Romney vit dans un monde fantastique


par Christopher Dickey pour The Daily Beast

Empire du Mal, choc des civilisations… la vision de Mitt Romney est celle d’un monde en noir et blanc où s’affrontent les bons et les méchants. Son discours de politique étrangère était un spectaculaire retour dramatique aux jours de gloire de la Guerre froide. Malheureusement, c’était surtout des absurdités. Christopher Dickey pousse des trous dans la vision du candidat.

D’un bout à l’autre de son grand discours de politique étrangère, prononcé le 8 octobre dernier à l’Institut militaire de Virginie, Mitt Romney n’a cessé de donner voix, sous diverses formes, à une nostalgie pour les “jours glorieux” de la Guerre froide. Il s’est mis en quatre pour présenter la situation au Moyen-Orient comme une lutte contre “les ténèbres” et la réduire à une question de “démocratie et [de] despotisme”. A l’en croire, aucune politique n’est locale, tout se résume au choc des civilisations. Et pour faire bonne mesure, il est manifestement tenté de faire endosser à nouveau à la Russie le rôle d’empire du Mal – même largement édenté. Romney veut mettre en place un bouclier antimissile, quoi qu’en dise le vieux Poutine. Et, à ce propos, il souligne qu’il construira chaque année quinze navires de guerre pour tenir en respect les non-superpuissances. Ah ! qu’il était beau le temps où le monde était divisé entre les bons et les méchants et où nous n’étions pas seulement bons mais puissants ! Puis les méchants ont perdu et… euh, peu importe ce qui s’est passé ensuite.

Et peu importe que le pouvoir extraordinaire, le pouvoir de faire le bien, que les Etats-Unis avaient acquis sous les gouvernements de Reagan, de George Bush père et de Clinton, ait été fichu en l’air sous la présidence de George W. Bush. Peu importe aussi que cela se soit produit précisément parce que Bush et son vice-président Dick Cheney ont voulu mener les Etats-Unis dans une nouvelle guerre contre un nouvel empire du Mal. Comme le disait si bien Bush : “Soit vous êtes avec nous, soit vous êtes avec les terroristes.”

Peu importe que, pour éliminer Oussama Ben Laden et quelques centaines de personnes, George W. Bush ait lancé une occupation illimitée de l’Afghanistan – et ne soit néanmoins pas parvenu à l’abattre. Peu importe que, pour trouver des armes de destruction massives qui n’ont jamais existé, Bush ait occupé l’Irak. Peu importe qu’après une génération de combats, des milliers de victimes et plus de 1 000 milliards de dollars dépensés, principalement pour nous défendre en tant qu’étrangers sur des terres étrangères, les Américains ne soient plus les bienvenus dans ces pays. En Afghanistan, même les soldats et les ­policiers que nous avons formés nous tuent. Et en Irak, comme chacun le sait, le principal gagnant est l’Iran.

Or Romney estime que ces problèmes sont non pas le résultat de mauvaises guerres initiées pendant les années Bush, mais de la politique menée par Obama pour tenter de mettre fin à ce bain de sang. Pour Romney, nous aurions dû rester plus longtemps en Irak, et nous devrions rester plus longtemps encore en Afghanistan. Si nous les occupions un peu plus longtemps – voire beaucoup plus longtemps –, nous pourrions leur apprendre à être de bons démocrates. Romney ne dit pas que ces pays devraient devenir des colonies ou des protectorats, mais c’est tout comme. Et il envisage la possibilité d’une intervention éducative similaire en Syrie, pour aider nos amis – si tant est que nous puissions être certains qu’ils le sont.

Dans son discours, Romney a fait de son mieux pour présenter l’assassinat de Christopher Stevens, l’ambassadeur des Etats-Unis en Libye, comme un signe de la faiblesse du gouvernement Obama. Ce qui n’était clairement qu’une erreur de jugement quant aux besoins du consulat de Benghazi en matière de sécurité se transforme en une preuve irréfutable du laxisme d’Obama envers le terrorisme. Oui, c’est vrai, Ben Laden est mort, mais c’était hier, et son spectre est de retour, plus ­menaçant que jamais. La longue lutte peut recommencer.

Et puis, évidemment, il y a la question d’Israël. Dans l’esprit de Romney, il n’existe guère de différence entre Israël et son actuel Premier ministre, Benyamin Nétanyahou, qu’il connaît depuis qu’ils ont travaillé ensemble au sein du Bain Consulting Group, dans les années 1970. Si Israël et la Palestine ne font pas la paix, c’est parce qu’Obama a pris des distances avec “Bibi”. Peu importe que pour Bibi aucun arabe n’ait jamais constitué un partenaire de négociation digne de ce nom.

C’est là où Romney arrive à déstabiliser Obama – quand il lui vole sans vergogne ses meilleures répliques. Exception faite de sa fébrile nostalgie pour la Guerre froide digne du Dr Folamour, d’une généreuse augmentation du budget militaire et de la prolongation de la présence militaire américaine en Irak et en Afghanistan, toutes les idées de Romney sont des choses qu’Obama a déjà faites.

“Je ferai savoir aux dirigeants de l’Iran que les Etats-Unis et leurs amis ne les laisseront pas acquérir une capacité nucléaire militaire.” Obama l’a déjà fait. “Je n’hésiterai pas à imposer de nouvelles sanctions contre l’Iran, et je renforcerai celles qui existent actuellement.” Déjà fait aussi.“Je restaurerai la présence permanente de porte-avions en Méditerranée orientale et dans la région du Golfe – et je travaillerai avec Israël au renforcement de notre assistance et de notre coordination militaire.”Itou. “Je réaffirmerai nos liens historiques avec Israël et notre constant engagement à défendre sa sécurité – nos deux nations doivent rester soudées.” Or la coopération avec Israël en matière de sécurité n’a jamais été aussi forte que sous Obama.

Peut-être Romney partage-t-il vraiment le point de vue de Bibi, selon lequel Israël devrait conduire la danse et les Etats-Unis leur emboîter le pas. Mais si c’est le cas, alors Romney n’a guère été avisé de citer comme exemple le ministre de la défense George Marshall, grande figure de la Guerre froide. Car George Marshall s’est furieusement opposé à la reconnaissance de l’Etat d’Israël en 1948. Il pensait que cela entraînerait les Etats-Unis dans une spirale de guerres sans fin avec le monde arabe.

Christopher Dickey

Article original : Romney’s Living in a Fantasy Land

2 réponses à “Romney vit dans un monde fantastique

  1. Le plus affligeant, c’est que Romney se révèle l’homme qu’il ne faut surtout pas élire mais il peut l’être de par le système des votes par Etats et par l’aveuglement d’électeurs.
    Obama n’est pas forcément non plus l’homme de la situation mais il apparait comme le moins mauvais … C’est désolant quand il faut quelqu’un porteur d’un grand sens de l’Histoire et du bien commun.
    La politique, c’est comme le cyclisme professionnel …

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