Le jeu de Bibi : un chantage nucléaire ?


par Justin Raimondo pour Antiwar

Une attaque israélienne contre l’Iran doit nécessairement aller jusqu’à l’usage d’arme nucléaire.

Les Israéliens vont tout faire, entraîner, menacer, effrayer afin que les Etats-Unis attaquent l’Iran : le monde n’a pas vu une telle représentation de débordement hystérique depuis que ma nièce de trois ans a menacé de retenir son souffle jusqu’à ce que ses parents acceptent d’acheter les six Barbies Fashionistas. Geindre, geindre, geindre : Se plaindre, se plaindre, se plaindre : cela a été le numéro exécuté par Bibi Netanyahou depuis que ce ministre a pris ses fonctions. Toutefois, les hystériques ont atteint un crescendo perçant sans précédent la semaine dernière, une tournure des évènements consciencieusement rapportée dans le Washington Post :

« Une vague de déclarations publiques et de citations anonymes aux médias israéliens, la semaine dernière, ont permis de spéculer qu’une attaque israélienne pourrait avoir lieu avant l’élection présidentielle américaine de novembre. Des responsables israéliens n’ont pas en odeur de sainteté ces « peu fiables » Américains qui leur ont envoyé environ 4 milliards de dollars l’année dernière, fait une grande exhibition de tests de défense anti-missiles dans le pays, et une distribution de masques à gaz en vue de la très menaçante et tant attendue première frappe israélienne sur l’Iran. »

Je vais souffler, je vais souffler, et je vous fais sauter la baraque !

Le loup israélien est à la porte, mais on peut se demander dans quel matériau est faite la maison du président : paille, bois, ou briques ? Et quand le loup descendra par la cheminée, est-ce que la marmite sera en ébullition ? Gardons nous de pousser l’analogie au-delà du point de non-retour, mais quand il s’agit d’Israël et de ses exigences incessantes, « Non, par le poil de mon petit menton »* ne figure pas dans le vocabulaire administratif.

Alors que certains fonctionnaires peuvent exprimer de tels sentiments en privé, en public, la réponse américaine à la tentative ouverte de Netanyahou de faire chanter cette Maison Blanche a été le silence complet. Si vous écoutez vraiment attentivement, vous pouvez distinguer la chute des premières feuilles qui tombent sur le parterre de la Maison Blanche. Mis à part la rhétorique proverbiale passe-partout de n’écarter aucun option de la table, tout en saluant le « succès » des sanctions, les Américains ont été étonnamment pondérés, en dépit de leur réticence habituelle à se frotter à Tel-Aviv.

Pourquoi ça ? Oui, oui, je sais, il s’agit de la Vaste Conspiration Sioniste Qui Contrôle le Monde, comme le soutiennent quelques critiques malavisés et simplistes d’Israël. Alors que rien de ce que je vais dire ou écrire ne parlera de ces gens hors de leur réductionnisme primitif, il ne s’agit pas de nier l’existence ni la puissance du lobby pro-israélien dans ce pays. Il s’agit simplement de suggérer que quelque chose est à l’œuvre ici, une raison non notifiée mais déjà évoquée – c’est à dire la possibilité que Netanyahou joue avec cette administration, en menaçant de lancer une première attaque nucléaire contre l’Iran.

Cette possibilité a été préfigurée, vous vous en souvenez, par Benny Morris, l’historien israélien dans le New York Times, le 18 juillet 2008 :

« Israël attaquera presque certainement les sites nucléaires iraniens dans les 4 à 7 mois qui viennent. […] Si cette attaque échoue, le Moyen-Orient fera face presque certainement à une guerre nucléaire, soit après une frappe préemptive nucléaire israelienne, soit lors d’un échange de frappes nucléaires intervenant peu de temps après l’obtention de la bombe par l’Iran.

Il n’est dans l’intérêt ni de l’Iran ni des Etats-Unis (ni, d’ailleurs, le reste du monde) que l’Iran soit dévasté par une frappe nucléaire, ou qu’Israël et l’Iran subissent un tel sort. Nous savons ce qui s’ensuit : une déstabilisation traumatique du Moyen-Orient avec de retentissantes conséquences politiques et militaires dans le monde entier, de graves péjudices à l’approvisionnement pétrolier de l’Occident et une pollution radioactive de l’atmosphère de la terre et de l’eau.

Mais si une attaque conventionnelle israélienne ne parvient pas à nuire ou retarder le programme nucléaire iranien de façon significative, un attisement du conflit irano-israélien en escalade nucléaire s’en suivra très probablement. »

A l’époque je pensais que cela n’aurait jamais été publié dans le Times sans au moins l’anticipation et l’encouragement de responsables du gouvernement israélien, peut-être la faction la plus belliciste de l’establishment de la sécurité nationale. On peut se demander si la sombre prophétie de Morris est devenue réalité dans la mesure où Bibi menace maintenant de la réaliser.

Cela est logique techniquement, sinon la menace d’Israël de lancer une attaque en solo serait autrement vaine. Les prétendues installations nucléaires de l’Iran sont si bien dispersées, et, dans le cas de l’installation de Fordo, si bien fortifiée à représenter qu’elle représenterait un défi insurmontable pour les capacités militaires israéliennes. Une première frappe ne les abattrait tout simplement pas, et la guerre qui s’ensuivrait serait beaucoup plus longue que les trente jours de blitzkrieg (guerre éclair) imaginés par certains responsables israéliens. Ce qui les détruirait, cependant – et éventuellement menacer l’existence même du régime iranien – serait peut-être quelques bombes nucléaires bien ciblées.

Sur cela, Israël peut toujours compter : en effet, le Premier ministre israélien aurait eu quelque chose à voir avec leur acquisition initiale, selon des documents récemment dé-classifiés personne en dehors d’Israël n’y prête beaucoup attention. Quel serait le récit pour nos mélodramatiques futurs historiens et biographes de Netanyahou : il fait chanter les Américains avec la même arme que Netanyahou, alors plus jeune, avait volé sous leur nez.

Peut-être que les Israéliens vont se contenter de quelque chose de moins que la tête d’Ahmadinejad en échange de l’appel de ses pit-bulls nucléaires – comme par exemple, la libération de Jonathan Pollard, l’éternel favori des politiciens de droite israéliens, et une sévérité accrue sur des fuites soulignant la menace posée par le renseignement israélien pour les intérêts américains au Moyen-Orient. Mais combien de temps ces concessions vont-elles les contenter ? Les maîtres-chanteurs ne sont rarement contentés par quelques rétributions. Les élections de novembre vont et viennent, sans frappe israélienne prévue – mais cette éventualité planera toujours sur la tête d’Obama, une véritable épée de Damoclès suspendue par un piètre fil. Pas étonnant que ses cheveux blanchissent.

Compte tenu de la menace nucléaire émanant d’Israël, on peut se demander comment et pourquoi les Européens sautent dans le train des sanctions avec tant d’empressement. Après tout, n’avons-nous pas dit que les Européens étaient farouchement hostiles à Israël, et que cela était la conséquence directe du « nouvel antisémitisme » ? Pourquoi un si important revirement ?

Quand on envisage une guerre nucléaire et ses conséquences, la première question est la proximité géographique : les conséquences sur l’environnement d’un conflit nucléaire en Europe contiennent une part importante de subjectivité. En effet, si Bibi se livre à un coup de poker nucléaire, ensuite, il est facile de voir que les Européens vont ainsi appliquer des sanctions plus grandes – et même une guerre préventive – dans le souci d’éviter un plus grand mal.

Et c’est sans même parler des conséquences pour Israël, si un tel scénario d’horreur se produisait, sur lequel tout le monde porterait un jugement sévère – et non des moindres, le jugement de l’histoire. Là encore, les Israéliens ne s’en soucient pas tellement.

En alignant un argument en faveur de la destruction de l’Iran, le professeur Morris fait écho à un prétexte souvent avancé par les responsables du gouvernement israélien et leurs alliés néoconservateurs aux Etats-Unis : c’est à dire que le régime iranien n’est pas rationnel dans le sens occidental du terme, et que ses dirigeants ne sont pas des acteurs raisonnés. Selon ce sujet à caution, il s’agirait de théologie chiite, ce qui signifie que les soi-disant dirigeants iraniens aspireraient à exercer leur plus grand devoir religieux, le martyre. Une fois qu’ils auront accès à des armes nucléaires, les mollahs de Téhéran ne seront pas dissuadés par la perspective de représailles : puisque que leur devoir religieux est la destruction d’Israël, ils n’hésiteront pas à lancer une attaque nucléaire.

Sans aller trop loin dans le détail sur la mesquinerie de cet argument usé jusqu’à la corde, je voudrais suggérer que l’on pourrait, à ce stade et à juste titre, s’interroger sur la rationalité de la direction israélienne actuelle. Ils semblent décidés à plonger la région dans une conflagration susceptible d’ébranler une grande partie du reste du monde.

En caractérisant les Iraniens d’acteurs irrationnels, les propagandistes d’Israël se sont enfermés dans un cas typique de projection. Aveuglés par un fondamentalisme religieux ambitionnant le Grand Israël comme un accomplissement de la Volonté Divine, les radicaux qui ont pris le contrôle du gouvernement israélien inspirent beaucoup plus un sentiment de menace directe que leurs équivalents musulmans – car, après tout, les Israéliens sont réellement en possession d’un grand nombre d’armes nucléaires, pas moins de 500.

Si nous prenons la rhétorique israélienne au pied de la lettre, alors la possibilité d’une frappe nucléaire israélienne est plus qu’une simple spéculation. La position israélienne est claire : le fait que l’Iran détienne la capacité d’assembler une arme nucléaire représente un « menace existentielle » pour l’Etat juif. S’ils doivent choisir entre endurer un autre holocauste ou en infliger un – quelle décision prendra Netanyahou ?

Si mon hypothèse est correcte, alors il a déjà fait son choix – c’est à l’administration Obama qu’il appartient maintenant d’agir.

Justin Raimondo

Note

* l’expression vient de la version anglaise des « Trois petits cochons » : “not by the hair of my chinny chin chin” est devenue un proverbe.

Article original : Bibi’s Game: Nuclear Blackmail ?

Traduction : E. de R. pour le MecanoBlog

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