Clinton réconforte Erdogan


par M. K. Bhadrakumar pour Indian Punchline

La Russie et la Chine ont décidé de passer à autre chose et de laisser les champs de la mort syriens dégagés aux courageux soldats – ou aux idiots, en fonction du point de vue que vous adoptez – de la Turquie, des États-Unis, de l’Arabie saoudite ou du Qatar. Les évaluations russes et chinoises sont étonnamment similaires, à savoir, que la guerre civile a très sérieusement commencé et que le résultat de celle-ci, le cas échéant, ne sera connu qu’à la plénitude des temps.

Même un arabisant et expérimenté sage tel que Evgeniy Primakov hésiterait à hasarder une hypothèse sur l’issue de celle-ci. Donc, elle est maintenant principalement une entreprise turco-américaine conjointe avec l’apport de fonds provenant des cheikhs du Golfe Persique. La Russie et la Chine ont estimé que les Etats-Unis et leur coalition ont volontairement saper la mission de Kofi Annan et ont seulement voulu gagner du temps pour transformer les rebelles syriens en force de combat, et maintenant ils pensent que cet objectif a été réalisé.

Un éditorial du Quotidien du Peuple a laissé entendre, en termes vigoureux, que la Russie et la Chine ne seront pas partie prenante des quelconques mesures de l’Ocident afin de légitimer une intervention militaire en Syrie via un mandat au Conseil de Sécurité des Nations-Unies. Ce qui signifie, que l’Occident est confronté à un choix qui n’en est pas un. Bien sûr, Washington sait que c’est un piège.

Le problème est qu’il va devenir un piège – ce genre de guerre par procuration en développement en Syrie, peut être combattue sans résultat pendant des mois, voire des années. Le « changement de régime » est censé être le moyen le plus rapide, l’opération éclair la plus avantageuse, pour qu’elle soit rentable. Ou bien, les évènements peuvent échapper à tout contrôle, comme il en a été le cas en Irak.

C’est exactement ce qu’un éminent expert russe prévoit qu’il va se passer – Yevgeniy Satanovski, président de l’Institut du Moyen-Orient à Moscou. Malheureusement, son interview parue dans Osobaya Bukva (6 Août) est en russe, alors permettez-moi de reproduire quelques extraits de la traduction brute (l’humour russe ne se prêtant pas à la traduction):

A. La mission de Kofi Annan

« Kofi Annan était un émissaire de conscience qui se trouvait dans une situation que l’on peut qualifier d’impasse où il était impossible de faire quoi que ce soit. […] Les guerres civiles ne se règlent pas par des médiateurs internationaux. […] Il n’avait aucune chance depuis le début. Ainsi donc, quand il a vu ce qui était évident pour tout le monde, en tant que bureaucrate, il a décidé d’arrêter avant que le jeu des reproches ne commence. »

B. Une intervention militaire occidentale

« Avant d’envoyer les troupes, vous devez comprendre comment les en sortir – combien de pertes vous pouvez accepter, si vous pouvez atteindre le système de défense aérienne ou non, et ainsi de suite. Il s’agit là d’une entreprise extrêmement coûteuse. Ces troupes seront attaquées avec des armes chimiques, entre autres choses. Le régime a déjà prévenu clairement, il a fait ce qui s’imposait en alertant. »

« Quel genre de fou serait prêt à déclencher une guerre pendant une année électorale ? Par ailleurs, trois mots peuvent différencier le président Bush des néocons du président Obama – Nobel de la Paix […] S’il y a une guerre avec l’Iran, elle  pourrait être attribuée au programme nucléaire de l’Iran ou à son comportement agressif. Mais avec la Syrie ? Pourquoi ? Eh bien, dans ce monde tout peut arriver, mais les chances d’une intervention militaire occidentale en Syrie sont minimes. »

C. Les perspectives du régime de Bachar

« Une sévère guerre civile se déroule là-bas elle est activement encouragée de l’extérieur. Il y a de ce fait une guerre de l’information qui projette en permanence un régime sur le point de tomber. Mais tout cela n’a rien à voir avec la réalité. »

« L’offensive des groupes terroristes sur Damas a échoué. Les rébellions à Alep ont tourné court. […] La tentative d’ouvrir un couloir de la frontière turque à Alep afin de fournir de l’armement a été déjouée. La frontière avec l’Irak est contrôlée par les peshmergas kurdes qui sont des alliés de Bachar. […] De toute évidence, Bachar va utiliser ces opportunités avec la plus grande ténacité. Autrement dit, si la Turquie le frappe, les Kurdes frapperont la Turquie après coup. »

« Comment la position de Bachar peut-elle être aussi mauvaise ? Il ne peut pas être brillant, compte tenu de l’agression conjointement soutenue par l’Arabie saoudite, le Qatar, la Turquie et la communauté occidentale. Mais il est dans une bien meilleure position que celle de Mouammar Kadhafi. […] D’ailleurs, il a appris de la guerre de Libye. Et il se défendra jusqu’à la fin. »

« Une proportion importante – l’épine dorsale – de l’opposition se compose de membres d’Al-Qaïda des personnes venues de l’extérieur de la Syrie, mais finalement, ils ne peuvent pas être en nombre illimité. […] Alors, que vous avez environ un demi-million de personnes travaillant pour les forces de sécurité syriennes, parmi lesquels un tiers sont des militaires endurcis. Quand bien même y aurait 20 000 déserteurs, serait-ce un problème pour le régime ? Il pourrait parfaitement s’en sortir. »

À mon avis, les politiques américaines ne sont pas benêts au point de ne pas déjà savoir ce que Satanovski explique. Pas étonnant, que la France sonde la manière dont une réunion des représentants permanents [du Conseil de Sécurité] (P-5), tâche incombant au ministre des Affaires étrangères, pourrait avoir lieu fin août. En terme simple, l’Occident a besoin de la Russie et de la Chine. Et une fois de plus, la secrétaire d’Etat Hillary Clinton a fait une chose sensée en détournant son avion de provenance d’Afrique du Sud vers la Turquie, avant de rentrer au pays.

Les Etats-Unis ont besoin que la Turquie ne se déballonne pas. Après tout, les Turcs ont un dispositif de renseignement assez  efficace, une coopération qui pourrait se révéler être un guêpier pour la Turquie. Le Premier ministre turc Recep Erdogan est, lui aussi, un politicien habile, il sait que même les observateurs islamistes qui généralement s’enthousiasment à son sujet sont quelque peu désappointés par les perpétuelles douches écossaises de la politique étrangère turque. Le fait est que, Saoudiens, Qataris (et Occident) peuvent se contenter d’encourager, c’est Erdogan qui tire les ficelles.

M. K. Bhadrakumar

Article original : Clinton to pep up Turkey’s Erdogan

Traduction : E. de R. pour le MecanoBlog

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