L’islam au 21e siècle


par Nicholas A. Biniaris pour Asia Times Online

« L’histoire est la philosophie enseignée par l’exemple. » Denys d’Halicarnasse, – 30 av. J.-C.

En 1979, l’armée soviétique a envahi l’Afghanistan. En 1989, l’Union soviétique s’est effondrée. Dans la même année [que l’invasion de l’Afghanistan], la Révolution Iranienne a renversé le Shah et a établi un État théocratique hostile aux États-Unis et ce qui est communément admis, mais non très clairement défini contre « l’Occident ».

L’Afghanistan n’était pas la cause efficiente de l’effondrement de l’URSS, mais fut adjacent par certains aspects. Le 11 septembre 2001 fut le jour de l’attaque terroriste planifiée sur le territoire des États-Unis déterminant la doctrine de « guerre contre le terrorisme. » Depuis lors, l’Afghanistan a été envahi par l’Organisation du Traité de l’Atlantique Nord (OTAN) et l’Irak par « la coalition ». Pour autant, l’Iran, par l’intermédiaire de son programme nucléaire, a évoqué la possibilité d’une autre attaque préventive par Israël ou les États-Unis ou par les deux pays. Une telle attaque est considérée par de nombreux experts comme le préambule d’un conflit prolongé avec des conséquences inconnues et graves pour Israël et l’Occident.

Le changement en 2011 est intervenu à un rythme effréné, le Printemps arabe a émergé comme une nouvelle force politique et idéologique dans le monde musulman. Hosni Moubarak a été évincé et une intervention de l’Occident dans le soulèvement libyen du côté des forces anti-Kadhafi a bouleversé le paysage politique de ce pays. En Syrie, Bachar al-Assad mène une guerre civile qui éclate le pays et présente des risques énormes pour la Turquie et la région. Le front de l’Afghanistan, qui implique l’Asie Centrale et le Pakistan – une puissance nucléaire -, est aussi dans un état d’instabilité totale.

En bref, depuis 1979 jusqu’à ce jour, l’Occident et le monde s’occupe de ce qu’on appelle « le monde musulman. » Il est plus qu’évident que le communisme, une idéologie hostile envers le riche et libéral Occident, a été supplanté par l’islam.

Samuel Huntington en tant que représentant de l’école qualitative en relations internationales avait  averti son auditoire que l’Occident ne devait pas s’engager dans des conflits avec l’islam, mais plutôt dans l’approfondissement et la protection de ses propres valeurs et de sa culture. Kenneth Waltz, le père du réalisme structurel, s’est opposé  catégoriquement à l’intervention de l’Occident en Irak et en d’autres régions musulmanes.

Du côté de l’islam, Ahmet Davutoglu, le ministre des Affaires étrangères turc, un érudit islamique et philosophe, avait tenté de faire valoir qu’il existait un modèle alternatif à la théorie des relations internationales, le concept islamique. L’essentiel de son argumentation est que le modèle occidental est philosophiquement basé sur l’épistémologie, tandis que l’islamique sur l’ontologie.

La caractéristique du premier, comme Davutoglu essaie de le faire valoir, est tenu de construire l’homme et la société exempts de spiritualité, une culture de dévotion du héros, le second façonne l’homme et la société considérant l’existence de Dieu comme point de départ antérieure à ses actes et comportements. Davutoglu et d’autres intellectuels musulmans ont effectivement omis de présenter une explication théorique cohérente du pourquoi  un paradigme civilisationnel islamique semblerait en contradiction avec celui de l’Occident, à l’exception des traditions basées sur le récit religieux.

La susdite courte description historique et intellectuelle du monde musulman est juste un rappel de l’implication active de  l’islam dans le monde. Il y a deux nouveaux facteurs qui maintiennent l’islam sur la scène internationale : d’abord et avant tout le pétrole, ressource énergétique, dont le sang coule dans les veines de l’économie occidentale et d’autre part, l’héritage d’Oussama ben Laden.

L’héritage d’Oussama

« Obama, nous sommes tous des Oussama ! », chant des Koweïtiens à l’extérieur de l’ambassade américaine.

L’acte terroriste de 9/11 a été orchestré par Oussama ben Laden, tué par un groupe des forces spéciales américaines au Pakistan. La plupart des analystes pensent ou veulent croire que l’héritage d’Oussama est une force du passé. Avec le Printemps arabe, les analystes essaient de nous convaincre que le monde musulman a inventé d’autres outils politiques pour exiger et imposer des réformes sociales et économiques à leurs sociétés et que dès maintenant ils vont mettre en œuvre les réformes nécessaires pour leurs relations avec l’Occident.

Ce qui restait de l’héritage d’Oussama, pensaient-ils, était une philosophie d’activisme politique périmée remplacée par un discours politique sain. Le terrorisme était fini.

La pensée magique est la modalité employée la plus courante en psychologie humaine pour s’adapter à la dure nécessité d’accepter la réalité du monde tel qu’il est. Dans la politique et les relations internationales, les leaders sont fondamentalement sujets à ces vœux pieux pour diverses raisons, dont l’une est la gestion de l’ici et maintenant, tel qu’il est défini par chaque société.

Ce qui a échappé à l’esprit des analystes concernant l’héritage d’Oussama et de sa philosophie de la terreur a été la reconnaissance de ses idées comme une thèse politique sérieuse, thèse pouvant s’avérer efficace pour de nombreux cas de sociétés dans la tourmente et pleins de griefs envers les conditions locales entremêlées à la réelle ou supposée domination occidentale.

La philosophie de la terreur d’Oussama était une arme stratégique et tactique qui pourrait être utilisé au moment où les discours politiques atteignent de profondes ruptures au sein des sociétés qui n’ont pas participé au processus d’édification de la nation, ou aux révolutions scientifiques et industrielles de l’Occident.

Le terrorisme est omniprésent en Afghanistan, Irak, Syrie, Libye, Arabie saoudite, Yémen, Pakistan, Nigeria, Mali, Somalie, Kenya, Palestine, Israël, Turquie et en plusieurs autres lieux. La liste est trop saisissante pour annoncer la fin de l’héritage d’Oussama. Le terrorisme a été légitimé et sanctifié par certains éléments dans le monde musulman le 9/11. L’ostracisme du terrorisme par de nombreux analystes, à la fois d’Occident et du monde musulman, est un effort constant pour effacer l’ombre du meurtre flagrant de la politique mondiale. Les moyens mis en œuvre contre cette philosophie prétendument tournée vers le nihilisme sont énormes, la technologie, la main-d’œuvre et l’argent. Les résultats, en un mot, sont pauvres ou inexistants. L’Occident est toujours en phase de transition avec un monde musulman en mutation, plongé dans des conflits et dans une confusion totale. Al-Qaïda opère en Libye, en Syrie, en Irak, au Yémen et en Afrique centrale. La sécurité tant recherchée pendant toutes ces années est circonscrite aux territoires de l’Occident, mais l’Occident lui-même n’est pas plus sûr aujourd’hui qu’il ne l’était il y a 10 ans, ou 30 ans d’ailleurs.

L’Occident et son héritage

Ce que l’Occident a fait, enfin ce que certains experts disent, est d’utiliser la « destruction créatrice » pour forcer ces sociétés moribondes à se réveiller et à trouver un mode d’existence dans le monde moderne, ou plus précisément le monde post-moderne. Ce qui manque à ce point de vue, c’est le sort de la destruction, l’Occident, face à l’accablante destruction de ces sociétés et cultures.

Il manque également la réaction de ces sociétés après leur réveil dans le monde de la mondialisation, des droits de l’Homme, de la démocratie et du « laissez-faire » économique; dans un monde en mutation rapide et profonde où d’autres forces, telles que la Chine et la Russie entrent en jeu.

Thucydides, dans l’Histoire de la Guerre du Péloponnèse essaye d’identifier les causes de ce conflit antique :

Car, si en un mot quelqu’un pourrait leur dire [aux Athéniens] que leur nature est tel qu’ils n’ont eux-mêmes aucun repos et qu’ils ne laissent pas les autres en paix, il dirait la vérité.

Ceci est la description réelle de l’Occident. Quelqu’un peut soutenir que ceci est la nature de la démocratie, et/ou des Athéniens, mais le verdict final serait que l’Occident ne laisse personne au repos, de leur propre chef. Ceci peut être vu comme de la domination culturelle et de la puissance. C’était cette puissance des Athéniens qui effrayait les Spartiates et qu’ils ont tenté de dompter. Ils ont réussi, mais au prix d’eux-mêmes, d’Athènes et du monde hellénique dans son ensemble. Sparte a été marginalisé et a dépéri en tant que puissance politique et les cités helléniques incorporées au Royaume macédonien hellénique du nord.

La seconde phase du Printemps arabe

A la suite du Printemps arabe et de la Révolution iranienne, la menace est devenue à l’heure actuelle celle des flux pétroliers, du bien-être économique de l’Occident, et celle de la sûreté intérieure de l’Europe avec les masses de mouvement d’individus déplacés et désespérés vers ses frontières. L’immigration incontrôlée des zones musulmanes a provoqué une montée de la xénophobie, du fascisme, et même des actes terroristes en Occident à l’image du Norvégien Anders Behring Brevik qui l’exposa au grand jour, il y a un an.

L’Europe pourra elle être préservée de sa dette souveraine énorme ? Les États-Unis pourront ils s’attaquer à leur déficit  du commerce extérieur abyssal ?  Se peut-il que le paysage politique fracturé et relativement incohérent des États-Unis arrive à ordonner et aborder les problèmes de ce pays ? Nous assistons à une campagne présidentielle où se dépensent des milliards dans un débat stérile focalisé sur du vent. Le Parti républicain est dévasté et les démocrates se battent pour maintenir Barack Obama en tant que président respectable vis-à-vis d’Israël et des lignes rouges concernant l’Iran.

Ce que nous observons ces derniers jours comme une répercussion de cet infâme film sur le Prophète Muhammad est une des manifestations de cette caractéristique enracinée en Occident de ne rien laisser au repos.

D’aucuns diront qu’il s’agissait d’une conspiration juive, de l’islamophobie et/ou d’une expression flagrante du rôle hégémonique de l’Occident sur l’islam. Historiquement, cela ne fait aucune différence, ceci est arrivé auparavant et cela se reproduira assurément.

D’autre part, les gouvernements et les médias de masse d’Occident tentent par souci du politiquement correct et s’abstiennent de dévoiler le comportement des musulmans envers les chrétiens en Irak, en Syrie, en Turquie, en Arabie saoudite, au nord de Chypre et au Soudan ainsi qu’ envers certaines sectes islamiques au Pakistan, en Arabie saoudite , dans le Golfe et ailleurs. Il s’agit d’une politique d’apaisement, depuis que l’Occident tente de refaire son image de force des croisés contre l’islam.

Ces groupes qui attaquent les ambassades des pays occidentaux et assassinant des diplomates font sans nul doute partie d’un islam ultra-orthodoxe qui tente d’affirmer son pouvoir politique sur les forces du changement déchaînées par le Printemps arabe. Ce type de processus politique dans plusieurs États musulmans peuvent faire dérailler le discours politique dans ces sociétés et annuler la sécurité basée sur l’équilibre des pouvoirs dans la région.

Tous les points ci-dessus afin de discerner que l’islam est ici pour rester avec nous et façonner notre avenir politique, économique et sécuritaire pour les années à venir. Nous pensions assurément qu’un jeune manifestant criant à l’extérieur de l’ambassade américaine au Caire ne se matérialiserait pas : « l’Américain nous considère comme des esclaves et ils sont les maîtres », a dit Kajo. « Nous leur disons que nous serons les maîtres et eux les esclaves. »

Cela ne peut pas arriver parce que l’islam est actuellement asservi par l’Occident, lequel a façonné le monde dans lequel l’islam évolue. Ce monde est le monde de la science et de la technologie.

Le monde de l’Occident ne peut être vaincu, même si Londres et New York se tournaient vers les grandes villes musulmanes. Ce que l’islam peut réussir à faire est soit de détruire le monde en provoquant une guerre nucléaire ou de laisser les problèmes cruciaux de l’humanité passer au second plan – des problèmes tels que que l’environnement, la pauvreté, l’analphabétisme et la maladie.

Le siècle dernier a pris fin avec le monde musulman face à un Occident dominant. Ce siècle atténue les répercussions réelles du passé. Si le siècle musulman est un siècle de succès de l’histoire humaine vers l’inclusion et non l’exclusion, cela ne dépend pas uniquement de l’attitude de l’Occident, comme certains intellectuels musulmans ou occidentaux le croient.

Il s’agit d’une posture de déni. D’une part, elle dépend de l’Occident, qui doit cesser de s’ingérer dans les affaires musulmanes et de laisser les peuples trouver leur voie par n’importe quels moyens qu’ils considèrent appropriés. Ce fut le cas pour l’Europe pendant la Guerre de Trente Ans.

Cela dépend aussi de l’attitude du monde musulman surtout envers lui-même. Si le monde musulman ne commence pas à se réconcilier avec ses problèmes internes ainsi qu’avec le monde tel qu’il fonctionne, il s’effondrera sur sa propre ferveur et colère. L’indignation sans compréhension mènera à une catastrophe déjà perceptible.

Nicholas A. Biniaris

Nicholas A. Biniaris a enseigné la philosophie et la théorie politique à New York et Athènes. Son roman historique L’appel du désert a été publiée récemment dans Hellas, il est un chroniqueur et analyste politique économique et étrangère.

Article original : Islam in the 21st century

Traduction : MecanoBlog

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