À qui profite le conflit sino-japonais ?


par Fedor Loukianov pour RIA Novosti

Il y a dix jours, pendant le sommet de l’APEC (Coopération économique pour l’Asie-Pacifique) à Vladivostok, tout le monde soulignait l’importance accrue de l’Asie-Pacifique dans l’économie et la politique mondiale, et évoquait ses riches perspectives. Les événements qui ont suivi dans cette partie du monde ont rappelé que les grandes possibilités s’accompagnent de risques tout aussi importants.

Les relations entre le Japon et la Chine n’ont jamais été aussi tendues depuis des décennies. La décision de Tokyo de racheter aux propriétaires particuliers des îles dont l’appartenance est revendiquée par la Chine depuis la fin du XIXe siècle a provoqué une puissante attaque psychologique de la part de Pékin. Evidemment, l’affaire n’ira pas jusqu’à une guerre, comme certains le craignent. Le prix à payer serait trop élevé. Mais tout ce qui se produit est un « moule » des relations qui s’établissent en Asie et ne feront probablement qu’empirer.

Les revendications territoriales sont un phénomène routinier dans la politique asiatique. Il est plus facile d’énumérer les pays qui ne sont pas confrontés à ce problème, que ceux pour qui il est de mise. Tous les principaux acteurs – la Chine, le Japon, la Corée du Sud et l’Inde – entretiennent un passif très sinueux, qui va jusqu’aux guerres territoriales (comme la Chine et l’Inde, par exemple). Les pays et les territoires d’un autre niveau – le Vietnam, les Philippines, la Malaisie, l’Indonésie et Taïwan – se disputent également divers espaces maritimes et terrestres. Le niveau de confrontation est différent, mais la carte politique de l’Asie rappelle un champ de mines, où un faux pas est capable de provoquer une détonation à tout instant.

Pratiquement tout conflit territorial est une question de ressources. Pétrole, gaz, poisson, terres rares, itinéraires de transit, etc. Mais s’il ne s’agissait que de cela, ces conflits pourraient être réglés, certes avec quelques frictions et contradictions. Il est difficile de partager les ressources en gardant une impression de justice, mais en fin de compte, on pourrait prendre conscience qu’un accord quel qu’il soit et une exploitation rentable valent mieux qu’un blocage du travail. Cependant, hormis le facteur matériel, il y a presque toujours l’élément immatériel – le prestige. Et il est bien plus complexe, voire impossible, de le gérer.

Pourquoi le Japon s’est-il mis à nationaliser les îles ? Très probablement, Tokyo a l’impression que l’atmosphère dans la région change rapidement en sa défaveur. La Russie affirme démonstrativement sa souveraineté sur les Kouriles, afin de rappeler ainsi ses droits et ses intentions en Asie en général. (comme en attestent les récentes visites des îles par Dmitri Medvedev, en tant que président et Premier ministre.) Et c’est également ce que fait la Corée du Sud avec le Japon sur le territoire contesté (une visite présidentielle). Depuis l’année dernière, la Chine revendique ses intérêts particuliers dans les mers environnantes, ce qui irrite ses voisins et les États-Unis. Par ailleurs, en annonçant un virage en direction de l’Asie, les États-Unis s’enlisent à nouveau au Moyen-Orient, encore plus désespérément qu’auparavant. Dans ces conditions, Tokyo pense qu’en l’absence de mesures décisives de sa part la situation se dégradera d’elle-même. L’acte de nationalisation des îles, du point de vue du litige sur leur appartenance, est une action symbolique, rien de plus. Mais la guerre des symboles est tout aussi féroce que toute autre guerre, et elle implique un effet préventif.

Hormis l’élément symbolique, il peut y avoir un tout autre calcul, tout à fait concret. Le ministre japonais de la Défense a déclaré à l’issue d’un entretien avec son homologue américain Leon Panetta que ce dernier lui avait assuré que les îles contestées tombaient sous le coup du traité américano-japonais sur la sécurité collective. En d’autres termes, en cas d’incident à ce sujet, les États-Unis protégeraient leur allié. Panetta n’a publiquement rien dit de tel, mais il est clair que Washington n’aura simplement pas d’autre choix.

Les États-Unis sont préoccupés par le renforcement de l’influence chinoise en général et dans le Pacifique en particulier. Les hésitations des partenaires et alliés en constituent une des causes. Tous veulent être convaincus qu’ils ne resteront pas face à face avec une Chine en pleine croissance, et il n’existe que deux solutions pour cela. Avoir un protecteur fiable, égalant ou supérieur à la Chine en terme de puissance, ou commencer immédiatement à améliorer les relations avec Pékin afin de se trouver du bon côté. La première alternative existe lorsque tout le monde est persuadé de la capacité d’agir des États-Unis, de leur aptitude à aller au conflit avec la Chine si besoin. Sinon, si les États-Unis adoptaient tout à coup une attitude évasive, les doutes augmenteraient de façon exponentielle, ce qui mettrait en péril tout le système des relations en Asie-Pacifique. Par conséquent, il est dans une certaine mesure bénéfique pour le Japon de créer une situation où les Etats-Unis n’auraient d’autre choix que de soutenir Tokyo, au risque de perdre la confiance des partenaires.

Il faut reconnaître que Washington pourrait également avoir ses raisons de détériorer la situation. On dit depuis longtemps que le conflit sino-américain, y compris militaro-politique, est inévitable. Conscient de sa faiblesse relative en termes de puissance militaire, Pékin a cherché pendant des années à éviter les collisions susceptibles d’engendrer des conflits de ce genre. En son temps, Deng Xiaoping conseillait d’accroître la puissance économique en évitant les conflits politiques. Ces dernières années, la tentation était plus forte, mais la Chine hésitait clairement en n’osant pas être trop insistante, bien que les frictions régionales l’y poussent de plus en plus. Il serait profitable pour les Etats-Unis que la Chine « déborde » aujourd’hui: le résultat serait néfaste pour Pékin, et la tape sur le nez ferait rétrograder Pékin en ce qui concerne la volonté et la capacité de lancer un défi politique à qui que ce soit. En d’autres termes, dans un conflit hypothétique, le succès de Washington est presque garanti, mais il est difficile de prédire ce qu’il en serait dans 15-20 ans.

Il faut croire que Pékin en est conscient. Pour cette raison, les navires militaires ne font que s’approcher de la zone litigieuse, et ce sont les senneurs, des bateaux de pêche non armés et pacifiques, qui assument toute la puissance de l’attaque. En effet, ils sont plusieurs centaines, ce qui paraît effrayant, mais ce sera difficile à contester formellement, et si les forces japonaises attaquaient l’un d’entre eux, cela serait présenté comme une agression.

Très probablement, le conflit autour des îles nationalisées s’apaisera rapidement. Autrement dit, les parties n’auront rien perdu et remettront le prochain conflit à plus tard. Personne n’est prêt à sacrifier les vastes liens économiques. Mais le conflit politique ne disparaîtra d’aucune manière. Pour cette raison, sa reprise est inévitable. Et l’on assistera très certainement à une spirale, chaque conflit devenant plus dangereux que le précédent. Dans cette situation, il ne reste à la Russie qu’à observer attentivement l’évolution de la situation, sans intervenir ou prendre partie pour l’un des camps. Moscou a encore le privilège d’être un observateur à l’écart, ce qui n’est pas le cas, par exemple, des États-Unis.

Fedor Loukianov

Source : RIA Novosti

2 réponses à “À qui profite le conflit sino-japonais ?

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  2. Partie de poker-menteur à trois très dangereux. Les deux principaux protagonistes – le Japon et la Chines – sont passés maîtres dans l’art du l’art du bluff, les EU n’étant là que pour payer pour voir. On a même l’impression que seul Washington est réellement sur la sellette.

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