Les États-Unis risquent le chaos sur la « nouvelle Route de la soie »


par Fabrizio Vielmini pour Asia Times Online

Depuis la chute de l’URSS, les États-Unis ont cherché à établir leur présence géopolitique en Asie Centrale, Étayant leurs efforts avec des concepts imaginatifs telle qu’une nouvelle « Route de la soie. » [1]

Reformulée en juillet 2011, l’idée de promouvoir le libre-échange, le développement régional et de joindre le potentiel des républiques d’Asie Centrale avec celles de l’Asie du Sud et du Moyen-Orient, en particulier à travers la construction de réseaux de communication et d’infrastructures énergétiques. [2]

Cependant, pour influer positivement sur la stabilité de la région, la stratégie américaine aurait dû impliquer une harmonisation parallèle des politiques douanières et pratiques transfrontalières entre les États de la région. Ce serait plutôt le contraire qui se passe, la réalité semble être que les institutions politiques régionales sont chancelantes et font obstacle à de nouveaux corridors.

Les régimes autoritaires d’Asie Centrale ont résisté à la coordination régionale, tandis que les États-Unis n’ont pas réussi à établir une structure étatique minimale ou une réconciliation interne en Afghanistan. [4] Le résultat le plus plausible est que les États-Unis vont concentrer leurs forces restantes sur le nord et l’ouest non pachtoune des provinces d’Afghanistan (principalement les Tadjiks et les Ouzbeks), une solution souhaitée par des personnalités de premier plan de l’establishment diplomatique américain. [5] Cependant, cela laisse la perspective d’un reste du pays renvoyé à une géopolitique du néant.

Le scénario ci-dessus découle ainsi du coup du sort en ayant omis de définir un cadre politique régional pour son projet. Ceci est apparu une fois auparavant, dans le mécanisme modelé sur l’Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe que les États-Unis ont essayée de proposer à la Turquie à la fin de 2011. Washington pourrait dans un tel cadre exploiter ses liens accrus avec l’Inde.

Cependant, les acteurs asiatiques, dont l’Iran est empêché par les sanctions de pleinement s’impliquer, refusent d’être encapsulé dans un mécanisme qui a été décidé de l’extérieur. [7] La réticence des principaux gouvernements eurasiens à s’engager avec Washington vient aussi de son entreprise régionale puisque ce dernier est plus concentré sur la promotion du volet sécurité dans le cadre de sa coopération avec les républiques d’Asie Centrale.

En effet, si une « Route de la soie » a pris forme, celle ci fut conçue pour la circulation de matériel militaire le long du « Northern Distribution Network » (NDN), un système logistique initié en 2009, suite la détérioration des relations avec le Pakistan. [8]

Poursuivant sur cette lancée, Washington s’est efforcé d’accroître ses droits militaires dans une tentative de se maintenir en tant qu’acteur incontournable dans la région, même après le retrait de l’OTAN. [9]

Dans les derniers mois, les États-Unis ont développer une campagne diplomatique sans précédent pour consolider leurs relations militaires avec les cinq ex-républiques soviétiques d’Asie Centrale, et qui a atteint son apogée lors de la visite de la secrétaire d’État Hillary Rodham Clinton en février dernier au Kirghizistan – où les États-Unis sont inflexibles dans leurs volonté de maintenir après 2014, le Centre de transit de Manas – et de l’Ouzbékistan, qui a vu la suppression de toute restriction (déjà symbolique dans la nature) sur l’aide militaire. [10]

En plus du transit et autres frais payés à chaque république d’Asie Centrale pour le transport de l’équipement en l’Afghanistan par le NDN, les gouvernements américain et britannique ont fait miroiter la perspective de donner une partie de leur équipement militaire à leurs armées. [11]

Il convient également de mentionner que Washington poursuit son engagement avec les républiques d’Asie Centrale dans les secteurs de sécurité en renforçant leurs capacités dans la lutte anti-drogue. L’année dernière, les États-Unis ont lancé le « Central Asia Counter-narcotics Initiative » (CACI). Dans le cadre de ce programme, plus de moyens ont été injectés dans le secteur en plus des millions de dollars qui sont prévus à chaque république d’Asie Centrale sur une base bilatérale. [12]

L’an dernier, grâce à son Drug Enforcement Administration (DEA), les États-Unis ont alloué 14 millions de dollars dans la région. 101 millions de dollars provenaient du Pentagone. Au cours de l’exercice fiscal 2010, les Etats-Unis ont dépensé environ 69 millions dans la lutte contre la drogue en Asie Centrale.

Les menaces en provenance d’Afghanistan

L’attention accrue de l’Occident a un impact majeur pour les républiques d’Asie Centrale, il excite les appétits et les ambitions de leurs régimes, [13] tandis que l’attention croissante dans le secteur de la sécurité crée une tendance régionale à la militarisation. Les régimes locaux sont enclins à considérer la présence occidentale uniquement comme un soutien financier et une garantie pour le statu quo. [14] Cela a un impact considérable sur leur dynamique politique interne, caractérisé par le défi de l’opposition islamiste radicale aux élites post-soviétiques. Impossible de traiter avec eux dans des conditions normales, ces derniers ont repoussé les islamistes – parmi lesquels se distingue le Mouvement islamique d’Ouzbékistan (IMU) – à se regrouper et faire des régions afghanes un terrain de redéploiement d’activités insurgé.

L’intervention américaine a disloqué ces groupes depuis quelques années, mais ils sont en recrudescence depuis que les Etats-Unis ont perdu leurs emprise sur la situation. De plus, l’importance naissante du NDN pour la logistique de l’effort de guerre d’OTAN a encouragé l’IMU à réorganiser ses bases en Afghanistan du nord. Le départ des forces de la coalition en Afghanistan va probablement exacerber cette tendance, laissant des zones hors de contrôle et susceptibles d’être utilisées comme tremplin pour des incursions de groupes armés en Asie Centrale et en Chine. Tels que l’ont rapporté les médias russes, au cours des trois premiers mois de cette année, plusieurs détachements d’hommes armés étaient en train de franchir le Tadjikistan et établissaient de bases militaires près de la frontière afghane. [15]

Le trafic de drogue provenant d’Afghanistan, le plus grand fournisseur mondial d’héroïne et autres drogues qui transitent à travers les États d’Asie Centrale, [ 16] alimente ainsi encore d’avantage ces tendances dégénératives. En conséquence, l’économie de la drogue a été consolidée en Asie Centrale, s’incrustant d’avantage dans les administrations locales. C’est ce qui explique l’absence de réaction efficace de la part des gouvernements de Russie et d’Asie Centrale puisque des pans de ceux-ci sont impliqués dans le trafic.

L’Asie Centrale est particulièrement exposée aux menaces combinées des insurgés et des trafiquants en raison de son actuelle configuration géostratégique. Les menaces sont naturellement internationales étant donné le caractère précaire des frontières nationales, les grandes sections qui ne sont pas délimitées, sont gardés par des pauvres forces de sécurité et s’étirent le long de rudes terrains montagneux. En outre, les frontières traversent différentes communautés ethniques, et ces liaisons sont utilisées par les trafiquants et les groupes terroristes afin de s’infiltrer dans la région. Il s’agit d’un point sensible aussi car la stratégie atlantiste de redéploiement vers le nord de l’Afghanistan et l’Asie Centrale est de nature à porter le fardeau d’un conflit ethnique et transfrontalier entre Tadjiks et Ouzbeks.

Ces problèmes atteignent leur apogée dans la vallée de Ferghana, un espace laissé divisé par la disparition soviétique entre le Kirghizistan, le Tadjikistan et l’Ouzbékistan, les trois républiques qui ont le plus de risque d’effondrement d’État. Les trois pays se sont montrés incapables de régler l’un des nombreux problèmes transfrontaliers qui affectent la vie de la moitié de la population régionale, qui vivent concentrés dans la vallée et ont été de plus en plus soumises à l’islamisation. Les groupes d’opposition bénéficient de conflits interétatiques ainsi que de la dégénérescence de leurs systèmes politiques. Dans ce contexte, les islamistes peuvent se présenter comme la seule alternative politique à tout état de choses. En outre, la conjoncture internationale du « Printemps Arabe » inspire de nouvelles recrues prêtes à renverser les gouvernements corrompus. [17] Bien que de nombreux islamistes professent la non-violence, du moins certains d’entre eux, ils peuvent se radicaliser par le biais de contacts accrus avec l’Afghanistan. [18]

Avec une frontière la plus grande et la plus poreuse avec l’Afghanistan (1200 kilomètres), tout en étant le plus pauvre et le plus fragile des républiques d’Asie Centrale [19], le Tadjikistan est profondément préoccupé par les scénarios engendrés par le retrait de l’OTAN. Ici, les troubles de l’Afghanistan ont déjà donné lieu à cinq ans de guerre civile avec les groupes d’opposition islamistes. Les liens ethniques transfrontaliers (les Tadjiks sont le deuxième groupe le plus important en Afghanistan) créent la probabilité de vagues de réfugiés frappant la stabilité fragile du pays. Même si les poussées de violence sont à la hausse, le régime du président Rahmon Emomalii semble plus préoccupé de garantir son influence vis-à-vis de la présence russe dans le pays. [20] Le cas du Tadjikistan montre l’investissement accrue de l’Occident dans les administrations locales est le renforcement de leur confiance en externe ainsi que vers des groupes islamiques internes.

Cette tendance à l’augmentation du mécontentement chez les jeunes désœuvrés est aussi clairement visible en Ouzbékistan. Même en étant la plus problématique des capitales de la région, Tachkent a continué d’être le principal bénéficiaire de l’aide étrangère et de la sécurité. Le régime ouzbek s’est servi de ce soutien pour faire pression sur ses dissidents, [ 21] ainsi que sur ses voisins, en particulier le Tadjikistan, contre qui il a appliqué un blocus économique qui a frustré les plans de l’Occident dans ses échanges commerciaux régionaux.

D’autre part, avec la plus importante force de sécurité dans la région, l’Ouzbékistan considère qu’il est à même de protéger ses frontières de la dégradation de la situation en Afghanistan. En outre, il pourrait aussi tenter d’étendre son influence dans le nord de l’Afghanistan, en particulier si cette zone devient le point de mire des forces atlantistes.

Le Kirghizistan, un État qui s’est écroulé deux fois en cinq ans, montre les dynamiques auxquelles s’attendre ailleurs dans la région. L’éphémère autorité légale d’un État failli fournit une voie de transit facile pour les trafiquants et un terreau fertile pour des groupes extrémistes. En 2010, les pogroms anti-Ouzbeks dans le sud du Kirghizistan ont exaspéré cette importante communauté (700 000) des autorités nationales, et ont laissé un terreau fertile pour les candidats à l’insurrection. En tant que principale base américaine dans la région, le Kirghizistan est traversé par de graves tensions géopolitiques. En 2010 et 2011, une vague d’attentats terroristes a eu lieu.

Le Turkménistan et le Kazakhstan ont une perspective quelque peu différente sur l’évolution de la situation en Afghanistan.

Bien qu’il demeure l’un des pays le plus isolé des nations sur la terre, à peine un atout dans les plans pour améliorer les perspectives économiques régionales, le Turkménistan, la seule république d’Asie Centrale qui ne fait pas partie de l’Organisation de coopération de Shanghai, peut stimuler sa propre neutralité par la médiation entre les factions belligérantes afghanes. Avant 2001, il était le seul pays de la région en mesure de maintenir des relations avec les Taliban, il pourrait donc croire qu’il sera en mesure de trouver un modus vivendi quelle que soit la reconfiguration politique qui émerge dans le pays voisin.

Ainsi, les Turkmènes considèrent l’Afghanistan comme une opportunité. En avril dernier, Ashgabat a signé avec Islamabad un accord pour le début de la construction du pipeline Turkménistan-Afghanistan-Pakistan-Inde (TAPI). Cependant, cette signature en elle-même signifie peu dans l’histoire d’un projet en cours de discussion depuis 16 ans. Et dans l’environnement stratégique fluctuant de la région, le Turkménistan, qui partage une longue frontière (744 km) avec l’Afghanistan et qui a des liaisons avec l’OTAN, pourrait devenir la cible d’attaques.

Le Kazakhstan se démarque comme étant le plus équilibré acteur diplomatique dans la région. Efficace d’un point de vue économique, il est en mesure de déployer les ressources de manière à aider l’Afghanistan à travers de multilatéraux programmes et projets internationaux – notamment en offrant un enseignement à quelque mille étudiants afghans. Astana s’efforce de maintenir une position neutre à l’égard de la stratégie militaire des États-Unis compte tenu de son caractère conflictuel avec la Russie ayant parrainé des projets d’intégration dans la région, et pour laquelle le Kazakhstan représente un élément fondamental. Mais il peut tout aussi bien rester coincé entre la pression qui s’accroît des deux cotés. [23] Par ailleurs, la dynamique de ces derniers mois ont montré que même le Kazakhstan laïc peut devenir la cible d’attaques islamistes. [24]

La position de la Russie

Après avoir soutenu l’intervention américaine en Afghanistan en 2001, la Russie est devenue de plus en plus défavorable à la présence militaire occidentale dans la région [25], considéré comme prétexte pour mettre en œuvre un programme géopolitique ambitieux à l’encontre de sa stratégie régionale. Cet objectif vise à constituer une suprématie dans le domaine de la sécurité grâce à un cadre multilatéral avec les républiques d’Asie Centrale : l’Organisation du Traité de sécurité collective (OTSC). Le bloc est en train de réviser ses capacités pour faire face aux menaces potentielles en provenance d’Afghanistan. Il a mis sur pied un groupe collectif multilatéral efficace de Forces de Réaction Rapide, actif dans les exercices de formation visant à la prévention d’éventuelles incursions de l’Afghanistan ainsi que de possibles soulèvements populaires.

L’OTSC prévoit d’aider les forces de sécurité afghanes à la formation et la maintenance des équipements, mais elle exclut tout déploiement direct sur le territoire afghan. [26] L’OTSC est confrontée au risque de ne pas être à la hauteur des ambitions de Moscou. En effet, alors qu’en 2010, le gouvernement du Kirghizistan a appelé la Russie à intervenir pour mettre fin aux troubles interethniques dans ses régions méridionales, l’OTSC n’a pas prouvé son efficacité. [27]

En conséquence, la Russie ne souhaiterait pas un échec cuisant des États-Unis ni d’un retrait précipité. De fait, le territoire russe est investi par les retombées de la menace afghane, comme c’est le cas en Asie Centrale. [28]

Mais la tension reste palpable, avec la possibilité concrète que les républiques d’Asie Centrale deviennent de nouveau l’arène d’une compétition entre Russie et Occident. Au sommet de l’OTSC, l’année dernière, la Russie a obtenu de ses partenaires un accord selon lequel la présence militaire étrangère dans les États de l’OTSC serait possible uniquement avec le consentement de tous les membres. Officiellement une victoire pour Moscou, le document présente une faille par le biais de différentes dénominations (par exemple, « centre » au lieu de base), une république pourrait contourner cette condition. [29] Un tel cas s’est déjà produit, avec la base américaine au Kirghizistan en 2009 entraînant des tensions qui ont contribué au changement de régime à Bichkek.

Le fait est que les régimes d’Asie Centrale considèrent la confrontation entre la Russie et l’Occident (ainsi que la Chine) en matière de sécurité en premier lieu comme une opportunité de revenus supplémentaires pour leurs budgets nationaux, puis en tant que stratégie pour équilibrer l’influence de chaque acteur.

La tension latente qui en résulte affecte aussi bien l’efficience de la prévention du trafic de drogues, étant donné que Moscou tente d’empêcher la mise en œuvre d’initiatives autonomes de la part des États-Unis. [30] En fin de compte, la Russie semble attendre l’usure de l’OTAN, afin qu’il se doive d’accepter le pacte de sécurité avec l’OTSC, un arrangement que Moscou propose depuis au moins le milieu des années 2000.

La Chine et l’Organisation de coopération de Shanghai

Pour la Chine, l’Organisation de coopération de Shanghai (OCS) signifie préserver la valeur de l’Asie Centrale comme « arrière cour stratégique » pour l’expansion économique et l’accès aux ressources énergétiques. En conséquence, les Chinois ont tendance à ignorer la dimension de la sécurité tout en soutenant la réconciliation afghane pour sécuriser ses investissements dans l’infrastructure et exploitation des ressources minérales.

Idéalement, la Chine souhaite voir un Afghanistan neutre après le retrait américain, de sorte que les manœuvres américaines pour des implantations militaires auxiliaires dans la région sont considérées comme une menace pour ses intérêts nationaux. [31] Dans le même temps, Pékin est perturbé par la confrontation entre Moscou et Washington, dont il craint qu’il finisse également par entraîner le renforcement de l’Inde. Moscou et Pékin ont des priorités différentes dans l’évaluation des risques de sécurité, les Chinois étant beaucoup moins préoccupés par le narcotrafic. Ils exercent une concurrence croissante pour les capitaux asiatiques, ouvrant ainsi la voie aux Etats-Unis d’exploiter leurs clivages pour réorienter les républiques d’Asie Centrale vers le sud.

Ceci explique pourquoi, en 11 ans, l’OCS n’a jamais mis en place un mécanisme stratégique conséquent en faveur du développement nécessaire pour surmonter la tragédie afghane. [32]

L’OCS a aussi un défaut structurel dans sa capacité de médiation et de négociations en vue de la réconciliation afghane, puisque les Taliban n’acceptent guère la Russie et la Chine en tant que médiateurs, du moins pas sans l’implication directe du Pakistan et de l’Iran. [33] En outre, Tachkent, pour un certain nombre d’acteurs afghans est encore plus détesté que Moscou et Pékin pour son soutien à l’initiative diplomatique « groupe de contact 6 + 3 », ce qui est également préjudiciable à l’unité politique de l’OCS. [34] Aussi, en appliquant un blocus contre le Tadjikistan, le régime ouzbek frustre le potentiel d’une coopération plus étroite avec l’Iran.

D’un autre côté, Moscou a également essayé d’activer un format quadripartite avec le Tadjikistan, le Pakistan et l’Afghanistan dans ce qui semble juste être une autre tentative de positionnement exclusif au détriment de solutions communes. [35]

En fin de compte, la Russie et la Chine préfère donner le rôle central à la phase post-2014 de l’Organisation des Nations-Unies. Néanmoins, ils sont intéressés par le maintien de l’OCS, où presque tous les pays voisins de l’Afghanistan sont soit des membres soit des observateurs, comme un programme politique positif pour la résolution des conflits et un instrument de stabilité, également avec les capacités de lutte contre le terrorisme élaboré avec l’organisation.

Afghanistan après 2014 : un large aperçu

Le retrait américain et le transfert du contrôle de sécurité en Afghanistan va accélérer un certain nombre de tensions partout dans les régions et les pays voisins. Ceci est d’autant plus probable que, comme la plupart des experts régionaux en sont convaincus, les États-Unis vont en même temps établir une présence militaire à long terme en Asie Centrale.

L’escalade parallèle de la confrontation avec l’Iran aggrave la sécurité et la stabilité dans la région ainsi que dans les théâtres des pays voisins de la Caspienne et du Caucase, comme Téhéran est empêché de jouer un rôle positif. Moscou et Pékin sont également poussés à rechercher des opportunités pour contrer la stratégie occidentale au lieu de s’engager de manière constructive.

La conjoncture est encore compliquée par la propagation d’organisations sunnites radicaux dont les sponsors traditionnels dans les monarchies arabes se regroupent contre la Chine et la Russie en tant que partisans de Téhéran. [36]

Plus généralement, l’Asie Centrale est immergée dans une conjoncture indéfinie, où chaque étape de toutes les puissances régionales est nécessairement ambiguë, de peur de donner l’avantage à l’autre, cette situation concerne aussi bien le Pakistan, poussé vers la Chine et la Russie, que l’Inde qui consolide son association avec les États-Unis dans une stratégie régionale d’un axe opposé qui s’étend jusqu’à Israël. Comme Barnett Rubin l’a observé il y a dix ans, l’Afghanistan continue d’être un miroir de l’état de la politique mondiale comme le carrefour de toutes ses tensions et un champ pour la manipulation du côté de ses grandes puissances. [37]

Face à cette perspective, la seule possibilité d’atténuer les tendances négatives serait de supprimer le facteur qui a été jusqu’ici intrinsèque à l’approche des États-Unis dans la région : la volonté d’exclure certains des principaux acteurs qui l’entourent. Cela a empêché les principaux acteurs d’agir de façon constructive à l’égard des problèmes afghans.

Dans ce contexte, l’OCS possède une signification géopolitique potentielle, mais peine à l’exprimer, l’organisation devrait revoir son dispositif institutionnel, notamment en donnant au Pakistan et à l’Iran une adhésion à part entière. Dans un tel programme, l’OCS pourrait créer avec les États-Unis, l’OTAN et l’Inde le cadre d’une paix négociée entre les parties afghanes, y compris tous les acteurs – internes et externes – au conflit. L’Afghanistan émergent devrait avoir un statut neutre sous l’égide de l’ONU.

Pour travailler à une telle architecture la nécessité pour l’OTAN est d’entamer une collaboration de longue durée et de grande envergure régionale avec la Russie en essayant d’éviter les processus de déstabilisation qui sont en tout état de cause contraire aux intérêts essentiels des deux côtés. [38]

Le bien-fondé de la suspicion russe envers l’implication de la sécurité occidentale dans les républiques d’Asie Centrale devra être écarté. À cet égard, en particulier du côté des Européens, un effort devrait faits pour établir un concept commun d’OTAN-OTSC pour réformer les structures de sécurité des républiques d’Asie Centrale. L’Occident doit cesser de les aborder principalement par l’intermédiaire du secteur de la sécurité et de considérer plutôt par leur potentiel en tant qu’agents de développement vis-à-vis de leurs voisins du sud dans le cadre d’activités éducatives, médicales et d’activités entre les peuples [39] qui pouvant être pris en charge par l’Union européenne en coordination avec la Russie.

L’autre alternative à ceci serait l’ensemble d’une région sombrant dans le chaos, avec une activité militante se propageant au-delà de l’Afghanistan et affectant les régions voisines.

Fabrizio Vielmini

Fabrizio Vielmini est journaliste et politologue.

Notes

1. Central Asia and the Transition in Afghanistan: A Majority Staff Report Prepared for the Use of the Committee on Foreign Relations, United States Senate, 112th Congress, 1st Session, Dec 19, ’11.

2. The main ones being the Central Asia-South Asia electricity scheme and the Turkmenistan-Afghanistan-Pakistan-India (TAPI) pipeline project.

3. Muhammad Tahir, « Washington’s Silk Road Dream », Aug 1, ’11.

4. Ahmed Rashid, Descent into Chaos: The United States and the Failure of Nation Building in Pakistan, Afghanistan, and Central Asia, Viking Press, New York, 2008, page 484.

5. Robert D Blackwill, « Plan B in Afghanistan: Why a De Facto Partition Is the Least Bad Option », Foreign Affairs, No 1, Jan/Feb ’11.

6. M K Bhadrakumar, US’s post-2014 Afghan agenda falters, Asia Times Online, Nov 4, ’11.

7. Conference « Security and Cooperation in the Heart of Asia », Istanbul, Nov 2, ’11. See Karl F Inderfurth and Amer S Latif, « India and Afghanistan: Positioning for Withdrawal », US-India Insight, Nov ’11.

8. The NDN nowadays delivers 75% of the ground cargo needed by NATO troops in Afghanistan.

9. Last year, as part of an « adjustment in regional orientation », US special forces in Afghanistan were realigned to focus on the CARs, even obtaining permits to enter their territories on a « case-by-case » basis when conducting counterterrorism operations. Deirdre Tynan, « US Special Forces’ Operations in Central Asia Keeping Islamic Militants in Check », Eurasianet, Mar 15, ’11.

10. D Juldasev, Afganistan – licnaja vojna Islama Karimova, Mar 20, ’12.

11. Fozil Mashrab, Western countries scramble for Afghan exits, Asia Times Online, Mar 23, ’12.

12. In 2011, CACI was worth US$4.1 million, principally to seek to establish vetted units and build counter-narcotics task forces in the CARs.

13. As the key player in the scheme, Uzbekistan has raised transit tariffs by 1.5 times, a fact that has been met with irritation by NATO partners (France in particular). Regis Gente, Le casse-tete du retrait d’Afghanistan, May 6, ’12.

14. Paul Quinn-Judge, « Conventional Security Risks to Central Asia: A Summary Overview », China and Eurasia Forum Quarterly, Vol 8, No 2, 2010, pages 53-63.

15. Rossiiskaya Gazeta, Apr 25, ’12.

16. Despite a reduction due to a disease in opium-poppy plants, Afghanistan continues to host the bulk – some 123,000 hectares of 195,700 hectares globally – of world opium cultivation. United Nations Office on Drugs and Crime, World Drug Report 2011, page 9.

17. Ravil Kusainov, one of the leaders of the Soldiers of the Caliphate, has declared in an interview that his organization consists of nationals from different countries (by his name, he should be himself a Tatar). He called on his supporters of different national origins « to draw lessons from the Arab Spring and get rid of their governments », Nov ’10.

18. Dina B Malyseva, « Central’noaziatskij uzel mirovoj politiki », IMEMO RAN, Moscow, 2010.

19. « ICG, Tajikistan: The Changing Insurgent Threats », Asia Report, No 205, May 24, 2011.

20. Visible by the way it stalls negotiations over the status of the 201st Military Base after 2014. Alexander Sodiqov, « CSTO Agreement on Foreign Bases Frustrates Tajikistan’s Ambitions », Eurasia Daily Monitor, Vol 9, No 10, Jan 16, ’12.

21. Umida Hashimova, « Uzbekistan Considers the Strategic Implications of NATO’s Drawdown in Afghanistan », Eurasia Daily Monitor, Vol 8, No 210, Nov 14, ’11.

22. V Panfilova, « Turkmenija vyhodit v Juznuju Aziju », Nezavisimaya Gazeta, Apr 16, ’12.

23. Interview with experts of the Kazakhstan Institute of Strategic Studies, Almaty, Mar 30, ’12.

24. Fabrizio Vielmini, « Il Kazakistan si scopre instabile », limesonline, Jan 20, ’12; Farkhad Sharip, « Militants Escalate Terrorist Attacks in Kazakhstan », Eurasia Daily Monitor, Vol 8, No 211, Nov 15, ’11.

25. The issue was raised directly in the pre-electoral foreign-policy manifesto of Vladimir Putin: « In announcing his departure from this country in 2014, the Americans are building there and in neighboring states military bases, without a clear mandate, objectives and timing of their operation. We are, of course, not satisfied. » Vladimir Putin, « Rossija i menjauscijsja mir », Moskovskie novosti, Feb 27, ’12.

26. See I J Jurgens (ed), « ODKB: otvetstvennaya bezopasnost' », Institut sovremennogo razvitija, Moscow, Aug ’11, page 66.

27. Erica Marat, « SCO’s Tipping Point in Central Asia », Eurasia Daily Monitor, Vol 8, No 116, Jun 16, ’11.

28. As reported in the national press, spreading of jihadist ideas and methods from Afghanistan took place via Kazakhstan into the Astrakhan region and the Caucasus. V Myasnikov, « V Kazahstane vyrosli sobstvennye terroristy », Nezavisimoe voennoe obozrenie, Nov 18, ’11.

29. A Gorbatov, ODKB izgonjaet amerikanskie bazy: prikryli dver’, no scel’ ostavili?, Dec 28, ’11.

30. Richard Solash, « Russia Said to Block US Drug Plan amid Wariness over Central Asian Influence », RFE/RL, Feb 17, ’12.

31. E Ivashchenko, « Ekspert: Kitaj dolžen usilit’ svoe vlijanie v Afganistane dlja zascity svoih investitsii », Ferghana.ru, Nov 30, ’11.

32. Tat’yana Sinicina, « Afghan test for SCO », New Eastern Outlook, Mar 25, ’12.

33. K L Syroezkin (ed), « Central’naja Azija: faktory nestabil’nosti, vnesnie vyzovy i ugrozy », KISI, Almaty, 2011.

34. This collective endeavor unites the six countries bordering Afghanistan plus Russia and the US under a UN umbrella, initiated during the negotiations between the Northern Alliance and the Taliban from 1999 to 2001. 35. Vladimir Socor, « Quadripartite Summit on Afghanistan Falls Short of Russian Expectations », Eurasia Daily Monitor, Vol 8, No 162, Sep 6, ’11.

36. E Satanovskij, « Ot Atlantiki do Afganistana – prostranstvo iduscih i buduscih voin », Voenno-Promydslennyj Kur’ier, No 1 (418), Jan 11, ’12.

37. Barnett R Rubin, The Fragmentation of Afghanistan: State Formation and Collapse in the International System, Yale UP, New Haven and London, 2002.

38. Claudio Bertolotti, « Il ruolo delle potenze regionali sulla politica di sicurezza dell’Afghanistan nell’era post-NATO », Ce- MiSS, 2011.

39. Marlene Laruelle, « Involving Central Asia in Afghanistan’s Future – What Can Europe Do? », EUCAM (Europe-Central Asia Monitoring) Policy Brief, No 20, Aug ’11.

Cet article a été publié sur le site de The Institute for International Political Studies : ISPIonline (fichier pdf en anglais).

Article original : US risks chaos on « new Silk Road »

Traduction : MecanoBlog

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