Le déclin des âges modernes (2/2)


par Morris Berman pour Counterpunch

Il est temps d’abolir le rêve américain.

Première partie

À quoi peut-on donc s’attendre, alors que la dynamique du capitalisme touche à sa fin ? C’est là que Naomi relègue ses recommandations confrontée à l’intransigeante réalité. Elle écrit :

« La quête corporative des ressources rares deviendra plus rapace, plus violente. Les terres arables en Afrique continueront d’être saisies afin de fournir nourriture et carburant aux nations les plus riches. La sécheresse et la famine continueront d’être utilisées comme prétexte pour cultiver des semences génétiquement modifiées, et conduire les agriculteurs à s’endetter davantage. Nous tenterons de dépasser le pic pétrolier et gazier en utilisant des technologies de plus en plus risquées pour extraire jusqu’aux dernières gouttes, transmuant des pans toujours plus grands de notre globe en zones de sacrifice. Nous ferons un bastion de nos frontières et interviendront dans des conflits étrangers impliquant les ressources, ou amorcerons ces conflits nous-mêmes. « Le marché climatique », comme il est appelé, sera un aimant à spéculation, à un capitalisme de connivence, ainsi que nous l’avons déjà vu avec le commerce des droits d’émission de carbone et l’utilisation des forêts comme compensation carbone. Puisque le changement climatique affecte non seulement les pauvres, mais aussi bien les riches, nous aurons de plus en plus recours à des remèdes technologiques pour réguler la température, courant des risques énormes et inconnus… Alors que la planète se réchauffe, l’idéologie dominante nous inspire le chacun pour soi, que les victimes méritent leur sort, et que nous pouvons maîtriser la nature, ce qui nous mènera sur la banquise en effet. »

Pour dire les choses crûment, l’ampleur des changements requis ne pourra se faire sans une implosion massive du système actuel. Ce fut le cas à la fin de l’Empire romain, de la fin du Moyen-Âge, et ça l’est encore aujourd’hui. Dans le cas de l’Empire romain, comme je l’expose dans « The Twilight of American Culture », il y a eu l’émergence des ordres monastiques qui préservèrent les trésors de la civilisation gréco-romaine. Ma question était dans ce livre: Peut-il se produire quelque chose de semblable aujourd’hui ? Naomi a écrit :

« Le seul joker serait un mouvement populaire compensateur intense qui offrirait une alternative viable à ce sombre avenir. Cela ne signifie pas simplement un autre ensemble de propositions politiques, mais une vision du monde alternative rivalisant avec le cœur de la crise écologique – cette fois-ci, incorporé dans l’interdépendance plutôt que dans l’hyper-individualisme, la réciprocité plutôt que la domination, et la coopération plutôt que la hiérarchie. »

Elle estime que le mouvement Occupy Wall Street – souvenez-vous, qui était assez dynamique en novembre dernier – l’incarne; ces mesures à prendre vise les valeurs sous-jacentes de cupidité et d’individualisme « effrénés qui ont créé la crise économique, tout en incarnant… une manière radicalement différente de se comporter réciproquement ainsi qu’avec la nature. »

Est-ce vrai ? Il y a quatre choses à considérer à ce stade :

1. Je n’ai personnellement jamais visité le parc de Zuccotti, mais la plupart de ce que j’ai vu sur le Web, y compris des reportage très favorables au mouvement Occupy, semblait suggérer que l’objectif était un rêve américain plus équitable, non à la suppression du rêve américain, comme je l’ai indiqué ci-dessus. En d’autres termes, la demande de base était que le gâteau soit coupé de manière plus équitable. Je n’ai jamais eu l’impression que les manifestants aient dit que le gâteau, dans sa totalité, était moisi. Cela me rappelle une anecdote à propos de Martin Luther King, qui aurait apparemment dit à Harry Belafonte, juste avant qu’il ne soit assassiné, qu’il lui semblait avoir commis une grosse erreur, que parfois il se sentait mener les gens dans une église en proie aux flammes. Il s’agit manifestement d’une perception très différente pour les populations noires, que la simple mise en jeu pour l’obtention d’une plus grande part du gâteau. Après tout, qui veut d’une plus grande part d’un gâteau pourri, ou vivre dans une église qui brûle ?

2. Les historiens des Annales, ainsi que les penseurs du World Systems Analysis, ont été accusés de projeter une image de « l’histoire sans le peuple. » En d’autres termes, ces écoles ont tendance à considérer les individus comme sans rapport avec le processus historique, qu’ils analysent en termes de « forces historiques. » Il y a une certaine vérité à ce sujet, mais les « forces historiques » peuvent devenir exaltées. Tout comme il est des forces qui motivent le peuple, ce sont donc les individus qui adoptent ou manifestent ces forces. Je veux dire, que quelqu’un doit faire quelque chose pour que l’histoire survienne et au moins la foule d’Occupy a tenté, pour ainsi dire de jeter du sable dans l’engrenage de la machinerie, comme l’ont fait leurs homologues en Europe. Mais j’avoue que pour un certain nombre de raisons, je n’ai jamais été très optimiste au sujet du mouvement, du moins pas tel qu’il existait aux États-Unis. Comme de nombreux sociologues l’ont souligné, l’Amérique n’a pas de véritable tradition socialiste, et il n’est pas surprenant que la sérieuse mauvaise répartition des richesses qui existe aux États-Unis ne soit pas un enjeu de la prochaine élection présidentielle. En fait, un récent sondage réalisé par le Pew Charitable Trust a révélé que la plupart des Américains n’ont aucun problème avec l’existence d’une petite classe de privilégiés, ils veulent juste être en mesure de se joindre à elle, ce qui nous ramène à la citation de John Steinbeck. Ma propre prédiction, il y a plusieurs mois, était que OWS se transformerait en une sorte de permanence d’enseignement, où les mécontents pourraient s’instruire d’un « nouveau paradigme civilisationnel », s’il était en effet enseigné. Il s’agit essentiellement de « la nouvelle option monastique » que j’ai écrit au seuil de mon livre. En premier lieu, il est probablement inoffensif; il menace à peine l’élite au pouvoir. Mais cela ne peut pas traduire l’histoire dans son intégralité, en particulier à long terme – la longue durée. Après tout, si le Système s’effondre, les alternatives deviendront de plus en plus attrayantes, et vous pouvez être certain que l’année 2008 ne sera pas le dernier krach, que nous connaîtrons. Les deux fractions sont indissociables, en fin de compte – je parle de 30 à 40 ans, mais peut-être moins, le poids de la dynamique du capitalisme sera trop lourde pour se maintenir. Dans la longue durée, celui-ci est de loin le plus judicieux pari sur la vision alternative au capitalisme. Ainsi, le biologiste David Ehrenfeld écrit :

« Notre première tâche est de créer une structure économique, social, et même technologique fantôme qui sera prête à prendre le relais du système actuel lorsqu’il lâchera. »

3. Quelle est donc cette vision du monde alternative, quel « nouveau paradigme civilisationnel » ? Dans « Why America Failed » j’énonce, sans surprise, les raisons du pourquoi l’Amérique a échoué, et je dois dire que c’est principalement parce que tout au long de notre histoire, nous avons marginalisé ou ignoré les voix qui se sont élevées contre la culture dominante, et basée sur la prospection, la mégalomanie, l’expansion économique et technologique. Cette tradition alternative peut être retracée de John Smith en 1616 à Jimmy Carter en 1979, et incluant des personnes comme Emerson, Thoreau, Lewis Mumford, Jane Jacobs, Vance Packard, et John Kenneth Galbraith, parmi beaucoup d’autres. En Angleterre, elle est particulièrement associée à John Ruskin et William Morris, qui ont fait valoir la nécessité d’un dessein spirituel pour les communautés organiques, pour un travail qui ait du sens plutôt qu’assommant, et qui réussi à conquérir un grand nombre d’adeptes américains. Dans un livre à paraître de l’un de mes collègues, Joel Magnuson, intitulé « The Approaching Great Transformation », l’auteur y déclare que nous avons besoin de modèles économiques concrets post-carbonique, qui rompent avec le modèle économique du capitalisme – et non des voies purement cosmétiques ou rhétoriques. Il donne un certain nombre d’exemples d’expériences dans cette veine, que je nommerais les éléments d’une économie stationnaire ou homéostatique : en d’autres termes, sans croissance. Après tout, écrit Magnuson, « croissance permanente signifie crise permanente. » Ou, comme je l’ai exprimé ailleurs, notre travail consiste à démanteler le capitalisme avant qu’il ne nous démantèle. Encore une fois, cela ne signifie pas la prise de Wall Street, dont je ne crois pas qu’elle puisse être une réussite. Mais cela ne signifie pas laisser le champ libre : par exemple, faire sécession. (Il existe à l’heure actuelle des mouvements séparatistes, l’état du Vermont en est un exemple notable.) Et si ce n’est pas tout à fait viable actuellement, il y a au moins la possibilité de vivre de manière différente, comme David Ehrenfeld le suggère. Mon opinion est que le « processus de transition », la désintégration du capitalisme et l’émergence concomitante d’une structure socio-économique alternative, sera le point central pour le reste de ce siècle. Et je soupçonne l’austérité d’être une composante de cela, parce que si le capitalisme s’effondre et que nous manquons de ressources de pétrole en particulier, quel choix aurons-nous ?

4. Cela il me semble, ne signifie pas nécessairement un retour à un certain type de féodalisme, bien que cela puisse fort bien arriver, pour autant que je le sache. Mais nous parlons en définitive de la disparition non seulement du capitalisme, mais de la modernité en général, le déclin de l’âge moderne, en effet. Dans son intéressante biographie du savant hegelien, Alexandre Kojève, Shadia Drury écrit : « Chaque ordre politique, peu importe sa grandeur, est condamné à sa désagrégation et à sa déchéance. » Quant à la modernité, en particulier, elle poursuit :

« Le commencement de la [M]odernité et son déclin sont comme ceux de n’importe quel autre ensemble d’idéaux politiques et culturels. Au début de sa création, la modernité contenait quelque chose de bon et de séduisant. Ce fut une révolution contre l’autorité de l’Église, ses tabous, les répressions, les inquisitions, et la chasse aux sorcières. Il s’agissait d’une nouvelle aube de l’esprit humain, célébrant la vie, la connaissance, l’individualité, la liberté et les droits de l’homme. Il a légué à l’homme une pensée rayonnante du monde et de lui-même… Le nouvel esprit nourri de découverte scientifique, d’inventivité, d’ échange, et un foisonnement artistique de grande splendeur. Mais comme à chaque nouvel esprit, la modernité s’est compromise… La modernité a perdu la fraîcheur et l’innocence de ses promesses parce que ses objectifs se sont intensifiés, sont devenus chimériques, et même pernicieux. Au lieu d’être le symbole de la liberté, de l’indépendance, de la justice et des droits de l’homme, il est devenu le signe de la conquête, du colonialisme, de l’exploitation et la destruction de la planète. »

En un mot, son heure est arrivée, et il est de notre fortune ou infortune, comme je l’ai déjà dit, de vivre cette période de très grande et très difficile transition. Un ancien mode de vie meurt, finalement un nouveau verra le jour. De ceci, le poète Mark Strand faisait remarquer : « Nul besoin de s’empresser, la fin du monde n’est que la fin du monde tel que vous le connaissez. » Pour une raison que je ne m’explique pas, je trouve cette pensée plutôt réconfortante.

Morris Berman

Morris Berman est est un historien de la culture et la science et critique social. Il a professé dans de nombreuses universités américaines et européennes. Il a écrit une trilogie sur l’évolution de la conscience humaine – « The Reenchantment of the World » (1981), « Coming to Our Senses » (1989) et « Wandering God: A Study in Nomadic Spirituality » (2000) – et ses récents ouvrages comme « Dark Ages America : The Final Phase of Empire » publié en 2006 ou « Why America Failed: The Roots of Imperial Decline. » en 2011 se penchent sur le déclin des États-Unis, un sujet récurrent du MecanoBlog. Son blog : Dark Ages America

Article original : The waning of the modern ages

Traduction : MecanoBlog

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