Un quartette sur la Syrie qui mérite d’être écouté


par Kaveh L. Afrasiabi pour Asia Times Online

L’espace politique au Moyen-Orient a été dominé par des rassemblements anti-américains généralisés et sans précédent, déclenchés par un film blasphématoire mais, la semaine dernière, il l’a aussi été par le dépositaire d’une toute nouvelle initiative pour s’occuper du conflit tragique en Syrie.

Alors qu’il se trouve à Damas, le nouvel envoyé des Nations Unies pour la Syrie, Lakhdar Brahimi, a obtenu sa première audience avec le Président assiégé Bachar el-Assad ; en visite à Beyrouth, le Pape Benoît XVI a prié pour la paix et condamné comme « pêché » les importations d’armes étrangères en Syrie ; les représentants d’un tout nouveau « quartette », constitué de l’Egypte, de la Turquie, de l’Arabie Saoudite et de l’Iran, ont tenu leur première réunion au Caire, grâce à l’initiative singulière de Mohammed Morsi.

Le président égyptien a dévoilé son idée d’un groupe de contact régional sur la Syrie, lors de la rencontre spéciale de l’Organisation de Coopération Islamique (OCI) le mois dernier, et a réitéré sa vision, peu après, lors du sommet de Téhéran du Mouvement des Non-Alignés (MNA).

Comme prévu, la réunion de ce quartette au Caire a obtenu les louanges de Brahimi, qui veut ressusciter le plan de paix de l’ONU en « six points » tracé par son prédécesseur Kofi Annan et par Damas, peu importe les craintes de Bachar el-Assad sur le fait que la Turquie et l’Arabie Saoudite puissent jouer le rôle d’« interlocuteurs neutres », alors que ces deux pays ont mis tout leur poids derrière l’opposition syrienne.

En effet, il est légitime que Damas comme Téhéran soient inquiets, notamment depuis que Le Caire reprend le refrain du « changement de régime » dans presque toutes les communications étrangères de Morsi, y compris dans sa récente conférence téléphonique avec le Président français François Hollande, selon un récent reportage paru dans Le Monde, qui a fait savoir que la conviction de Morsi est très proche de celle des dirigeants turcs, c’est-à-dire que le régime d’Assad ne peut que tomber.

Pourtant, les preuves empiriques manquent pour étayer des prédictions aussi désirables qui semblent déconnectées du pouvoir en place à Damas, tant en ce qui concerne les facteurs extérieurs qu’intérieurs. En fait, l’idée même de ce quartette initié par Morsi, qui exhorte au dialogue et à mettre fin aux hostilités armées, est une concession au scepticisme selon lequel Assad n’est pas près d’être renversé par les rebelles dans un avenir proche, et que ceux-ci, au mieux, peuvent faire durer ce bourbier coûteux (en termes humains et physiques).

Simultanément, les puissantes attaques par des islamistes radicaux contre les intérêts américains – en Libye, en Tunisie, en Egypte, au Yémen et ailleurs au Moyen-Orient – ont peut-être servi de signal d’alarme aux Etats-Unis et aux autres gouvernements occidentaux, c’est-à-dire que la Syrie pourrait se transformer en une autre Libye si le conflit continue de monter en flèche.

Effectivement, les ramifications politiques des troubles de la semaine dernière dans tout le Moyen-Orient, qui ont permis généralement de freiner le battage médiatique occidental sur le soutien à l’opposition syrienne armée, sont sans ambiguïté et favorisent l’option diplomatique et politique qui repose sur la participation des acteurs régionaux.

En conséquence, un soutien occidental plus explicite pour le quartette est demandé. Cependant, cela pourrait ne pas se produire prochainement à cause de l’impasse nucléaire iranienne en cours et du refus de l’Occident de donner du crédit à l’Iran pour son rôle dans la stabilité régionale et la médiation des conflits. Pourtant, les propres inquiétudes de l’Iran vis-à-vis des conséquences non voulues si le quartette échoue et/ou si les trois autres participants – l’Egypte, la Turquie et l’Arabie Saoudite – devaient se regrouper autour d’un scénario de « changement de régime », laissant l’Iran comme un « intrus », s’entremêlent avec l’hésitation des Occidentaux à laisser l’Iran prendre part aux efforts de médiation sur la Syrie.

Malgré ses réserves sur, précisément, une issue aussi indésirable, Téhéran a choisi de participer à l’initiative de paix du Caire, avec la conviction que celle-ci rapprochera certainement l’Egypte et l’Iran et, en tout cas, que cela relancera la « nouvelle Egypte » qui a besoin de mettre sur la carte, le plus tôt possible, la marque de sa « renaissance diplomatique ».

Cela peut expliquer pourquoi l’Iran ne s’est pas inquiété particulièrement de la déclaration de Morsi lors du sommet du MNA, exprimant sa solidarité avec le peuple syrien et appelant à un changement de régime en Syrie. Convaincu que Morsi est toujours en train d’apprendre les ficelles de son métier de président, et que la priorité devrait être donnée aux terrains d’entente plutôt que de désaccord, les dirigeants à Téhéran ont opté pour favoriser un arc de coopération avec l’Egypte sur des positions partagées sur les questions régionales et internationales.

A son tour, cela soulève des questions sérieuses en termes de futures relations américano-égyptiennes – mises en doute par le Président Barack Obama, la semaine dernière, dans le sillage des manifestations anti-américaines aux portes de l’ambassade des Etats-Unis et de la réaction tardive de Morsi. La Maison Blanche doute-t-elle du rôle de l’Egypte en tant qu’« alliée hors de l’OTAN », en partie parce que Le Caire se rapproche de Téhéran et ne partage pas l’image que se font les Etats-Unis de la République Islamique d’Iran en tant qu’ennemie ?

Malheureusement, de nombreux politiciens américains, en particulier au Parti républicain, semblent être emballés par, précisément, une conclusion à « somme nulle » qui imposerait au Caire un dilemme « manichéen ». Ce que ces politiciens américains et autres experts tendent à ignorer est la valeur potentiellement changeante d’une coopération sélective pour mettre fin au conflit en Syrie, qui pourrait à son tour améliorer le climat entre les Etats-Unis et l’Iran et apporter ainsi un potentiel de progrès opportuns dans les relations entre l’Iran et l’Occident qui sont dans l’impasse.

L’assaut de la semaine dernière contre le consulat des Etats-Unis à Benghazi a été un rappel puissant des « routes qu’il vaut mieux ne pas emprunter » en Syrie, lesquelles, si elles sont suivies, pourraient annoncer le désastre pour les intérêts occidentaux.

En conclusion, la grande question est de savoir si les Etats-Unis sont maintenant prêts à porter cette question à la prochaine étape logique et à commencer à dialoguer directement avec l’Iran sur la Syrie et une foule d’autres questions concernant le Moyen-Orient ? La réponse à cette question pourrait devoir attendre le résultat des élections présidentielles américaines en novembre prochain. Pourtant, comme cela se rapporte au conflit meurtrier en Syrie, qui met en péril la vie et la sécurité de millions de Syriens innocents pris dans le maelström de la guerre civile, une décision des Etats-Unis sur le rôle de l’Iran en tant que médiateur dans le conflit syrien, via le quartette, ne peut pas et ne devrait pas être reportée et elle doit être donnée immédiatement.

Kaveh L. Afrasiabi

Article original : A Syrian quartet worth hearing 

Traduction : JFG pour Questions Critiques

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