou depuis l’indépendance des pays d’Amérique latine [au XIXe siècle]. Comme le disait le grand poète syrien Nizar Kabbani, aujourd’hui disparu,« l’histoire arabe contemporaine est celle d’un 1492 interminable. » Et le poète de se demander amèrement : « Quand annoncera-t-on la mort des Arabes ? » Leur expulsion d’Al Andalus leur a valu d’être chassés de l’Histoire ; depuis lors, ils n’ont jamais trouvé le chemin du retour.

Le Libanais Ahmed Damag a grandi à Barja, une ville de 25 000 habitants, située au nord de Saïda. Enfant, il lisait des histoires qui racontaient les exploits de Tarik et de Moussa, les premiers Arabes qui débarquèrent dans un endroit perdu qu’ils baptisèrent Al Jezira al-Khadrâa, l’île verte, et que l’on appelle aujourd’hui Algésiras. A douze ans, il lisait une collection de romans historiques portant des titres comme « Fath Al Andalus »(La conquête d’Al Andalus), un récit écrit par le chrétien Jirgi Zeidan. Il a ensuite lu Federico García Lorca, le plus traduit et le plus admiré des poètes espagnols [né à Grenade]. A Barja, le père d’Ahmed tient une pâtisserie dont le néon affiche fièrement le nom de Garnata, Grenade. Cela n’a rien d’exceptionnel. Dans cette ville, comme dans tout le Moyen-Orient, le Maghreb et le Machrek, il n’est pas rare de rencontrer des établissements et des entreprises baptisés Al Andalus, Grenade, Alhambra, Cordoue, Ishbiliya ou Valence, ainsi que des associations culturelles ou scientifiques Avicenne ou Averroès.

Jusqu’à ce que Saddam Hussein lui donne un autre nom, l’aéroport de Bagdad portait celui d’Ibn Firnas. Ce natif de Ronda [dans la province de Malaga, en Andalousie], qui vécut au IXe siècle, fut un précurseur de l’aviation : équipé d’ailes, il se lança de la tour de la Ruzafa, à Cordoue, et écrivit ensuite un traité pour expliquer les raisons de son échec. Il fut le premier scientifique à utiliser le zéro en mathématiques. Mais, chez nous, Ibn Firnas est un inconnu. Dans les pays arabes, de nombreux hôpitaux portent le nom du médecin cordouan Averroès. A l’Université des sciences de l’éducation du Caire, la salle d’honneur porte celui d’Ibn Arabi. On doit à ce pédagogue et philosophe du XIIIe siècle des idées révolutionnaires pour l’époque : il estimait notamment que les enfants devaient apprendre l’arabe avant le Coran, et non dans le Coran. En Espagne, le seul grand amphithéâtre qui présente une image de la science dans Al Andalus se trouve à l’Université de Barcelone : « La Remise à Al Nasir du livre de Dioscoride », une oeuvre de Dionisio Buixeres. En règle générale, ce ne sont que scènes guerrières de reddition et corps décapités.

La littérature arabe, en revanche, regorge de références au paradis d’Al Andalus. Le Pr Pedro Martínez Montávez, qui a écrit un livre de 300 pages sur le sujet (Al Andalus, España en la literatura árabe contemporánea* [Al Andalus, l’Espagne dans la littérature arabe contemporaine]), affirme que « cette époque reste vivante dans l’imaginaire des Arabes. » Mais elle a acquis une dimension mythique, idéalisée, « véritable terreau dans lequel peuvent s’enraciner les paroles de Ben Laden. » La référence de Ben Laden à Al Andalus n’a pas surpris Martínez Montávez, car, chez les musulmans, toute perte évoque celle de ce paradis. « Et la Palestine est la dernière grande tragédie nationale arabe », ajoute le professeur. Nizar Kabbani, traduit par Montávez, écrivit en 1995 « Le Dernier des Andalusis » un poème enflammé dans lequel Abd al-Rahman Ier, revient pour réclamer le tapis sur lequel priait son père et qui s’achève sur une critique des abus commis par les Etats-Unis contre les pays arabes.

Une nostalgie intellectuelle sans fin. L’écrivaine égyptienne Radwa Ashour a publié une trilogie intitulée « Grenade », dans laquelle elle raconte la vie de trois générations de musulmans avant leur expulsion d’Espagne. « Voyage à Al Andalus, le paradis perdu » est le titre d’un roman de l’Egyptien Hussein Mones. Pour sa part, Amin Maalouf a romancé la vie du Grenadin Léon l’Africain. En observant les tourments de la Méditerranée d’aujourd’hui, il dit : « J’ai envie, pour me consoler, pour continuer à espérer, de revenir en pensée à cet âge d’or d’Al Andalus. Alors, je me mets à rêver. A rêver, par exemple, d’un Proche-Orient où musulmans, chrétiens et juifs s’inspireraient d’Al Andalus pour tenter l’expérience de la vie en commun. » Nous nous extasions devant le minaret de la Giralda [à Séville], sans savoir que cette tour a deux soeurs, la Koutoubia de Marrakech et la tour Hassan de Rabat, ou que la fête des Fallas de Valence, comme le rappelle l’écrivain égyptien Talat Shahin, a un équivalent à Port-Saïd, la première ville à l’entrée du canal de Suez. Dans son dernier livre, Talat Shahin a inclus le poème « Les Confessions de Boabdil » qui se termine par ces mots : « Grenade s’est perdue en Orient, ne pleurez pas… Grenade s’est perdue en Orient. »

Selon une légende andalusie du Xe siècle, Dieu, après avoir créé le monde, exauce presque tous les voeux des premiers habitants d’Al Andalus. Il dote la vallée mythique du Guadalquivir de la terre la plus fertile possible, d’un grand fleuve pour l’irrigation, d’un climat doux pour les cultures, d’un ciel bleu constellé d’étoiles pour la poésie et d’un air incomparable. Mais, au moment de confier ce pays à des gouvernants dignes de ce nom, le Créateur avance l’argument suivant : si un lieu comme celui-là bénéficie du meilleur gouvernement possible, personne ne voudra cultiver les vertus pour gagner le paradis. Voilà la vision de leur terre qu’avaient les habitants d’Al Andalus, qui couvrait non seulement l’actuelle Andalousie, mais la majeure partie de la péninsule Ibérique. Ces tribus venaient d’arriver des déserts d’Arabie et découvraient les forêts de de Cadix, les neiges éternelles de Grenade, les plaines fertiles du Genil et du Guadalquivir.

Aujourd’hui encore, de nombreux Arabes fondent en larmes en visitant l’Alhambra, alors que certains Grenadins n’y ont jamais mis les pieds. A Grenade, le 2 janvier, on déploie la flamme de la Castille au balcon de l’hôtel de ville, tandis que la population acclame les illustres « Rois Catholiques », Ferdinand et Isabelle. Ensuite, défilé militaire. Ceux qui s’opposent à cette offense permanente – et il y en a à Grenade – sont immédiatement rangés dans la catégorie des arabisants acquis aux anciens ennemis. Ils essuient le même mépris que les convertis à l’islam ou que les immigrés qui ont redynamisé le quartier très délabré de l’Albaicín en ouvrant des dizaines de salons de thé et de pâtisseries arabes. A Grenade, on entend murmurer que les moros [les Maures] sont de retour. Les démons d’une guerre civile terminée depuis cinq cents ans rôdent encore.
En Arabie Saoudite, le prince Abdulaziz, fils cadet du roi Fahd, se fait actuellement construire une copie de l’Alhambra dans les faubourgs de Riyad, avec des briques et des céramiques venues de Grenade. Ici, en revanche, cette période qui vit coexister les religions, entre heurts et malheurs, qui fut l’âge d’or de la science et de la culture, n’inspire aucune fierté. Ce serait une erreur de vouloir juger la tolérance d’Al Andalus avec les yeux d’aujourd’hui. Mais, au Xe siècle, tandis que l’Europe vivait sous le signe du sang et de l’épée, le calife de Cordoue Abd al-Rahman III, « prince des croyants » (y compris les chrétiens et les juifs), convoquait les conciles. Il avait pour Premier ministre le juif Hasdai Ibn Shaprut et pour ambassadeur l’archevêque métropolitain de Séville. Bien sûr, il y eut de l’intolérance, mais elle traduisait une radicalisation des positions à l’issue des batailles aux frontières.

Al Andalus n’est pas seulement synonyme de guerre civile. Il a aussi servi de passerelle avec les cultures grecque et romaine, passerelle sans laquelle la Renaissance n’aurait pas existé. C’est grâce aux savants arabes qu’Aristote, Platon et Galien ont fait leur entrée dans le monde méditerranéen. Au XIIIe siècle, lorsque les premières universités européennes (chrétiennes) ont vu le jour, c’est l’oeuvre des savants d’Al Andalus que l’on y étudiait. Selon le Pr Joan Bernet, Averroès est l’habitant de la péninsule Ibérique qui a le plus influencé l’histoire de l’humanité. La science arrivait de l’Orient en passant par la Méditerranée, une mer qui rassemblait une culture commune.

Cette culture, nous l’avons tenue pour étrangère et, à ce titre, nous l’avons insultée. Terrible erreur historique. Seul Al Andalus permet d’expliquer pourquoi l’Espagne possède aujourd’hui le plus grand nombre de monuments classés au patrimoine de l’humanité. L’héritage d’Al Andalus est un puissant tremplin pour le rayonnement à l’étranger, un tremplin que l’ignorance et la suffisance des vainqueurs ont privé de toute utilité. « N’importe quel pays aurait mieux tiré parti de toute la richesse d’Al Andalus », déplore l’arabisant Rafael Valencia.

Un chapitre de l’ouvrage « Itinerario cultural de Almorávides y Almohades »** [Itinéraire culturel des Almoravides et des Almohades – dynasties berbères] souligne que nous faisons nôtres les Pelayo, Ordoño et autres Sancho. Mais nous oublions les Youssouf, Al Mu’tamid, Abdallah ou Zaïda, que nous refusons de citer et encore plus de reconnaître comme nos ancêtres. Avant-hier, les grottes du Sacromonte à Grenade [quartier gitan] étaient l’emblème identitaire que l’on montrait fièrement aux touristes. En revanche, seule une infime partie (moins de 10 %) de l’ancienne cité-palais de Madinat al-Zahra [fondée par l’émir Abd al-Rahman III en 936] a été fouillée à ce jour. Et, au moment où la haine et la méfiance commençaient à s’estomper, au moment où nous envisagions timidement un rapprochement avec les autres pays méditerranéens, voilà qu’un nouveau mur de sang se dresse à l’horizon. Mais Ben Laden – qui représente les musulmans d’aujourd’hui comme Mgr Lefebvre les chrétiens – n’aurait que peu d’avenir dans cet Al Andalus dont il a la nostalgie.

« Je n’arrive pas à imaginer Ben Laden à Al Andalus », affirme Mercedes del Amo, professeur d’arabe à l’université de Grenade. « J’ignore qui l’a créé et pourquoi, mais quelqu’un comme lui aurait rencontré très peu d’écho auprès des intellectuels de la Grenade des Nasrides. » C’est également l’avis de Martínez Montávez : « Il aurait été rejeté par les Andalusis les plus authentiques. » Des courants fondés sur une interprétation littérale du Coran ont certes existé dans Al Andalus, mais ils n’avaient guère d’influence dans sa population.

Dans les moments comme celui-ci, peut-être parce que la douleur du présent avive la nostalgie, ce sont les mots d’un mystique andalusi qui reviennent à la mémoire. « Dieu est un, ses noms multiples. Choisissez le nom qui vous plaît et adorez-le de la façon qui vous semble la plus appropriée. » Nostalgie pour la sagesse du Prophète lorsqu’il proclamait aux quatre vents : « L’encre des sages est plus précieuse que le sang des martyrs. » A côté d’un vase de larmes plein à ras bord – personne n’a autant pleuré que les enfants d’Al Andalus -, les Arabes conservent encore la clé de la maison de Grenade où vécurent leurs ancêtres. Non pour en pousser la porte un jour ou l’autre, mais pour la montrer fièrement aux visiteurs. Pour leur dire qu’il y eut une civilisation dans laquelle musulmans, chrétiens et juifs ont pu vivre ensemble. Une civilisation dont l’esprit demeure parmi nous.

José Bejarano

3 réponses à “Al Andalus : l’Espagne et le temps des califes (documentaire)

  1. Tout en étant fier de l’héritage musulman en terre ibérique, on doit l’être tout autant de l’héritage chrétien et juif en terre maghrébine.

  2. Al Andalus, ou l’antithèse du choc des civilisations.

    Il ne faudrait cependant pas tomber dans un passéisme passif …

  3. le terme « dimi » (pardonnez mon orthographe immonde), ne veut pas dire « protégés », c’est idéalisation du passe, non un »dimi » est un infidèle (non musulman) qui vit en terre islamique,et cela impose certaines conditions: femmes voilées même non musulmanes, pratique limitée de la religion et interdiction de le faire en publique, en somme, un dimi est toléré plus que protégé. Mais sinon, la cohabitation était assez bonne, du moins plus qu’aujourd’hui

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