Cher pape, je ne te dis pas bienvenue


par Joumana Haddad pour Now Lebanon

A l’occasion de la visite au Liban de Benoît XVI, l’écrivaine Joumana Haddad, connue pour sa liberté de ton, pose au Saint-Père quelques questions dérangeantes.

Cher pape,

Je suis sûre que vous ne verrez pas d’inconvénient à ce que je vous parle de façon aussi simple puisque Jésus, votre modèle, dont vous êtes censé répandre les opinions et les paroles, était d’un homme d’une grande humilité.

Je ne suis pas dupe de vos lunettes de soleil Gucci, de vos robes dorées, de vos tiares étincelantes et de votre style de vie luxueux : après, tout vous avez fait vœu de pauvreté et je sais que vous adoreriez vous promener avec les simples sandales et la modeste tunique que portait Jésus ; c’est juste que vous êtes « obligé » de porter tous ces trucs clinquants pour impressionner vos ennemis par votre richesse et votre pouvoir. L’argent intimide, pas vrai ? C’est la loi de la jungle moderne dans laquelle nous vivons.

Bon, puisque vous allez bientôt vous rendre dans mon pays, le Liban[du 14 au 16 septembre], et puisqu’on part du principe que « tout le monde » vous attend « avec impatience », je me disais que vous pourriez répondre à ces quelques questions que nous nous posons :

1. Savez-vous que le Vatican dépense 14 millions de dollars [10,83 millions d’euros] par an pour entretenir le palais dans lequel vous vivez alors que 16 000 enfants meurent de faim chaque jour dans le monde ?

2. Savez-vous que la banque du Vatican est le principal actionnaire de Pietro Beretta, le plus grand fabriquant d’armes du monde, et qu’elle est soupçonnée de corruption, de fraude et de blanchiment d’argent ?

3. Si votre Eglise est toujours prête à haïr et à exclure les homosexuels, pouvez-vous expliquer pourquoi vous ne mettez pas autant d’entrain à châtier les prêtres qui tripotent et violent des enfants ?

4. Comment se fait-il qu’on ne vous ait pas entendu condamner l’Ougandais Joseph Kony, le chef de l’Armée de résistance du Seigneur, qui commet des atrocités au nom de la chrétienté ?

5. Avez-vous entendu parler de l’Armée de Dieu, une organisation terroriste chrétienne opposée à l’avortement qui approuve l’usage de la force pour lutter contre l’avortement et qui est impliquée dans un grand nombre d’assassinats de personnes pratiquant des avortements aux Etats-Unis ?

6. Etes-vous conscients que les hôpitaux, les universités et les écoles catholiques sont des entreprises rentables ? Essayez d’être en retard dans le paiement des frais de scolarité de votre enfant dans une école catholique et vous allez voir ce qui se passe.

7. Savez-vous qu’en désapprouvant la contraception, vous imposez à des centaines de milliers de personnes le risque d’attraper le sida ? Je suppose que ce n’est pas très important pour vous. Ce qui importe, c’est la perpétuation du déni : il faut continuer à faire semblant de croire que chaque fois qu’un homme pénètre une femme, le Saint-Esprit plane au-dessus d’eux (ce qui ferait de Dieu un drôle de voyeur) et que les rapports sexuels sont une pratique « sacrée » qui a été inventée uniquement à des fins de procréation. Ô catholiques, contemplez votre usine à frustrations, le Vatican.

8. Pouvez-vous nous donner une bonne raison pour persister à maintenir une Eglise patriarcale ? C’est parce que le pouvoir est pour la création initiale, pas pour celle qui est sortie de la « côte », je suppose. Ou alors c’est que les mitres dorées des évêques sont trop lourdes pour la tête des femmes ? Attention aux femmes qui approchent votre institution, dans un contexte œcuménique par exemple, pas question qu’elles obtiennent une véritable autorité ou influence en son sein.

9. Croyez-le ou non, le Vatican a récemment chargé Sylvana Casoli, la parfumeuse des célébrités – elle a créé des fragrances pour Madonna et Sting, entre autres –, de créer une eau de Cologne pour vous ! La prochaine étape, c’est un duo avec Lady Gaga ?

10. Avez-vous déjà vu le slogan : « Vendons le Vatican, nourrissons le monde » ? Je peux vous dire qu’il a pas mal de succès.

Cher pape,

Laissez-moi aussi vous donner quelques éléments sur le pays dans lequel vous allez vous rendre. Vous serez heureux de savoir que les Libanais ne sont pas des « citoyens » mais une mosaïque de confessions. Qu’est-ce que vous seriez fier de nous ! En fait nous nous permettons encore de nous demander mutuellement : « Quelle est votre religion ? » Nous continuons à répandre le sectarisme, à mépriser « l’autre » et à pratiquer l’exclusion et la discrimination. Notre vie politique continue à être régie par les affiliations religieuses de nos dirigeants.

Nous avons une loi de l’âge de la pierre qui permet d’emprisonner les homosexuels sans autre raison que leur vie sexuelle. Tenez, moi, par exemple. Je suis une femme libanaise mais suis-je une citoyenne libanaise ? Non, pas tant que c’est la religion qui m’a été assignée à la naissance (nous ne nous sommes pas choisis) qui régit ma situation, mes relations amoureuses, ma position et ma vie, du berceau à la tombe. Non, parce que j’ai été enregistrée à l’état civil comme catholique, que je me suis mariée pour la première fois à l’église et que j’ai eu des enfants dont le premier qualificatif a été « catholique. »

Dommage pour un pays qui prétend être une « république démocratique » mais dont la société civile n’est pas détachée de la domination de la loi religieuse.

Que les bons patriotes libanais ne mentionnent pas tous les « équilibres délicats » qui doivent être pris en considération dans ce Liban multiconfessionnel. Ce n’est qu’un prétexte pour justifier le maintien du féodalisme, de la division et de l’immoralité. Il ne fait que permettre à la religion de monopoliser notre vie et de légitimer son influence politique, économique et sociale.

Il faut que nous visions la société civile libre et laïque que nous méritons et que nous nous employions à l’atteindre, que nous nous détachions du lavage de cerveau monothéiste auquel nous sommes soumis. Ce n’est qu’à ce moment-là que nous pourrons commencer à parler de véritable changement positif au Liban et dans le monde arabe. Pas avant.

Cher pape,

Comme vous l’avez peut-être compris, on ne peut pas dire que « tout le monde » attend votre visite « avec impatience » au Liban. Oh que non !

Joumana Haddad

Née en 1970 à Beyrouth, Joumana Haddad, intellectuelle très controversée, est responsable des pages culturelles du quotidien libanais An-Nahar. Elle a publié plusieurs romans et essais traduits dans de nombreux pays, dont J’ai tué Shéhérazade – Confessions d’une femme arabe en colère (Actes Sud, 2010). Son dernier roman : Superman is an Arab (Westbourne Press, London, 2012).

Article original : The Pope’s cologne

Traduction : Courrier international

3 réponses à “Cher pape, je ne te dis pas bienvenue

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  2. Bravo pour ce texte, je pense exactement la même chose que vous pour ce pape et le vatican.

  3. Je crois me souvenir d’une différence entre ce pape et le précédent.
    L’ancien voyait l’œcuménisme comme un dialogue à égalité entre les religions. Le nouveau discute avec les autres religions pour les rallier à sa vision religieuse qu’il considère comme supérieure, unique etc …
    Il oublie juste que toutes les religions ne sont que des croyances, que chacun adapte à sa convenance …

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