La guerre dans l’ombre


par Chris Hedges pour The Nation of Change

Le journaliste du New York Times et militant anti-guerre Chris Hedges, l’une des figures du journalisme anglo-saxon, nous fait part ici de son expérience personnelle et de son profond dégoût pour le monde de l’espionnage et des missions spéciales, empli d’êtres sans scrupules, sans pitié, prêts à trahir et à tuer pour semer la guerre et la confusion qui les font vivre. Un monde qu’il ne connait que trop bien, comme vous allez le voir à travers ce témoignage qui le ramène dans les années 1980, voire à l’époque du 11 septembre… 1973, celui du Chili et de l’assassinat de Salvador Allende fomenté par les Etats-Unis.

Un réalisateur suédois de documentaires a sorti l’an dernier un film intitulé « Last Chapter – Goodbye Nicaragua » (trailer). Il y admettait avoir à son insu, facilité un attentat à la bombe, très probablement organisé par le gouvernement sandiniste du Nicaragua, qui avait coûté la vie à trois reporters avec lesquels j’avais travaillé en Amérique centrale. L’un d’eux, Linda Frazier, était la mère d’un enfant de 5 ans. Ses jambes ont été sectionnées du tronc par l’onde de choc, à La Penca au Nicaragua, tout près de la frontière avec le Costa-Rica, en mai 1984. Elle avait perdu tout son sang et était morte avant d’avoir pu atteindre l’hôpital le plus proche, à Ciudad Quesada au Costa Rica.

Le fait que Peter Torbiornsson ait admis avoir involontairement pris le terroriste à la bombe avec lui et l’avoir emmené à la conférence de presse est un détail très représentatif de ce sordide monde de l’espionnage, du terrorisme et des assassinats qui fait partie intégrante de chacun des conflits que j’ai couverts. Cela montre le cynisme des opérations secrètes, quel que soit le côté où l’on se place, avec ces hommes et ces femmes qui mentent et qui cherchent à tromper tout le monde, qui trahissent, et se trahissent même entre eux, qui volent, et qui commettent des meurtres. On les reconnait tout de suite. Leurs allégeances ne comptent guère. Ils ont le regard perdu dans le lointain, et viennent accompagnés de récits nébuleux et d’histoires douteuses. Ils racontent des choses étranges sur eux-mêmes et distillent en permanence des mensonges dans leur impuissance pathologique à dire la vérité. Ils peuvent se révéler avenants, voire charmants, mais ils restent invariablement vaniteux, malhonnêtes et sinistres. On ne peut pas leur faire confiance. Peu importe de quel bord ils sont. Ce sont tous les mêmes. Des gangsters.

Tous les États et tous les groupes armés recrutent et utilisent les membres de cette sous-classe. Ces personnalités sont attirées comme par une force de gravité par les agences de renseignements, les cellules terroristes, la protection civile, les forces de police, les forces spéciales et les groupes révolutionnaires, où ils peuvent vivre une existence libérée des contraintes morales et légales. Les mots « légal » ou « illégal » ne font d’ailleurs pas partie de leur vocabulaire. Ils méprisent les contraintes de la démocratie. Ils vivent dans un sous-monde nébuleux dans le but de satisfaire leurs besoins de pouvoir et de violence. Ils ne portent aucun intérêt à la diplomatie et encore moins à la paix. La paix les mettrait au chômage ; pour eux, c’est juste une absence temporaire de guerre, et la guerre est inévitable. Leur job est d’utiliser la violence pour purger le monde du Mal. Et aux USA, ils ont pris en otage nos services diplomatiques, et nos institutions décidant de la politique étrangère.

La CIA est devenue une immense armée privée qui, comme Chalmer le souligne dans son livre Nemesis : The Last Days of the American Republic, « ne doit même plus rendre de compte au Congrès, ni à la presse, ni au public, car tout ce qu’elle fait est secret. » C. Wright Mills appelle cela la « métaphysique militaire », c’est-à-dire « l’état d’esprit qui tend à définir la réalité internationale comme étant essentiellement militaire. »

Depuis les attentats du 11/9, le Commandement US des Opérations spéciales (USSOCOM, pour U.S. Special Operations Command) – qui inclut les Bérets verts, les Rangers de l’armée et les Navy SEALs – a vu son budget quadrupler. Aujourd’hui, le nombre d’agents de terrain de l’USSOCOM est de 60 000, ils sont à la disposition du Président qui peut les envoyer tuer n’importe qui sans demander l’autorisation du Congrès, et sans en informer le public. S’ajoute à cela le nombre de nouveaux agents du renseignement. Comme l’écrivent Dana Priest et William M. Arkin dans le Washington Post, « Trente-quatre nouvelles organisations de renseignement ont été créées avant la fin de 2001, dont l’Office of Homeland Security (Bureau de Protection civile), et la Foreign Terrorist Asset Tracking Task Force (groupe de travail sur les menaces terroristes étrangères). En 2002, trente-sept autres étaient créées pour dénicher les armes de destruction massive, collecter des informations sur les menaces en cours, et coordonner les efforts du contre-terrorisme. 2002 a ensuite vu la création de 36 nouvelles organisations ; puis de 26 ; puis 31 ; et 20 de plus en 2007, en 2008, et en 2009. En tout, au moins 263 organisations ont vu le jour ou ont été restructurées en réponse aux événements du 11/9. »

Il existe maintenant plusieurs dizaines d’organisations clandestines opérationnelles, la plupart armées et dotées du droit de kidnapper, torturer et tuer, à l’étranger comme aux USA, sans aucune supervision et dans l’opacité la plus totale. Nous avons créé un État dans l’État. La proportion de la part secrète du budget de la Défense atteint le chiffre stupéfiant de 40%, comme c’est le cas pour le budget de toutes les agences de renseignement. J’ai suffisamment gouté à ce monde sous-terrain pour avoir peur de lui. Donner du pouvoir à ce genre de personnes, c’est saper l’autorité de la loi. C’est donner votre bénédiction à des bandits et à des assassins. L’un de ces agents de terrain, Felix Rodriguez, se trouvait au Salvador en même temps que moi pendant la guerre au début des années 1980.

Il portait la montre Rolex de Che Guevara. Il l’avait trouvée sur le corps du Che, dont il avait demandé l’exécution dans la jungle bolivienne, et l’avait retirée du poignet. Plus tard, j’ai retrouvé au Moyen-Orient, en Afrique et en Yougoslavie, des agents clandestins que j’avais connus en Amérique Centrale. Nous parlions toujours en espagnol. C’était une étrange fraternité, même si j’étais l’ « étranger ». Le Grand Jeu.

Ces groupes armés clandestins ont généré à peu près autant de chaos et de dégâts au Moyen-Orient que ce qu’ils avaient fait en Amérique latine. Et lorsqu’ils auront achevé leur travail, il y aura tellement de djihadistes désireux de se faire sauter pour punir l’Amérique, que les islamistes radicaux seront probablement à court d’explosifs. Ces agents de terrain colportent une prophétie qu’ils réalisent eux-mêmes. Ils fomentent l’instabilité qui leur permet de continuer à proliférer comme des hamsters. La douzaine de rapts de la CIA – ce qu’on appelle les « extraordinary renditions » – d’islamistes radicaux à la fin des années 1990, en particulier dans les Balkans, dont la plupart avaient été expédiés vers des pays comme l’Égypte où nos Alliés les torturèrent avant de les tuer, fut le terreau qui amena aux attentats à la bombe contre les ambassades US au Kenya et en Tanzanie en 1998, et à l’attentat contre le navire USS Cole en 2000 dans le port d’Aden au Yémen. Des militants islamistes avaient publiquement juré vengeance pour ces rapts.

« Laissez-moi vous dire ceci, à propos des types du renseignement, » aurait déclaré le Président Lyndon Johnson selon le livre From the Shadows de Robert M. Gates. « Quand j’étais jeune, nous avions une vache nommée Bessie. Je l’emmenais souvent dans l’étable, m’asseyais près d’elle et tirais un bon verre de lait. Un jour, j’avais travaillé dur et avais extrait un seau entier de lait, mais je n’ai pas fait attention et la vieille Bessie a balancé sa queue pleine de merde dans le seau. Voyez-vous, c’est exactement ce que font les gens du renseignement. Vous bossez dur pour faire avancer un beau projet, et eux ce qu’ils font, c’est vous balancer de la merde dedans. »

Invariablement, ces agents de terrain utilisent soit des idiots utiles, des idéalistes assez naïfs pour se dédier à une cause, mais totalement inconscients du mal qu’ils font, soit tout simplement des gens avides d’argent ou d’un peu de pouvoir. Joseph Conrad l’a bien discerné dans The Secret Agent, un roman sur les révolutionnaires anarchistes qui recrutent un handicapé mental, Stevie, pour aller poser une bombe à l’Observatoire royal de Greenwich. Al-Qaïda a réitéré ce scénario en persuadant Richard Reid, un petit criminel à la limite de la débilité mentale, de s’embarquer dans un avion avec une bombe dans sa chaussure. C’est exactement ce que fait la CIA. Lorsqu’il lui fut impossible de convaincre le commandant de l’armée chilienne, le général René Schneider, de renverser le président élu Salvador Allende, elle recruta des soldats chiliens pour aller l’assassiner. La CIA a fourni des mitraillettes, des munitions et 50 000 dollars au groupe. Elle a expédié l’argent et les armes depuis Washington à Santiago dans la traditionnelle valise diplomatique, puis s’est arrangée pour faire parvenir le cash et les armes aux membres du commando. L’après-midi du 22 octobre 1970, les tueurs ont encerclé la voiture du général Schneider et ont tiré. Il est mort trois jours plus tard. Allende fut renversé le 11 septembre 1973 par un coup d’État orchestré par les USA. Et la même chose s’est produite lors de l’attentat à la bombe à La Penca en 1984. Torbiornsson, l’un de ces “internationalistes” obtus qui firent leur apparition à Managua sous couvert de journalisme ou de mouvement de solidarité, s’est laissé utiliser par les services de renseignements sandinistes. L’objectif visé était le lunatique chef des rebelles, Eden Pastora, autrefois commandant chez les Sandinistes, mais qui avait changé de camp pour se ranger aux cotés des Contras soutenus par les USA (la CIA l’avait trouvé aussi ingérable que les Sandinistes), avant de revenir faire partie du gouvernement sandiniste de Managua. Pastora fut blessé lors de l’explosion.

J’étais au Salvador en mai 1984, lorsque Pastora offrit de tenir une conférence de presse avec des journalistes à La Penca. C’était un long trajet pour juste un article. J’ai finalement décidé de ne pas faire le voyage avec mes collègues. Cette décision m’a sauvé la vie.

Ce que personne ne savait avant l’aveu de Torbiornsson, c’est qu’il avait été approché par des officiels du renseignement sandiniste qui lui avaient demandé de prendre avec lui un espion sandiniste dont le nom était supposé être Per Anker Hansen. Lors de la première enquête sur cet attentat à la bombe, Torbiornsson mentit, et dit aux enquêteurs qu’il avait rencontré Hansen – lequel se faisait passer pour un photographe danois – quelque six semaines auparavant -, lorsqu’ils avaient partagé le même hôtel au Costa Rica. Aujourd’hui, Torbiornsson admet avoir connu Hansen à Managua. Il a expliqué que bien qu’il ait su que Hansen était un espion, il ne pensait pas que c’était un tueur.

« Il m’a fallu du temps pour comprendre que c’est mon ami qui avait mis la bombe, » avait raconté Torbiornsson à la BBC, parlant des Sandinistes. « Ça a été un coup terrible pour moi, je suis tellement désolé pour tout ça ! »

D’après une enquête menée par les reporters Juan Tamayo et Doug Vaughn pour le Miami Herald, Hansen s’appelait en réalité Roberto Gaguine. Il travaillait secrètement pour les Sandinistes dans les années 1980 et était membre de l’armée révolutionnaire argentine (ERP, pour Argentine People’s Revolutionary Army). Il a apporté et mis à feu la bombe. Il serait décédé en 1989 lors d’un assaut mené avec 18 autres agents contre une caserne à Buenos Aires. Enrique Haraldo Gorrioran, qui était le commandant de la cellule de l’ERP au Nicaragua, et qui avait ordonné l’attaque de la caserne sans toutefois y prendre part, serait apparemment un agent double qui aurait envoyé Gaguine vers une mort certaine. Il vivrait aujourd’hui au Brésil grâce aux produits des kidnappings et des cambriolages de ce groupe révolutionnaire. La confiance ne fait pas partie de ce monde. Ceux qui sacrifient volontairement les autres sont souvent eux-mêmes sacrifiés.

La correspondante de Newsweek, Susan Morgan, se trouvait au premier rang, et a servi de bouclier à Torbiornsson en atténuant le souffle de l’explosion avec son corps. Morgan a subi de graves blessures à un bras, une jambe et au visage. La BBC a récemment tourné un clip vidéo de Morgan se confrontant avec l’infortuné Torbiornsson, qui semble toujours dans l’incapacité de comprendre sa culpabilité.

Les tueurs et les donneurs d’ordre, les espions et les gangsters, les terroristes et les djihadistes, tous ces acteurs ont grandi en nombre afin de mener une vaste guerre de l’ombre. Ils sont déterminés à poursuivre leur violence abjecte qui fait partie intégrante de leur profession. Et ils rendent impossibles toute paix et toute diplomatie. C’est leur but. Le Sénateur Frank Church en 1975, après avoir présidé au Comité d’investigation du Sénat sur les activités du renseignement US, a donné une définition de « Covert action » (opération secrète) : « un autre mot pour meurtres déguisés, coercition, chantage, corruption, diffusion de mensonges, et fréquentation de terroristes internationaux et de tortionnaires connus. »

La multitude de crimes que ces tueurs, tortionnaires, kidnappeurs, propagandistes, unités d’opérations spéciales, ont menés en notre nom est bien connue ailleurs qu’ici aux USA. Des centaines de millions de personnes de par le monde ont eu à subir personnellement l’âme brutale et malsaine de l’impérialisme américain. Les habitants d’Okinawa, du Guatemala, de Cuba, du Congo, du Brésil, d’Argentine, d’Indonésie, d’Iran, de Palestine, de Panama, du Vietnam, du Cambodge, des Philippines, de Corée du Sud, de Taiwan, du Nicaragua, du Salvador, d’Afghanistan, d’Irak, du Yémen, de Somalie. Ils peuvent vous dire qui nous sommes, si toutefois nous arrivons à les écouter. Mais nous ne le faisons pas. Nous sommes des ignorants, aussi crédules et naïfs que des gamins. Nous célébrons les vertus aux couleurs rouge-blanc-bleu, tandis que nos armées clandestines, qui obtiennent parfois des résultats à court terme, mais nous replongent invariablement et plus profondément encore dans la violence, ont constamment affaibli et discrédité notre nation et les valeurs qu’elle porte. Ces armées clandestines voyagent autour du globe, abreuvées de millions de dollars de nos impôts, semant les graines de dragon qui, comme les guerriers dans le mythe de la Toison d’Or, germent plus tard pour se transformer en images qui nous rappellent notre propre monstruosité.

Chris Hedges

Chris Hedges est journaliste, écrivain et militant américain, Prix Pulitzer en 2002, élu en janvier dernier personnalité de la semaine par TruthDig pour son combat contre la loi de l’enfermement indéfini et sans procès (NDAA) votée par Obama le 31 décembre dernier, il est connu pour ses ouvrages sur le terrorisme et son analyse de la politique étrangère américaine ; il est l’auteur de nombreux articles contre la guerre en Afghanistan. Il a été arrêté par la police lors d’une manifestation devant la Maison Blanche en même temps que la lanceuse d’alerte Colleen Rowley et 134 autres personnes.

Article original : The War in the Shadows

Traduction : GV pour ReOpen911