Guerres intestines chinoises


par Ian Johnson et Jane Perlez pour The New York Times

Pourquoi assiste-t-on à une poussée de fièvre anti-japonaise? Où était Xi Jinping, le futur chef du parti, disparu pendant quinze jours ? Les deux choses pourraient être liées à la succession en cours.

Le 15 septembre, la réapparition de Xi Jinping, haut dirigeant chinois qui semblait s’être volatilisé, ôte certes une épine du pied au Parti communiste. Mais si l’on en juge par la vague de manifestations antijaponaises, les luttes intestines pour le pouvoir sont loin d’être terminées. Le 15 septembre, justement, les tensions diplomatiques sont montées d’un cran, des centaines de manifestants se sont mis à bombarder de cailloux et d’œufs l’ambassade du Japon à Pékin, tandis que des incidents éclataient dans près de quarante autres villes de Chine. Certaines manifestations ont basculé dans la violence – un concessionnaire Toyota aurait été incendié.

Les manifestants exigent que le Japon cède à la Chine le contrôle d’un petit groupe d’îles connues sous le nom de Diaoyu en Chine et de Senkaku au Japon. Les deux pays les revendiquent, mais elles sont sous le contrôle de Tokyo. Les rassemblements étant strictement encadrés en Chine [un processus d’approbation préalable empêche quasiment toute manifestation], tout porte à croire que les évènements de ces derniers jours ont été approuvés par au moins une faction au sein du gouvernement.

A Pékin, ceux qui manifestaient près de l’ambassade brandissaient des drapeaux chinois et des portraits de Mao Tsé-toung. La police avait limité le nombre des manifestants présents dans la rue devant l’ambassade. Des gens déjeunaient sur les trottoirs en attendant leur tour pour défiler. D’autres agitaient des calicots et des pancartes sur la reprise de contrôle des îles en scandant : « Mort au Japon ! » A en croire certains spécialistes, les manifestations seraient liées aux tensions politiques associées à la disparition de Xi, le vice-président chinois, qui n’est pas apparu en public pendant deux semaines avant de refaire surface le 15 septembre. Aucune explication n’a été fournie quant à son absence. Les analystes de Pékin ont supposé que Xi était souffrant – un malaise cardiaque ou un problème de dos étant les hypothèses les plus couramment avancées –, ou alors qu’il était confronté à des problèmes politiques le contraignant à se tenir à l’écart.

Le Parti serait en effet profondément divisé sur des questions de personnes et de politique. L’accession de Xi à la tête du Parti devait être annoncée lors du XVIIIe Congrès censé se tenir dans les semaines qui viennent.

La montée des tensions avec le Japon serait due au moins en partie à ces divisions internes. Les agissements du Japon ont certes contribué à attiser la colère chinoise – dernièrement, le gouvernement japonais a racheté les îles à leur propriétaire privé. Mais la réaction belliqueuse de Pékin, qui a entre autres décidé de déployer six navires de reconnaissance dans les eaux japonaises, autour des îles, n’avait pas d’autre but. Peut-être dans l’espoir d’empêcher Xi d’asseoir totalement son pouvoir cet automne. Un universitaire du Parti ayant des liens familiaux avec les chefs du Parti, dont Xi, a déclaré que Hu Jintao, le secrétaire général du Parti communiste sur le départ, redoutait que sa base politique soit affaiblie par la nouvelle équipe dirigeante de Xi.

Contrôler l’armée

Cela aurait poussé Hu, poursuit-il, à vouloir garder le contrôle de l’armée, information confirmée par d’autres sources proches du Parti. On pourrait voir là la répétition d’une procédure enclenchée en 2002 par le prédécesseur de Hu, Jiang Zemin, qui avait renoncé à la plupart de ses responsabilités mais avait gardé la haute main sur l’armée deux années de plus [en conservant le poste de président de la Commission militaire centrale, poste clé du pouvoir] avant d’en confier les rênes à Hu. Des observateurs politiques affirment que Hu pousse à l’escalade sur plusieurs litiges maritimes afin de démontrer que sa présence est encore nécessaire.

Gérer la disgrâce de Bo Xilai

Une campagne a par ailleurs été lancée afin d’inciter l’armée à faire allégeance au Parti, toujours pour consolider l’emprise de Hu. Dans des journaux de l’armée, des éditorialistes ont appelé les officiers à se rassembler autour du Parti sous sa férule. « Hu Jintao n’est pas prêt à renoncer au pouvoir, » ajoute l’universitaire. « Tout cela est fait pour servir sa politique. » Cet avis ne fait pas l’unanimité. Certains pensent que les luttes intestines ont fragilisé le pouvoir civil, déjà en déclin depuis quelques années, ce qui a permis à l’armée de mettre l’accent sur ses priorités, dont la défense des revendications territoriales.

« Grâce à cela, l’armée et les conservateurs tiennent la politique étrangère, »commente un universitaire pékinois proche du pouvoir. Xi, fils d’un célèbre dirigeant [civil et militaire], entretiendrait des liens étroits avec les militaires. Moins méritocratique que d’autres pans de la société chinoise, la hiérarchie de l’armée est dominée par des gens comme Xi, issus de milieux bénéficiant des bons contacts – ceux qu’on surnomme « le parti des princes. » « Xi pourra les contrôler » quand il sera aux commandes, « parce que c’est un prince lui aussi, » assure un rédacteur en chef de journal chinois qui a tenu à garder l’anonymat. « Ce sont tous des descendants de révolutionnaires. » Pour certains, le retour de Xi sur le devant de la scène est donc un développement positif.

Sur les clichés pris le 15 septembre, il a l’air en bonne santé. Il doit cependant faire face à bien d’autres défis. Entre autres, il lui faut gérer la disgrâce de Bo Xilai, cadre du Parti démis de ses fonctions lors de l’inculpation de son épouse pour le meurtre d’un attaché britannique. Bo n’a pas été directement accusé, mais est devenu invisible depuis [il a été démis de toutes ses fonctions au sein du Parti, sans toutefois faire l’objet de poursuites judiciaires], alors qu’il reste populaire auprès de nombreux membres du Parti. Et les défis économiques qui attendent le pays nécessiteront des changements douloureux sur le plan politique. « Si Xi est déjà fatigué, alors qu’est-ce que ce sera dans deux ou trois ans ? » se demande un représentant du Bureau de l’organisation du Parti. « Ce n’est pas quand ils prennent leurs fonctions que la plupart des dirigeants ont l’air malade et épuisé, mais quand ils les quittent. »

Ian Johnson et Jane Perlez

Article original : A Chinese leader returns amid tumult

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