La voie de la résistance: obliger les puissants à parler de la Palestine


par Sonja Karkar pour Australians for Palestine

Aujourd’hui on n’a plus d’excuses à ignorer la vérité sur la Palestine. Même en prenant en compte la désinformation propagée par les médias dominants, on a suffisamment d’aperçus sur la situation d’un peuple opprimé à Gaza, en Cisjordanie et à Jérusalem-Est et elle devrait nous obliger à nous poser des questions. L’Internet est d’une grande aide. Si autrefois Israël manipulait les médias, des millions de gens peuvent désormais voir des vidéos et des témoignages qui montrent l’occupation israélienne dans toute son horreur – ou en lire. Des initiatives internationales comme la courageuse Flotte pour Gaza obligent les médias dominants eux-mêmes à fournir des informations, ne fût-ce que brièvement. En conséquence les gens veulent voir eux-mêmes ce qui se passe en Palestine et ils reviennent avec des expériences qui les ont profondément  ébranlés.

Ils ont vu des files d’attente infinies aux points de contrôle – des soldats en armes décident de les autoriser ou non à passer ; des familles ruinées essaient de récupérer dans les décombres de leurs maisons quelques objets utilisables, pendant que des bulldozers se préparent à détruire la maison suivante; des paysans inconsolables pleurent leurs oliviers séculaires arrachés, et leurs vergers incendiés; des enfants déjà traumatisés se demandent quand la prochaine roquette ou la prochaine bombe va anéantir leur famille ou leurs amis; des gens terrorisés attendent le bruit des bottes de troupes venues arrêter Dieu sait qui aux petites heures du matin; et tout cela dans l’ombre du mur qui obscurcit le paysage et même coupe les Palestiniens du reste du monde et les enferme dans une sorte de prison.

Tout ceci ne représente que la partie émergée du projet israélien : instituer un apartheid pour établir un État exclusivement juif – dans un pays où presque la moitié des habitants sont des Palestiniens autochtones et que des millions d’exilés attendent de pouvoir rentrer chez eux.

Il aurait fallu sonner le tocsin lorsque ces informations ont transpiré, mais un mur de silence s’y oppose, tandis que nos dirigeants politiques assurent à Israël la fidélité du suzerain, ou s’en font inconsidérément honneur ou encore vont en visite en Israël aux frais de l’État. Et ce tocsin devrait sonner plus fort, lorsque les crimes de guerre d’Israël sont documentés par des défenseurs des droits humains et que des enquêtes officielles sont violemment attaquées puis oubliées.

Mais le monde manque de courage. Les gens ont peur d’être accusés d’antisémitisme. Même des Palestiniens, Sémites aux aussi, craignent d’en subir les inconvénients et d’être frappés d’exclusion dans des pays où ils ont trouvé refuge. Et les gens ne s’en tiennent pas à redouter les conséquences; le simple fait de dire ou entendre la vérité les inquiète. Ils craignent de que leur conscience alertée ne les pousse à agir, et donc enfoncent plus profondément encore la tête dans le sable, où il espèrent que même le silence se taira.

Et voilà le défi posé aux défenseurs du monde entier: comment amener les puissants à parler de la Palestine, si même les gens ordinaires n’osent en parler, par crainte des puissants ?

Face à des médias diffusant le sionisme jusqu’à saturation et aux nouvelles campagnes « Marque Israël », beaucoup de gens disposés à s’engager en faveur de la Palestine pourraient se décourager, mais nous constatons sans cesse combien un seul individu capable de dire la vérité aux puissants peut être efficace.

Edward Said , un scientifique et intellectuel récemment décédé, a montré mieux que personne qu’un individu isolé peut compter dans la défense de la Palestine. Il a vu en particulier que la voix des intellectuels trouve un « écho ».

Bien sûr il n’est pas nécessaire d’être un intellectuel. Les mots de Said valent pour chacun de nous. Il dit que le silence est « blâmable » et l’a décrit comme cette attitude qui consiste « à se détourner d’une position fondamentale difficile à tenir, que l’on sait juste mais que l’on n’ose prendre. On ne veut pas sembler trop politisé, on craint de paraître controversable; il nous faut un chef, une autorité; on voudrait rester mesuré, objectif, modéré ; on espère ne pas quitter le mainstream responsable… »(1)

L’intellectuel Said disposait certes de ses travaux universitaires, de son point de vue de professionnel, de ses recherches et publications pour donner du poids à ses déclarations, mais il lui fallait tout autant de courage qu’à un autre pour braver le paradigme communément admis. La mise en question naît de la connaissance de la vérité ; le courage, du respect d’un principe face à une condamnation collective. Il en va de même face au tir de barrage des mensonges sionistes et aux déclarations de ceux qui, par intérêt personnel, sont prêts à flatter les puissants.

Lorsqu’en 1993 presque tous croyaient qu’une poignée de main sur les marches de la Maison Blanche scellerait les accords négociés à Oslo et garantirait enfin aux Palestiniens leur liberté et la paix à la région, Edward Said a vu que ces accords fourniraient à Israël le prétexte pour poursuivre son expansion coloniale et consolider l’occupation. Mais il savait que critiquer Oslo apparaîtrait en réalité comme une prise de position contre « l’espoir » et « la paix ». En décidant de le faire, il passait outre à la direction révolutionnaire palestinienne qui avait négocié son État.

Bien que cette opinion ait valu à Said nombre d’attaques, il n’était pas prêt à se laisser avoir par une tromperie qui n’apporterait aux Palestiniens ni espoir ni paix, il le savait bien. Et, comme il l’avait prévu, cette « pacification » stérile finit par révéler, d’année en année, l’effrayante réalité d’Oslo : les Palestiniens devinrent les victimes de la « matrice de contrôle » israélienne, pour reprendre le terme du militant israélien Jeff Halper en 1999… (2) Et cette domination d’un peuple sur un autre, sans aucune intention de se pencher sur les injustices infligées aux Palestiniens qu’une purification ethnique avait chassés de leur pays, a immanquablement conduit Israël à pratiquer un apartheid.

Les Palestiniens ne possèdent plus rien qui puisse s’appeler un État. Sur tous les fronts leur existence est mise en péril. Mais des intellectuels, en accord avec les politiques, continuent à parler de la solution des deux États, un mantra que les médias dominants reprennent de façon peu critique, voire mensongère. Les gros bonnets des médias prétendent que l’existence d’Israël est menacée. Mais il est chaque jour plus évident que les Palestiniens n’ont aucune chance contre Israël: ce pays est armé jusqu’aux dents, armes nucléaires et conventionnelles. Les Palestiniens n’ont jamais eu d’armée ni de moyens suffisants pour lutter contre l’occupation de leur terre et leur propre spoliation. Rien d’étonnant si la solution des deux États est devenue une sorte de panacée pour le la lutte palestinienne à l’autodétermination.

Cet attachement à une idée depuis bientôt 20 longues années est sapé par le fracas des marteaux et engins de construction qui résonne depuis les colonies illégales à travers toute la Cisjordanie et Jérusalem-Est et induisent à Gaza des fractures sociales catastrophiques. Ce fracas est désormais couvert par la rhétorique de la « paix économique », de la « mise en place d’institutions », de la « démocratie », de la « sécurité internationale » et de la « construction d’un État ». Il faut saisir toute occasion d’interroger ces termes, car, isolés de la réalité locale, ce ne sont pas seulement des mots, mais des concepts dangereux.

Quel sens a la « paix économique » si l’on ne comprend pas que les industries où travaillent les Palestiniens n’ont d’autre but que de pourvoir Israël en main d’œuvre esclavagiste et produits à bon marché. Pourquoi soutenir la « mise en place d’institutions » si Israël continue à saper et détruire les programmes qui s’efforcent déjà d’être au service de la société palestinienne. La « démocratie » n’est qu’un mensonge lorsque après les élections correctes de 2006 Israël et le reste du monde dénient au Hamas le droit de gouverner. C’est une pantalonnade d’accepter une « sécurité intérieure » quand les Palestiniens eux-mêmes sont armés et entraînés pour surveiller leur propre peuple – selon le schéma israélo-américain du « diviser pour régner ». « Construire un État » n’est que des mots creux, si Israël continue à voler la terre et à construire des colonies illégales, en enlevant aux Palestiniens leurs maisons et leurs moyens d’existence pour les entasser dans des ghettos isolés et entourés de murs.

Malheureusement, Edward Said avait raison.

C’est à nous, désormais,de dire la vérité et d’agir courageusement, sans égards pour la censure que nous subirons sans doute. On prête à Schopenhauer l’affirmation selon laquelle la vérité passe par trois stades: « D’abord on la ridiculise, ensuite on la combat, enfin on la trouve évidente ».  Nous en arrivons au troisième stade : les 11 millions de Palestiniens, qu’ils vivent dans les territoires occupés ou soient des citoyens israéliens de seconde zone, des réfugiés apatrides ou des membres de la diaspora, sont une réalité vivante. C’est là le talon d’Achille d’Israël, et Israël en est conscient. Les Palestiniens ne sont plus les humbles bergers et paysans que les forces armées sionistes ont chassés par la terreur pour faire place nette à Israël. Une nouvelle génération est là qui demande justice et la réclame avec des mots éloquents et une stratégie non-violente. Leur message c’est: pas de normalisation des relations avec Israël, tant que ce pays opprimera les Palestiniens, leur déniera leurs droits et violera le droit international. Et le boycott, le retrait des investissements et les sanctions sont des moyens légitimes d’affronter un pays qui s’arroge le droit à un état d’exception permanent et pour l’assurer recourt à des pratiques extrémistes et criminelles.

Bien sûr, on est toujours tenté de suivre la pente la plus facile, surtout si l’on est incapable de se mettre à la place de ceux que les médias occidentaux présentent sous un faux jour et démonisent avec tant de succès. Mais peu à peu le monde change et les gens s’aperçoivent qu’eux aussi sont vulnérables, depuis que les sociétés occidentales commencent elles aussi à se défaire sous le poids des forces gouvernementales, qui faute de contre-pouvoirs échappent à tout contrôle. Les principes et droits humains universels reconnus dans lois humanitaires internationales, naguère les piliers de la démocratie, ont été oubliés dans la panique de la « guerre contre le terrorisme » qu’il fallait mener à tout prix. Bien peu ont eu le courage de braver le système en place.

Nous pouvons tous effectivement « faire jaillir la réalité de quelques-uns de ses possibles », selon le Professeur Ghassan Hage, de l’Université de Melbourne(3). Cela se produira à l’instant utopique où nous oserons affronter nos pensées, nos peurs et nos préjugés. C’est dans cet espace que gît la puissance inexploitée que nous recherchons pour pouvoir dire la vérité en toute justice. C’est dans cet espace que gît la possibilité dune mutation politique. C’est dans cet espace que se trouveront toujours ceux qui résistent et obligent les puissants à parler de la Palestine.

Sonja Karkar

Notes

1. Edward Said, „Representations of the Intellectual.London“: Vintage.1994 p.74

2. Jeff Halper, “The 94 Percent Solution: The Matrix of Control”, Fall 2000, Middle East Report 216

3. Ghassan Hage ,“The Real, the Potential and the Political“, Conférence à la Res Artis Conference, Sydney,10.-16. août 2004

Article original : Talking Palestine to Power

Traduction : Tlaxcala

Une réponse à “La voie de la résistance: obliger les puissants à parler de la Palestine

  1. Encore un article qui ne represente en aucun cas la réalité.
    Mais votre façon d’assuré que vos dire sont vrai ca oui, c’est une réalité ! Et apres vous avez peur d’être appelé antisemite mais faut comprendre pourquoi..

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