Vers une première cyber-frappe américaine


par François-Bernard Huyghe

Retour à la guerre.

Un récent discours de Leon Panetta, le Secrétaire à la Défense américain, vient de ressusciter la guerre dite « préemptive. » Il rappelle d’abord la dangerosité d’éventuelles attaques cyber-terroristes contre des infrastructures vitales (empoisonnement des eaux, désorganisation des transports ou services d’urgence, etc, par attaques informatiques interposées) et qui, au final, pourraient faire autant de dégâts que les attaques « physiques » du 11 septembre. Il en conclut que les États-Unis qui sont en train d’améliorer leur capacité d’attribuer des attaques de ce type et de les déceler pourraient lancer eux-mêmes des cyber-attaques « préemptives » contre les futurs agresseurs. Cette déclaration complète celles que nous avons évoquées sur ce site et par lesquelles la doctrine militaire US assimile des cyber-attaques graves à des actes de guerre et celles plus anciennes qui assimilaient les virus informatiques ou autres logiciels malveillants à des armes de destruction massives potentielles.

En clair : Panetta reprend la doctrine de Preemptive Warfare chère à l’administration précédente et dont il faut rappeler le contenu.

Annoncée dans le discours de G.W. Bush à West Point de Juin 2002, elle est détaillée dans le document sur la « National Security Strategy » produit pour le premier anniversaire du 11 Septembre. Beaucoup ont traduit « preemptive warfare » par « préventive », mais la guerre préventive (j’attaque le premier celui qui pourrait devenir un danger pour moi demain) est une notion rejetée depuis longtemps par le droit de la guerre. En introduisant ce néologisme, G.W. Bush (et derrière lui, les idéologues néoconservateurs qui lui soufflaient cette idée) voulaient fonder en droit une doctrine de l’urgence et de l’exceptionnalité (exception des dangers qui justifient cette guerre, mais aussi exceptionnalisme US qui permet aux États-Unis d’intervenir au nom de la sécurité du monde et de valeurs universelles contre des adversaires criminels).

L’attaque préemptive se présente à la fois comme une extension du principe de légitime défense, comme une réplique anticipée à une catastrophe – un attentat aux armes de destruction massive, qui, par définition, ne laisse guère de temps pour réagir – et comme une réaction historique à la conjonction de trois risques :

terrorisme en réseau + États voyous + A.D.M. (armes de destruction massive).

La doctrine de guerre préemptive avait été résumée par l’éditorialiste conservateur Charles Krauthammer dès le 12 septembre 2002, à l’époque dans le cadre de la préparation de l’offensive contre l’Irak : « La préemption est une sorte de prédissuasion qui jugule la menace à un stade plus précoce et plus sûr. Renverser Saddam parce qu’il refuse de renoncer à ses armes montrerait aux autres tyrans qu’ils n’ont rien à gagner en tentant d’acquérir des ADM, la préemption peut être la mesure la plus efficace contre la prolifération. » Ce serait donc à la fois une version musclée du principe de précaution, plus un avertissement aux despotes, plus une défense des droits de l’homme.

Cette doctrine a soulevé une vague de protestation dont on connaît les arguments :

  • la « préemption » n’a rien à voir avec le droit de se défendre contre une attaque en train de se former, principe qu’admet le droit international, sous réserve de conditions de proportionnalité, d’urgence, d’absence d’autre choix, etc.;
  • cela peut inciter les États voyous à se doter encore plus vite d’armes de dissuasion, à mieux les dissimuler ou à lancer une attaque dès qu’ils le pourront;
  • d’autres gouvernements pourraient suivre l’exemple (imaginons les effets de la doctrine préemptive appliquée aux rapports Inde-Pakistan !);
  • les risques d’erreur et celui des dommages collatéraux sont importants;
  • l’image des États-Unis en souffrira notamment auprès de ses alliés peu enclins à approuver des actions dont il ignoreront les motifs réels et les conséquences effectives:
  • la nouvelle doctrine permettra à quelques hommes, hors de tout contrôle international ou démocratique, de décider où et quand il y a motif à guerre ou à changement de régime;
  • une frappe contre un danger a priori caché se présente comme une décision plus technique et morale que politique. Elle repose sur l’efficacité de moyens de surveillance pour démontrer le danger et le crime qui la justifient.

D’où le risque de manipulation, d’intoxication ou de manipulation. Il nous semble surtout que ce retour de la guerre préemptive (dont on a vu les brillants résultats en Irak) traduit une vision à la fois éthique, judiciaire et stratégique où la guerre est assimilée à une action de police en amont (arrêter et punir le criminel juste avant le passage à l’acte, comme dans le film Minority Report). Vient-on de rouvrir la boîte de Pandore ?

François-Bernard Huyghe

3 réponses à “Vers une première cyber-frappe américaine

  1. « …au nom de la sécurité du monde et de valeurs universelles contre des adversaires criminels … »

    Mais ils l’ont fait, dès 1991 : on m’assénait des énormités sur « les soldats du Droit » pour les « valeureux » croisés qui venaient au « secours » du Koweit !… Alors que l’on savait déjà que ce n’étaient que des inondations de mensonges et d’impostures !…
    Toutes ces doctrines fascistes qui ne sont que la justification de la Raison du plus Fort et du Crime organisé comme mode de gouvernement ( voire de gouvernance universelle) n’auront qu’une seule issue : la Haine et la Violence au dernier sang …

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