L’Iran et les principes d’identité et de légitimité


par Philippe Grasset pour Dedefensa

Au moment où commençait le sommet du Mouvement des Non Alignés (NAM) à Téhéran, l’ancien ambassadeur US aux Nations-Unies, l’ultra-dur et néocon John Bolton se trouvait à Tampa pour la convention du parti républicain. Il s’y trouvait, bien entendu, en ferme partisan de Mitt Romney, pour la “résurrection” d’une politique extérieure et de sécurité nationale maximaliste qui aurait été “trahie” sous la présidence Obama.

Cette vision complètement surréaliste, puisque Obama est le parfait continuateur et accélérateur de la politique Bush en transformant ainsi la chose en une continuité en politique et en archétype de la politique-Système, méritait d’être confrontée à l’événement en cours à plusieurs milliers de kilomètres de là. Philip Klein, du Washington Examiner, demanda donc à Bolton, qui avait été à l’ONU, ce qu’il pensait de la participation de Ban Ki-moon, le Secrétaire Général de l’ONU, au sommet du NAM à Téhéran. Bolton répondit (voir le Washington Examiner du 28 août 2012), en qualifiant la visite de Ban à Téhéran de “pire erreur” que le Secrétaire Général ait commise. Il y avait de l’amertume dans son propos, Bolton parlant de Ban comme d’un proche qui aurait effectivement dévié de sa mission, ce qui confirme excellemment, par l’humeur découverte, le statut de Ban comme “homme de Washington/du Système”. A cette lumière, la présence de Ban à Téhéran constitue un acte qu’il ne pouvait éviter de poser à cause de la pression internationale, notamment des participants au NAM, à cause de la légitimité de cette organisation et de son poids, – ceci et cela montrant qu’il y a effectivement eu un processus de légitimation (de re-légitimisation) à double sens entre le NAM et l’Iran…

Bolton déclara donc à propos du Sommet et de la visite de Ban :

« Cela légitime l’Iran. Il y a d’abord le fait que le Mouvement des Non Alignés ait fait de l’Iran son président. Cela en dit long sur le Mouvement des Non Alignés et sur l’ONU et cela légitime l’Iran quand le Secrétaire des Nations-Unies y va. C’était une erreur de le faire. Je connais Ban Ki-moon depuis plus de 20 ans. C’est la plus grande erreur qu’il ait commise depuis qu’il est devenu Secrétaire Général. »

C’est dans le texte de Amal Saad-Ghorayeb, dans Al-Akhbar English du 3 septembre 2012, que nous avons trouvé cette référence à la déclaration du Bolton. De père musulman chiite (directeur d’un institut de sondage à Beyrouth) et de mère chrétienne, Amal Saad-Ghorayeb est assistante professeur de sciences politiques à l’université américaine de Beyrouth, après avoir reçu son doctorat à l’université de Birmingham et avoir été Visitor Scholar au Centre pour le Moyen-Orient de Carnegie (CMEC). On voit que Saad-Ghorayeb est devenue commentatrice politique après une formation qui peut être assimilée à un parcours classique d’intégration dans la culture politique du bloc BAO. (Elle fut même invitée à parler devant le Collège de l’OTAN en 2009, invitation qu’elle refusa parce que la présence d’officiers israéliens dans l’auditoire ne s’accordait pas aux lois libanaises.) Son analyse sur l’Iran, sur la position de l’Iran mise en évidence à l’occasion du sommet de NAM , sur la politique de l’Iran dans l’affaire nucléaire et la “résistance” acharné aux pressions du bloc BAO (des USA), sont par conséquent d’un pressant intérêt ; ils sont d’un pressant intérêt en eux-mêmes, venus d’une telle personnalité et d’une telle culture politique ; ils le sont encore plus lorsqu’on découvre qu’il s’agit pour l’Iran, dans l’interprétation de Saad-Ghorayeb, d’une mise en évidence de l’affirmation de son identité, en tant que nécessité vitale comme en tant que principe, avec tout ce que cela sous-entend du point de vue de la souveraineté et de la légitimité (celle que déplore Bolton).

Parallèlement, on découvre dans son commentaire, dont nous donnons ci-dessous un long extrait, combien Saad-Ghorayeb comprend parfaitement le caractère absolument déstructurant et dissolvant de la politique américaniste. A cet égard, bien sûr, Obama parfait serviteur de la chose et du Système, comme Bush avant lui. L’extrait est long mais il a toute sa place.

« En dépit du message d’Obama au peuple iranien et à ses dirigeants, en 2009, à l’occasion de Nowruz (le nouvel an iranien), dans lequel il avait appelé à un « engagement honnête et fondé sur le respect mutuel », le fondement de la diplomatie étasunienne n’était pas la reconnaissance de l’Iran en tant qu’égal mais l’acceptation à contre-coeur d’un Etat « voyou » que Washington considérait comme inférieur. Dans le même discours, Obama a affirmé avec condescendance que si l’Iran devait prendre « la place qui lui revenait dans la communauté des nations… cette place ne pouvait pas être obtenue par la terreur ou les armes », ce à quoi Khamenei a répondu : « Notre nation ne peut pas accepter ce genre de discours. Dans le même message de félicitation, ils (l’administration Obama) accusent l’Iran de soutenir le terrorisme, de chercher à fabriquer des armes nucléaires, etc. Qu’est-ce qui a changé ? »

» Les termes du « dialogue » ont donc été déterminés par Washington et les entretiens avaient davantage pour but d’imposer la volonté des Etats-Unis que de parvenir à un accord bénéfique pour les deux partis. Comme l’a écrit le diplomate étasunien Chester Crocker dans un article d’opinion du New York Times, à propos des « Termes de l’engagement » : « L’engagement n’est pas la normalisation et son but n’est pas d’améliorer les relations. Ce n’est pas la détente… Le but de l’engagement est de faire évoluer la perception de l’autre pays sur son propre intérêt et les options réalistes qu’il a, pour qu’il modifie sa politique et son comportement. »

» L’arrogance de l’Empire se révèle clairement dans cette attitude car non seulement il prétend connaître les intérêts de l’Iran mais il infantilise la République Islamique en suggérant qu’elle ne se rend pas bien compte de son propre état et qu’elle ne sait pas où se trouve son véritable intérêt. Cette approche est celle de l’école américaine du réalisme qui présuppose qu’il y a une définition universelle de l’intérêt national, elle-même fondée sur le concept du pouvoir. Selon cette approche, les Etats ne peuvent avoir qu’une seule sorte d’intérêt identitaire et une seule façon de concevoir cet intérêt en des termes de sécurité physique et de puissance militaire et économique. Le fait que des Etats, comme d’autres acteurs sociaux, aient des identités et des façons de raisonner différentes qui modèlent différemment leur perception de la réalité et la définition de leurs intérêts ne rentre pas dans les spéculations des réalistes et des décideurs de la politique étrangère étasunienne. De plus, les réalistes ont négligé le fait que, davantage encore que la sécurité physique, les Etats recherchent leur sécurité ontologique, c’est à dire la sécurité de leur identité en tant que type particulier d’acteur.

» C’est particulièrement vrai de l’Iran qui dérive son identité et, partant sa légitimité populaire et constitutionnelle, de son indépendance jalousement gardée. Le rôle hégémonique des Etats-Unis sur les affaires politiques, économiques, militaires et sécuritaires de l’Iran, à l’époque du Shah Reza, est resté ancré dans la conscience politique de la nation. De multiples facteurs sociaux, économiques, politiques et culturels ont certes joué un grand rôle dans le déclenchement de la Révolution Islamique, mais la réaction à l’hégémonie étasunienne sur les affaires iraniennes n’y est pas étrangère non plus. L’interventionnisme intrusif des Etats-Unis dans la politique, la sécurité et les services secrets et leur contrôle de l’économie iranienne, en particulier de son industrie pétrolière, les ont assimilés à une puissance occupante aux yeux de nombreux Iraniens. La révolution a donc été en même temps une révolte contre la monarchie et une guerre de libération contre « l’impérialisme » étasunien comme en témoigne son slogan clé : « Indépendance, liberté, République Islamique. »

» La République Islamique et la défense de son identité sont la conséquence de la situation antérieure. L’Iran est devenu un Etat soucieux de protéger sa nouvelle dignité et sa nouvelle indépendance. La peur de la domination étrangère est si enracinée dans sa culture politique que des garde-fous constitutionnels ont été établis pour protéger le pays du contrôle étranger et préserver son « métadiscours » d’indépendance ou « d’hyper-indépendance », selon l’expression d’un spécialiste.

» De fait, les principes idéologiques, comme la souveraineté, la justice, l’indépendance, l’autonomie et la dignité, ne sont pas des valeurs abstraites mais des principes fondateurs et des nécessités stratégiques qui ont leur source dans l’expérience iranienne de la domination étrangère au cours de son histoire. Cette expérience a appris aux Iraniens que la politique de dépendance de l’Iran prérévolutionnaire était le meilleur moyen d’aboutir à l’effondrement intérieur et à l’impuissance stratégique comme le régime du Shah l’a démontré. De plus l’Iran ne pense pas que la situation des alliés arabes des Etats-Unis soit tellement enviable. Pour Téhéran, l’assistance politique et militaire que les Etats-Unis offrent à ces régimes n’a qu’un seul but : leur arracher des concessions politiques en les rendant redevables. Qui plus est, du fait qu’ils dépendent des Etats-Unis pour consolider leur pouvoir intérieur, ces Etats arabes sont considérés comme ayant perdu leur souveraineté, leur indépendance et leur pouvoir régional sans compter leur légitimité auprès de leur peuple comme les récents soulèvements du Printemps Arabe l’ont montré. En maintenant son indépendance par rapport à l’Occident, l’Iran s’assure qu’il ne subira pas le même chantage que les alliés régionaux des Etats-Unis.

» Tout changement fondamental dans la politique étrangère de l’Iran, signifierait en fait que l’Etat iranien a mis par dessus bord ses principes fondateurs et modifié sa conception de sa sécurité ontologique. Comme me l’a expliqué un jour l’ambassadeur iranien de Syrie, Mohammad Reza Shaybani : « Si nous devenions un des alliés modérés de l’Amérique dans la région, la Révolution Islamique iranienne n’aurait plus aucun sens. Si nous renoncions à nos principes, les Etats-Unis nous soutiendraient à nouveau mais il n’y aurait plus de différence entre l’Iran d’aujourd’hui et celui d’avant la Révolution. » Ce serait le cas bien sûr si l’Iran revenait à sa politique étrangère de l’époque du Shah ou se transformait en un allié « modéré » des Etats-Unis comme l’Egypte de Moubarak, la Jordanie ou l’Arabie Saoudite, mais ce serait même le cas s’il adoptait un profil politique de neutralité régionale comme certains observateurs pensent que Washington le lui demande. Du point de vue de la République Islamique, se désintéresser des conflits en cours dans la région ne serait pas seulement un abandon de ses principes idéologiques et de ses intérêts stratégiques, cela constituerait aussi un déni de sa propre identité.

» Cela explique pourquoi l’Iran est restée inflexible sur la question du nucléaire malgré les sévères sanctions économiques et politiques et les menaces de frappe militaire. Pour l’expert politique iranien, Homeira Moshirzadeh, l’attachement envers et contre tout de l’Iran à son programme nucléaire, malgré son coût économique et politique, tient au fait que « la politique nucléaire iranienne est devenue un question d’identité » ce qui la met hors d’atteinte de la déconstruction réaliste et rationnelle. La politique nucléaire de l’Iran fait partie intégrante du discours sur l’indépendance et la justice : « Le discours de l’hyper-indépendance donne sens à l’extrême importance attachée à l’autonomie de l’Iran et à son rejet des propositions qui impliqueraient une dépendance à des ressources étrangères dans le domaine nucléaire. Le discours de justice permet de comprendre sa référence continuelle aux deux poids deux mesures du système international et sa demande d’une reconnaissance internationale de ses droits à la technologie nucléaire. »

» La force de ce discours apparaît clairement dans cette déclaration d’Ali Asghar Soltanieh (l’ambassadeur iranien à l’Agence Internationale de l’Energie Atomique) : « L’Iran ne renoncera à aucun prix à l’enrichissement de l’uranium, et les menaces d’une attaque militaire ne nous arrêteront pas non plus. » On la constate aussi dans celle de Khamenei au récent sommet du Mouvement des Non Alignés : l’Iran « ne renoncera jamais au droit de son peuple à bénéficier de l’énergie nucléaire à des fins pacifiques. » Une telle intransigeance ne se limite pas à la classe politique iranienne mais s’étend au public en général y compris aux supporters du Mouvement Vert d’opposition. Selon les résultats d’un sondage réalisé par l’Université de Téhéran, 78% des supporters de Mousavi « refusent que l’Iran renonce à son programme nucléaire quelles que soient les circonstances » et bien qu’ils soient conscients du coût des sanctions (un sondage de World Public Opinion révèle que 86% de ce groupe de personnes pensent que les sanctions contre l’Iran vont augmenter).

» En ce qui concerne aussi bien la sécurité stratégique qu’ontologique, la tentative d’inciter l’Iran ou de le forcer à se rendre dépendant de l’Occident en matière d’économie, de sécurité, de technologie et de politique est profondément inutile et contre-productive. Cela serait perçu comme une perte de dignité et de souveraineté nationale qui remettrait en question la politique identitaire de l’Iran et saboterait son statut de puissance régionale acquis à la force du poignet grâce à sa confrontation avec les Etats-Unis et Israël. Même des concessions partielles sur le nucléaire et sur la politique régionale iranienne seraient préjudiciables à ses intérêts stratégiques dans la mesure où elles seraient perçues comme un signe de faiblesse et donc la porte ouverte à d’autres concessions.

» Au final, le conflit en cours entre l’axe Etats-Unis-OTAN-Israël-pays du Golfe* et le front de résistance ne laisse pas beaucoup de place à la neutralité. Pour l’Iran renoncer à son rôle de leader de ce front régional et abandonner son droit à un cycle complet du combustible nucléaire reviendrait à renoncer à sa sécurité ontologique et ce serait une trahison idéologique et un suicide stratégique. Tant que Washington exige que l’Iran cesse d’être l’Iran, ce dernier continuera de le défier depuis sa position retranchée de formidable puissance régionale. »

Il est intéressant qu’il n’y ait quasiment rien dans cette longue analyse, ni sur la religion, ni sur la démocratie, ni sur les droits de l’homme, etc., sur tous ces concepts complètement vidés de toute substance tels qu’ils sont devenus dans la langue entropique des commentateurs du bloc BAO et des diplomates et autres employés-Système des élites et directions politiques. Il est intéressant qu’il ne soit question dans cette longue analyse que des principes structurants tels que l’identité, la souveraineté, la légitimité et l’indépendance, qui sont les références offertes pour expliquer la politique iranienne vis-à-vis des pressions et menaces constantes du Système, et l’affirmation évidente que l’Iran ne devra ni ne pourra céder sur rien si ce pays veut continuer à exister. Face à la politique suivie par le bloc BAO, l’Iran ne peut que radicaliser sa position parce qu’il n ‘y a pas de voie moyenne (celle de la “collaboration” des pays musulmans dits “modérés” avec le bloc, où le terme “collaboration” prend effectivement la connotation politique et morale qu’il eut pendant la Deuxième Guerre mondiale) : « Le conflit régional actuel entre l’axe Etats-Unis-OTAN-Israël-pays du Golfe* et le front de résistance ne laisse pas beaucoup de place à la neutralité. » A l’inverse, on y trouve parfaitement exposée la matière déstructurante et dissolvante de la politique du bloc/du Système, comme par exemple dans la citation de Chester Crocker, où le diplomate US définit la politique US d’“engagement” (de soi-disant négociations, avec sanctions et menaces) comme une politique qui ne cherche en rien, ni la normalisation, ni de meilleures relations, mais un changement d’essence de l’autre, pour le conformer au stéréotype-Système : « L’engagement n’est pas la normalisation et son but n’est pas d’améliorer les relations. Ce n’est pas la détente… Le but de l’engagement est de faire évoluer la perception de l’autre pays sur son propre intérêt et les options réalistes qu’il a pour qu’il modifie sa politique et son comportement. »

C’est évidemment tout cela, et pas seulement le statut de l’Iran lui-même, que le sommet du NAM a légitimé par sa réussite et son ampleur. L’événement a montré qu’effectivement, ce qui est en jeu ne concerne en rien les habituels concepts entropiques mentionnés plus haut de la dialectique de communication du Système, mais bien ce domaine fondamental des principes qui sont les seules valeurs gardant aujourd’hui une essence pour manifester leur véritable existence, et, d’une façon générale, une existence quelconque dans le flux entropique du Système. En cela, effectivement, on doit intégrer plus que jamais la crise iranienne dans notre concept de “crise haute” et se garder de céder à la dialectique entropique à laquelle les commentaires habituels la réduise. Cette “guérilla linguistique” (sur les questions de la religion, de la démocratie, des droits de l’homme, etc.) qui pourrait sembler une partie de la bataille est en réalité, si elle n’est pas constamment réinscrite dans son cadre principiel, une capitulation de l’esprit, par révérence devant cette dynamique d’autodestruction du Système (l’autodestruction englobant l’interlocuteur dans ce cas, dès loirs que l’interlocuteur accepte le même langage), par capitulation et dissolution de la pensée.

Philippe Grasset

Note

Dans le texte Gulf Cooperation Council (Conseil de coopération du Golfe) composé de l’Arabie Saoudite, de Bahreïn, de Oman (Muscat), ainsi que du Qatar, des Émirats Arabes Unis et du Koweït ; il y a un pays observateur mais non membre : le Yémen.

Source : Dedefensa

Traduction des passages en anglais : Dominique Muselet pour Info-Palestine