Demain d’autres loups solitaires ?


par François-Bernard Huyghe

La capacité « militaire » de Breivik – un seul homme, certes bien équipé et bien armé, a pu en tuer 77 – pose un problème, comme celui de Mohamed Merah, qui réussit à une moindre échelle et pour des raisons diamétralement opposées, à faire beaucoup de dégâts seul : d’autres demain ?

Si l’on remonte en arrière et si l’on se souvient que Timothy McVeigh, le tueur d’Oklahoma City, avec deux compagnons, avait tué 178 personnes, attentat le plus sanglant avant le 11 septembre, il y a lieu de s’interroger sur les « loups solitaires » ou assimilés (ou « résistance sans leader », ndlr). En clair, une poignée d’individus se réclamant d’une « révolte sans chefs » armée peuvent-ils, au nom d’une idéologie identitaire ou islamiste, égaler demain ces sinistres records ?

La question est par définition difficile puisque nous parlons de gens – généralement décrits par leurs voisins comme parfaitement intégrés, normaux, etc – qui préparent en secret des attentats (souvent avec une « gamme » de victimes potentielles très vaste). Ne communiquant guère, n’appartenant à aucune organisation qui puisse être surveillée et infiltrée, ils sont peu prévisibles (sauf par leurs écrits et publications sur la Toile, mais nous y reviendrons).

Et comme ils sont des « fusils à un coup » qui ne serviront qu’une fois avant d’être pris ou tués, il est absolument impossible de savoir « avant » s’ils sont doués pour le massacre, s’ils sauront bien fabriquer des bombes comme sur Internet, s’ils sont doués pour ne pas se faire repérer, quelle sera leur réaction psychologique au moment de l’action, si ce sont de bons stratèges dont la vocation ne s’est jamais révélée, etc. Et bien sûr, personne ne sait ce qui se passe dans la tête d’un Breivik ou d’un Merah…

Quelques éléments de réponse, pourtant…

Le terrorisme individuel est tout sauf la règle

Le gros du combat terroriste se développe à la périphérie du monde occidental et sous une forme hybride. Par forme hybride, nous entendons que les groupes à forte implantation territoriale ont entre deux bombes, d’autres activités plus proches de celles d’une bande criminelle ou d’un groupe de guérilla. L’exemple d’AQMI, qui n’a plus que des liens formels avec la structure centrale d’Al-Qaïda, est assez significatif. L’hypothèse qu’eux, ou une organisation proche comme Ansar Dine puisse contrôler des provinces et y imposer leur loi n’est plus de la science-fiction. En Somalie, au Mali, au Nigéria, au Yémen, apparaissent des groupes plus ou moins formellement rattachés à Al-Qaïda, ou au moins à la mouvance jihadiste, et que nous qualifierons volontiers de « multitâches. »

Ils sont tout à la fois capables de « fournir » des kamikazes pour des attentats sur des cibles symboliques, de mener des trafics d’armes, de cigarettes, ou de drogue tout en renouvelant leur stock d’otages occidentaux, de lancer des émeutes, des actions de commando contre des policiers, des militaires ou des prisons, de se déplacer en groupes mobiles armés rayonnant dans des zones transfrontalières, de tenir des zones peu accessibles comme une guérilla, de s’emparer de territoires ou de provinces et de tenter d’y établir une autorité politique permanente. La grande nouveauté est bien cette « mixité » ou cette capacité de mélanger des pratiques qui auparavant étaient chacune le fait d’organisations plus spécialisées.

Comparé à cela, les initiatives individuelles représentent peu en général au moins chez les terroristes islamistes ou indépendantistes qui sont quand même ceux qui font le plus de victimes (voir infographie), même s’il arrive que des « loups solitaires » comme Merah ou Shahzad (l’homme de l’attentat de Time Square en 2010, essaient de se faire former dans des pays de jihad. En règle générale – qu’il s’agisse de jihadistes ou de terroristes européens ou américains qui se sentent menacés (par le gouvernement ou le complot islamique) – le phénomène reste quand même relativement limité : 88 cas signalés entre 1968 et 2010…

Efficacité terroriste

Deuxième point qui renvoie à la pratique terroriste stricto sensu : à l’avenir, les attentats qui réussiront seront sanglants pour des raisons techniques, telle la banalisation de l’action suicide avec véhicule ou les progrès de l’armement (éventuellement , pour certains pays, grâce aux arsenaux pillés de Kadhafi). Le nombre d’attentats faisant plus de cent victimes – hors 11 septembre – a augmenté au cours de la décennie et une explosion « à une décimale » ne frappe plus la planète de stupeur. Regardez quelle surface rédactionnelle occupent quinze ou vingt morts en Irak ou au Pakistan…

Ces attentats demandent souvent des moyens et de l’organisation qui semblent hors de portée des solitaires… C’est une raison de croire que les solitaires ne parviendront pas souvent à égaler les groupes organisés…

En sens inverse, on peut pourtant parier de petits groupes ou acteurs individuels (« homegrown terrorists », loups solitaires, peu importe le nom) proliféreront, pour la raison simple que le nombre des « autoradicalisés » devant leur ordinateur s’accroît facilement et qu’ils sont par définitions peu repérables. Mais nombre d’attentats individuels échoueront, au moins dans les pays développés. Statistiquement, la fin la plus probable pour un terroriste sous nos latitudes est d’être arrêté par la police. Le faible niveau « technique » des solitaires fait qu’ils échouent souvent, sont repérés et manipulés ou sont pris avant la première tentative.

Ainsi, sur 188 « loups solitaires » capturés aux USA (la moitié citoyens américains), quinze ont entamé une action effective. Excepté le tueur de fort Hood avec ses treize victimes, ils n’ont pas pas réussi à tuer d’Américains. Pareillement, en Europe, la « réussite » de Breivik ou de Mohamed Merah ne doit pas cacher la forêt des échecs et découragements. Pour des centaines de terroristes potentiels derrière leurs écrans, le taux de passage à l’acte n’est pas énorme : treize loups solitaires européens depuis 2008 (quatorze avec les attentats de Brindisi) ont effectivement commis des attentats.

Bien entendu, on peut discuter l’adjectif « solitaire » : il est rare que l’on agisse totalement seul, sans quelques aides pour l’intendance, des voyages et rencontres pour la motivation ou sans être habité par ce sentiment d’appartenir à une communauté d’élus qui caractérise le groupe terroriste.

Dans leurs réseaux comme dans les réseaux sociaux tout court, la tendance lourde n’est pas à la pyramide, à la hiérarchie, à l’autorité, aux longs apprentissages, aux pesantes formations idéologiques, aux planifications durables, à la production idéologique sophistiquée… Elle est au léger et au spontané, à l’individuel et à l’informel, au collaboratif et au souple, à l’initiative de la base et à la circulation rapide de l’information, de l’approbation et de l’expertise, à la formation en ligne et aux réseaux sociaux informels. Bref les « révoltes sans chefs » sont dans l’air du temps. Y compris quand elles se manifestent par la violence armée.

L’image et l’action

Tendance, complémentaire du précédent, l’expression terroriste se fera de plus en plus en images et sur la Toile. La pratique terroriste, « propagande par le fait », s’accompagne presque toujours d’un discours justificatif (pourquoi nous le faisons), impératif (ce que nous attendons de nos ennemis en le faisant), revendicatif (qui l’a fait et au nom de quel acteur historique, prolétariat, Oumma, minorité ethnique opprimée, etc), incitatif (qui nous voulons mobiliser ou « réveiller »), programmatique (comment et dans quel but nous ferons pire encore)…

C’est pourquoi nous avions intitulé un livre co-écrit avec Alain Bauer « Les terroristes disent toujours ce qu’ils vont faire. » Mais ce discours ne s’exprime plus par de longs manifestes tapés en simple interligne sur une Underwood et déposés dans la boîte à lettre d’un journal. Il se met en images et en scénario. Voir les dizaines de vidéos du « producteur d’Al-Qaïda » as Sahab qui possède ses studios, fait des montages d’images sanguinaires ou de longs prêches. Voir les testaments de kamikazes (qui transforment leur propre mort en message/spectacle).

Voir les montages très dynamiques (avec une esthétique proche de celle des clips publicitaires) d’Anders Breivik. On ne verra pas, en revanche, le « reportage » tourné par Mohamed Merah dans le feu de l’action, mais qu’il n’a pas eu le temps de diffuser sur la Toile.

Cette passion de l’image (y compris sinistrement narcissique) n’empêche pas l’expression écrite : le record étant sans doute le manifeste de Breivik, plus de 1300 pages restées des mois en ligne sans que l’on s’alarme, perdu entre des millions de textes disponibles. Cela n’empêche pas non plus un tendance très moderne au « clavardage » permanent, à la conversation ininterrompue avec sa communauté, au récit de soi et à l’évaluation sur les forums jihadistes, sur Twitter…

Et désormais, un groupe ou un individu tenté par le terrorisme ouvre aussi facilement sa page Facebook qu’une amicale de riverains mécontents et se confronte au même problème de visibilité par les moteurs de recherches, aux recommandations et indexations.

Le problème d’un service de police ou de renseignement est que, parmi tous ces projets sanglants qui s’épanouissent sur la Toile, et toutes ces annonces terrifiantes de vengeance au nom de Dieu ou de la race, la plupart restent des fantasmes et les « clients sérieux » sont particulièrement difficiles à distinguer…

Que conclure ? en dépit de tentatives d’imitation la probabilité de voir s’épanouir demain d’autres Breivik ou Merah reste faible… Mais nous parlons là probabilités, au risque d’être démentis demain par un nouveau surdoué de la terreur, imprévisible par définition… Pas très rassurant !

François-Bernard Huyghe

Source : François-Bernard Huyghe

4 réponses à “Demain d’autres loups solitaires ?

  1.  » avec alain bauer  » dommage, tout laisse penser que les deux attentats précités n’auraient pu se dérouler sans une complicité quelconque dans les appareils d’état (les bombes de breivik placés par des « amis » de syndicat policiers d’extrême droite à forte infiltration US durant l’exercice d’attentat qui précédait l’entrée en scène d’ABB; faux enregistrements de Merah fabriqués de toutes pièces pour être diffusés devant le plus large public, alors même que le contenu des enregistrements portés à la connaissance de l’avocate représentant la famille en France démontre l’innocence du présumé coupable). Il suffit pour cela de s’en tenir aux faits, faits que je ne tenterai pas d’amener plus précisément à votre connaissance par ce court commentaire mais que toute personne intéressée pourra trouver par elle-meme, si la vérité veut, pour elle, dire plus que la vulgaire prestation réthorique.
    Paix

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