Milice contre milice en Syrie


par Viktor Kotsev pour Asia Times Online

Nous réalisons que la guerre civile en Syrie est vraiment horrible quand les Bosniaques fuyant le pays du Levant décrivent la situation là-bas comme pire que le siège de Sarajevo, il y a deux décennies. Dzenana Abbas, qui a quitté la ville syrienne d’Alep avec son mari et ses enfants, a déclaré à CBS que ses récentes expériences étaient « au-delà de l’imaginable. »

Le mois dernier a été le plus sanglant du soulèvement jusqu’à présent, le Fonds des Nations Unies pour l’enfance (UNICEF) ayant estimé que 1.600 personnes ont été tuées en une seule semaine. Deux organisations engagées ont évalué le nombre de morts pendant ce mois à 5.000, portant le nombre total de décès de ce conflit à environ 25.000 personnes. Les forces du régime sont accusées d’avoir commis de nouveaux massacres et d’utiliser des armes lourdes sans distinguer entre civils et combattants, alors que les rebelles auraient continué à se livrer à leurs propres atrocités.

Pendant ce temps, les tactiques militaires des deux parties connaissent d’importants changements. Alors que les rebelles s’efforcent de ressembler davantage à une armée régulière, l’armée syrienne se transforme de plus en plus en une milice sectaire. Ce développement intervient alors qu’à l’échelle internationale de plus en plus d’appels sont lancés pour une intervention urgente en Syrie. L’autre terme de l’alternative semble être une guerre civile de type libanais, avec ou sans le président syrien Bachar al-Assad à la tête de l’un des camps.

À l’heure actuelle, cependant, l’action des services secrets semble l’emporter sur toute forme d’intervention directe, surtout sur l’insistance des États-Unis du président Barack H. Obama. Les détracteurs de la politique pacifique de Washington sont de plus en plus nombreux et importants, même s’ils ne sont que peu d’accord entre eux quant à des conflits spécifiques. Israël et l’Arabie saoudite, qui font pression pour une action militaire en Iran, sont symboliquement rejoints par la Grande-Bretagne, la France et la Turquie, lesquelles se sont déclarées pour la création des zones de sécurité en Syrie.

Les critiques d’Obama aux États-Unis sont également devenues plus virulentes. Dans un article publié dans la revue Foreign Policy, James Traub plaide pour la création d’une zone d’exclusion aérienne au-dessus du pays. Il écrit :

« La guerre a déjà dégénéré à des niveaux inimaginables. Le régime syrien s’est désormais engagé dans la stratégie de contre-insurrection-par-atrocité efficacement utilisée par le Soudan sur ses populations du sud et du Darfour – tuant intentionnellement de nombreux civils afin de détruire la résolution de l’opposition. Assad a semé les graines de la haine sectaire en déchaînant des forces en grande majorité alaouites contre des civils sunnites, faisant de la Syrie l’objet d’une nouvelle croisade pour les extrémistes sunnites, dont beaucoup franchissent la frontière avec l’Irak. Et il a exporté le conflit au-delà des frontières syriennes, les sunnites et alaouites s’affrontant dès lors dans les rues de Tripoli, la deuxième grande ville du Liban. Le plus grand danger pour la Syrie et la région résulte maintenant de la poursuite de la guerre civile en Syrie… Et si les États-Unis veulent que les rebelles l’emportent, alors ils devraient faire tout ce qui leur est possible pour les aider à gagner – et gagner d’une manière qui empêche une Syrie post-Assad de dégénérer en Irak. » [1]

En réalité, il semble que la version syrienne de COIN (counter-insurgency strategy : stratégie de contre-insurrection) s’est inspirée des pages écrites par Mao Tsé Toung et des livres de Machiavel. Le gouvernement a abandonné une partie du territoire et a permis aux fragments de frontières qu’il contrôle de rester fluide. Même dans la ville si convoitée d’Alep, pendant un mois, les forces d’Assad ne se sont pas pressées pour prendre les positions tenues par les rebelles, s’appuyant, au lieu d’attaquer, principalement sur les tireurs d’élite, l’artillerie et la puissance de l’aviation.

En outre, le régime s’est affairé à créer et soutenir diverses milices – alaouite, chrétienne, kurde, et ainsi de suite. Même l’armée régulière, qui est censée avoir le monopole des armes lourdes, commence à ressembler de plus en plus à une milice, comme l’expert de la Syrie de l’Université d’Oklahoma, Joshua Landis, l’a déclaré à NPR. Selon Landis, [l’armée syrienne] peut encaisser beaucoup [de dommages]. Voilà le problème, c’est que l’armée syrienne se transforme. Alors que les militaires sunnites arabes désertent, et de plus en plus, les effectifs sunnites de l’armée ne sont pas considérés comme fiables, et l’armée se transforme en une milice alaouite, de plus en plus. Et nous voyons cette guerre dégénérer en une guerre civile entre les alaouites, le groupe chiite schismatique – 12% des Syriens – et les arabes syriens sunnites qui représentent approximativement 70 % de la population. Et c’est la raison pour laquelle les choses deviennent de plus en plus brutales, mais c’est aussi pour cette raison que l’armée syrienne ne cédera probablement pas. [2]

Globalement, cela ressemble beaucoup à une version de l’idée de Mao sur la guerre de mouvement, combinant des tactiques conventionnelles et la guerre de position avec des attaques asymétriques par des forces irrégulières et des frontières fluides. Cette comparaison est renforcée par la dépendance croissante du régime aux tactiques d’usure, et la stratégie d’Assad ressemble un peu aussi à celle de l’ancien dirigeant libyen Mouammar Kadhafi l’an dernier.

Cette stratégie a aidé le régime de plusieurs façons. Les atrocités ont déclenché un conflit fondé sur l’identité (religieuse) qui a rendu un coup d’État interne contre Assad moins probable. L’abandon de territoire a raccourci les lignes de communication et d’approvisionnement, diminuant la vulnérabilité du régime et rendant les désertions plus difficiles. L’extension de la violence aux pays voisins a envoyé un message retentissant aux ennemis internationaux d’Assad.

En outre, le flou des frontières entre militaires, miliciens et civils, loin d’être fini, rendrait une intervention étrangère aérienne plus difficile et augmentera le risque de dommages collatéraux.

Le rôle de la sagesse de Machiavel est un peu plus général – « il est beaucoup plus sûr d’être craint que d’être aimé » – mais il est aussi très efficace. En termes modernes syriens, les civils qui abritent des rebelles sont beaucoup plus en sécurité et approvisionnés que ceux qui s’en abstiennent.

Reuters décrit « la vie dans les quartiers contrôlés par les rebelles » d’Alep comme « insupportable » :

Des amoncellements de déchets non collectés sont brûlés de temps à autre, une fumée âcre remplaçant la puanteur de la pourriture des détritus. Les prix alimentaires ont grimpé en flèche et des queues matinales s’étirent autour de pavés entiers de demeures près des boulangeries. Les enfants jouent dans les flaques laissées par les conduites d’eau éclatées et des milliers ont perdu leurs maisons en raison des assauts lancés sur les quartiers tenus par les rebelles.

D’autre part, l’article poursuit :

« Plusieurs civils qui se sont déplacés dans la ville ont fait part d’un étrange sentiment de normalité dans les quartiers d’Alep tenus par le gouvernement. » [3]

Cette stratégie, quoique fort éloignée de l’idée occidentale consistant à gagner les cœurs et les esprits, semble produire un effet. Un nombre croissant de Syriens prendraient leurs distances vis à vis des deux parties.

Les rebelles se sont efforcés de s’adapter, discipliner leurs rangs, et augmenter leur capacité de protéger les civils. Ce dernier point nécessiterait une certaine forme de guerre de position et des tactiques militaires conventionnelles.

Selon le journal, Asharq Alawsat, dont le siège est à Londres, un nouveau commandement rebelle unifié et appelé Armée nationale syrienne a récemment été formé après un « accord turco-français avec le soutien des États-Unis et des bénédictions arabes. » Contrairement à d’autres figures de l’opposition, son commandant en chef, le général Mohamed Hussein al-Haj Ali, qui a fait défection il y a un mois, a critiqué la création d’une zone d’exclusion aérienne, affirmant que ce serait contre-productif. « Si nous pouvons être assurés de recevoir les armes nécessaires, nous mettrons rapidement fin à ce régime, un fiasco aux yeux du peuple syrien qui choisit entre la mort et la dignité », a-t-il déclaré au journal dans une interview. [4]

De plus, un certain nombre de rapports mentionnent vaguement que les rebelles tentent d’adopter de nouvelles tactiques – apparemment, ceci est en relation, au moins en partie, avec la destruction en vol de plusieurs avions au cours des deux dernières semaines, ainsi qu’avec des attaques sur les aérodromes militaires . Il y a même des signes de tentatives énergiques de consolider leurs rangs : selon d’autres publications dans la presse arabe, un leader djihadiste a été assassiné par des membres de l’ancienne Armée Syrienne Libre, marquant l’affrontement le plus important à ce jour entre les différents groupes de rebelles.

Le comportement des pays voisins et celui de la communauté internationale sont d’une importance cruciale, mais alors qu’un sentiment d’urgence s’est en emparé, il y a peu d’unité ou d’accord quant à ce qu’il faut faire. Les négociations en coulisse continueraient avec une intensité fébrile. La Turquie, submergée sous des flots de réfugiés et atteinte par l’accroissement du militantisme kurde encouragé par Damas, soutient de façon particulièrement bruyante l’établissement de zones de sécurité, mais les mauvaises relations entre le gouvernement turc et l’armée l’empêchent de s’y livrer à elle seule. Dans le même temps, il y a actuellement un peu plus de 80.000 réfugiés syriens en Turquie, et des dizaines de milliers de plus attendant de franchir la frontière. Le gouvernement affirme qu’il sera difficile d’en accueillir plus de 100.000.

L’Irak s’est retrouvé sous un feu diplomatique au regard de rapports selon lesquels il permettrait à l’Iran d’utiliser son espace aérien pour ravitailler le régime syrien, mais en dépit de la pression américaine et occidentale, le Premier ministre irakien Nouri al-Maliki n’aurait pas cédé. Maliki, un chiite, semble avoir peur de l’émergence d’un régime sunnite puissant chez son voisin de l’ouest, ce qui, dans le contexte du chaos local, pourrait avoir pour conséquence un renouveau des tensions sectaires en Irak.

L’Iran, pour sa part, a continué à soutenir Assad, alors même qu’il examinerait d’autres options. Le « plan A [pour Téhéran] consiste à garder Bachar al-Assad au pouvoir », selon les déclarations au New York Times d’un activiste iranien en exil bien placé (un ancien membre fondateur du Corps des Gardiens de la révolution islamique (Pasdaran, NDLR)). « Mais le plan B, c’est que s’ils ne peuvent pas le maintenir au pouvoir ils vont essayer de faire une autre – guerre civile – façon Irak ou Afghanistan. Alors un autre Hezbollah peut être créé. » [5]

D’autre part cependant, certains analystes font part de divisions au sein du régime iranien quant à la la Syrie. La société d’analyse de renseignements états-unienne Stratfor soutient qu’une confrontation politique entre le Corps des Gardiens de la révolution islamique et le régime des mollahs est catalysée par l’affaiblissement du régime syrien.

« C’est un impératif pour le Corps des Gardiens de la révolution de faire tout ce qui est en son pouvoir afin d’empêcher la Syrie de se réorienter vers les puissances régionales sunnites », conclut Stratfor… « Même ainsi, le groupe aura du mal à justifier son statut spécial et ses importants pouvoirs sur le plan interne auprès des différentes composantes politiques iraniennes alors que les mollahs cherchent à contrer « l’essor futur » du Corps des Gardiens de la révolution islamique. »

Les États-Unis sont trop concentrés actuellement sur la politique intérieure et une guerre en Syrie serait un grand risque pour Obama dans la course à l’élection de novembre. Malgré toutes leurs proclamations, les puissances européennes sont empêtrées dans une crise financière et politique toujours plus grave.

La Russie a émis des signaux contradictoires ces dernières semaines. Elle aurait réduit sa présence militaire en Syrie et gelé ses ventes d’armes au régime, et les diplomates russes ont suggéré qu’ils seraient d’accord avec un départ d’Assad sous certaines conditions. Certains émettent l’hypothèse qu’une sorte d’accord en ce sens a été conclu en secret entre les puissances occidentales et le Kremlin alors que ce dernier a commencé à perdre confiance en la survie du président syrien.

Un analyste d’Europe de l’Est qui se spécialise dans l’étude de la Russie a suggéré à Asia Times Online que les termes d’un tel accord peuvent être en relation avec les tensions croissantes dans le Caucase, plus précisément entre l’Azerbaïdjan et l’Arménie, mais cette information a été difficile à vérifier. Il est important de surveiller aussi les développements relatifs au bouclier antimissile de l’OTAN en Europe et d’autres régions de friction entre la Russie et l’Occident.

Finalement, bien qu’il y ait plusieurs raisons graves à l’accroissement de l’urgence de la crise syrienne – notamment les atrocités grandissantes, le flot des réfugiés, l’extension de la violence dans la région et les armes chimiques syriennes – les joueurs étrangers tirent le pays dans différents sens. Sur le terrain, les forces pro-régime restent puissantes et peuvent probablement tenir longtemps. Pendant ce temps, des ponts de plus en plus nombreux sont brûlés entre les différentes confessions syriennes, et de puissants intérêts économiques liés à la poursuite de la violence – comme les réseaux de contrebande d’armes – prennent racine dans tout le pays.

Sans une intervention extérieure disproportionnée, donc, aucune fin à l’effusion de sang et d’horreur ne semble être en vue.

Viktor Kotsev

Notes

1. The Time for Action, , Foreign Policy, 31 août 2012

2. Record Number Of Syrians Fled Country In August, , NPR, 4 septembre 2012

3. Insight: In Aleppo, jets vs. rifles, as civilians despair, , Reuters, 6 septembre 2012

4. SNA commander rejects no-fly zone in Syria, , Asharq Alawsat, 6 septembre 2012

5. Iran Supplying Syrian Military via Iraqi Airspace, , New York Times, 4 septembre 2012

Article original : Militia versus militia in Syria

Traduction : Wassyla Doumandji pour le MecanoBlog

Une réponse à “Milice contre milice en Syrie

  1. C’est donc une guerre civile où les services secrets sont les unités fer-de-lance !… Des gens à qui on demande la clé du champ de tir !… Des incapables et des ambitieux : s’ils commencent à s’entre-tuer, celà signifie que les « rebelles » s’aperçoivent que, quelque soit l’issue du conflit, ils seront les dindons de la farce !…

    Quant aux Russes, ils se la jouent finement, pour que l’OTAN s’englue toujours un peu plus dans la mêlée, et ainsi avoir les coudées franches ailleurs !…
    Les US , eux, devraient rapidement évacuer la Méditerranée et resserrer son dispositif sur l’Atlantique Nord et ses archipels, car ils ne peuvent plus s’appuyer sur leur allié si peu sûr, l’Europe !…

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