Asie : une reconfiguration géopolitique (3/3)


par Barry Bunzan

Le « supercomplexe » asiatique a pris forme : on le voit à travers le modèle d’adhésion croisée aux organisations intergouvernementales asiatiques et avec l’apparition de politiques de contrepoids à la Chine, en particulier en Inde. L’engagement des États-Unis en Asie de l’Est et du Sud participe également de ce supercomplexe. Le durcissement de Pékin depuis 2008 favorise le maintien de l’influence américaine en Asie, malgré le déclin de Washington sur la scène internationale.

Première partie

Seconde partie

Contrepoids et containment

Nombre d’États voisins de la Chine, à la plus grande satisfaction des faucons de Washington, commencent à craindre que le durcissement récent de l’attitude de la Chine, tant en matière de litiges territoriaux que de politique intérieure, ne préfigure pire encore. Cette menace, ressentie par le Japon, l’Inde, le Vietnam, les Philippines ou l’Australie, les pousse à renforcer leur alliance avec les États-Unis qui n’ont ainsi aucun mal à maintenir leur positionnement stratégique dans le Pacifique occidental et l’océan Indien. L’Inde et plusieurs États d’Asie du Sud-Est cherchent de manière croissante à s’allier entre eux, avec le Japon ou les États-Unis pour faire front contre la menace chinoise. C’est là le véritable cadeau diplomatique et stratégique que les tenants chinois d’une ligne dure font aux États-Unis, et il vient à point pour accompagner le revirement stratégique récent de Washington qui replace l’Asie au coeur de la politique de sécurité américaine.

Le renforcement des liens stratégiques entre l’Asie du Sud et l’Asie de l’Est dépendra principalement de la manière dont les montées en puissance respectives de l’Inde et de la Chine s’articuleront et de la répercussion de cet essor sur les alliances et l’engagement des États-Unis en Asie. On peut désormais discerner les prémices d’une interaction stratégique, encore limitée mais bien réelle, entre l’Inde et la Chine, adversaires davantage qu’ennemies. Elles s’opposent directement – différends frontaliers et sur les fleuves qui les traversent (IISS, 2010) – et indirectement – engagement de chacune dans la région d’influence de l’autre. Pour I. Rehman (2009) et D. Scott (2008), Inde et Chine se livrent à un jeu de containment et d’anti-containment, prises dans l’engrenage des dilemmes de sécurité. De manière générale, les réalistes indiens et chinois craignent le développement d’un profond antagonisme entre les deux puissances montantes, à leurs yeux inévitable du fait des différends frontaliers, de la détention par les deux pays de l’arme nucléaire, de leurs rivalités navales, économiques et en termes de stature internationale.

La Chine s’emploie à détourner l’attention de l’Inde en apportant un soutien aux États voisins ; elle est plus présente en Asie du Sud – au Pakistan, en Birmanie et au Sri Lanka (Paul, 2010). Elle tente aussi de maintenir l’Inde hors des OIG est-asiatiques et du Conseil de sécurité des Nations unies (Ladwig, 2009, Xiao, 2009). Pékin cherche par ailleurs à projeter sa puissance militaire dans l’océan Indien, notamment en construisant des infrastructures portuaires et de transport au Pakistan, en Birmanie et au Sri Lanka, officiellement pour favoriser les échanges économiques mais qui pourraient servir de point d’appui au déploiement d’une présence militaire (Ladwig, 2009). Les conséquences de l’intensification considérable des échanges commerciaux entre la Chine et l’Inde restent encore incertaines. Pour B.R. Nayar (2010), le phénomène aurait une influence modératrice sur la Chine, moins tentée d’encourager l’hostilité des États d’Asie du Sud envers l’Inde. Ce n’est pourtant pas ce qu’on observe aujourd’hui : la Chine adopte une ligne plus dure que jamais dans les différends frontaliers qui l’opposent à l’Inde et fournit des réacteurs nucléaires au Pakistan. Comme les États-Unis, l’Inde cherche à limiter l’investissement chinois dans des secteurs sensibles tels que l’énergie ou les télécommunications (IISS, 2010).

L’Inde joue le rapprochement avec Washington

L’élément principal de la politique de contrepoids de l’Inde face à la Chine est le rapprochement avec Washington amorcé en 2000, qui a notamment permis à New Delhi de se voir reconnaître le statut de puissance nucléaire (Pant, 2009). L’Inde n’entend cependant ni s’aligner ni s’enfermer dans la rivalité opposant son allié à la Chine. Elle nourrit le projet ambitieux d’étoffer ses forces avec par exemple une marine de haute mer dotée de trois porte-avions, pour affirmer sa présence comme puissance dominante dans l’océan Indien (Ladwig, 2009, IISS, 2009). New Delhi a par ailleurs fait évoluer sa politique de « regard vers l’Est », qui visait au départ d’abord à arrimer le pays au moteur de croissance économique régional, vers un engagement plus global en Asie de l’Est. L’Inde et la Chine se livrent une bataille d’influence en Birmanie ; la première entretient des liens d’amitié étroits et anciens avec le Vietnam, dont elle espère faire un allié aussi loyal que le Pakistan à l’égard de la Chine (Rehman, 2009). En Asie du Sud-Est, l’Inde cultive aussi de bonnes relations avec Singapour et l’Indonésie. La marine indienne est régulièrement présente dans la région et y participe à des exercices navals avec ses partenaires locaux. Ceux-ci se réjouissent du contrepoids ainsi apporté à la présence chinoise (Ladwig, 2009). New Delhi joue en outre un rôle croissant dans l’exploitation minière des grands fonds marins en mer de Chine méridionale, dans des zones contestées entre la Chine et les autres États riverains.

Depuis les années 2000, les relations entre Inde et Japon se sont améliorées, avec en 2008 une Déclaration conjointe sur la coopération de sécurité. Ce nouveau lien est d’abord politique, encore peu défini ; il n’est assorti d’aucun accord militaire et ne repose pas sur des échanges économiques particulièrement intenses (Brewster, 2010). Mais la marine indienne a étendu sa zone de manoeuvre au-delà de la mer de Chine méridionale pour inclure les eaux du Japon et de la Corée du Sud (Ladwig, 2009). L’Inde souhaite par ailleurs acquérir des technologies de défense antimissile balistique (DAMB), qui pourraient lui être fournies par le Japon ou les États-Unis (Brewster, 2010, Scott, 2008). Inde et Japon se gardent bien de choisir un camp dans l’antagonisme opposant Washington et Pékin. Mais un axe démocratique s’est progressivement construit en Asie entre l’Inde, le Japon, l’Australie et les États-Unis pour émerger clairement dès 2007, inquiétant la Chine (Rehman, 2009, Brewster, 2010). Cet « atout démocratique » permet à l’Inde d’avancer sans hâte et sans heurts et de s’associer au système d’alliances locales bâti autour des États-Unis sans engagements trop contraignants.

Ces liens politiques, militaires et, dans une moindre mesure, économiques de plus en plus étroits entre l’Asie de l’Est et l’Asie du Sud soustendent l’émergence du nouveau supercomplexe asiatique. Reléguée aux marges du continent, la Russie est trop faible pour peser réellement sur ses dynamiques. Sa marginalisation s’accentuera probablement avec la croissance et le développement rapides des États asiatiques. Restent les conflits encore ouverts : entre la Chine et Taïwan, entre la Corée du Nord et la Corée du Sud, et l’éternel antagonisme Inde/Pakistan. La Chine alimente ce dernier de longue date. Jusqu’alors, l’Inde s’est sagement abstenue d’intervenir dans les contentieux impliquant les deux Corée ou la Chine et Taïwan et continuera probablement à le faire. Ces deux foyers de tension peuvent s’embraser à tout moment, mais ils n’influent pas significativement sur les dynamiques globales du supercomplexe.

Il existe désormais un supercomplexe asiatique, lâche mais bien réel et non plus embryonnaire. Les relations entre l’Asie de l’Est et l’Asie du Sud en matière politique et de sécurité s’intensifient ; l’Inde et la Chine nourrissent une interaction stratégique soutenue dont elles perçoivent bien les enjeux. La Chine est plus puissante que l’Inde et se sent moins menacée par son adversaire que l’inverse (Scott, 2008) ; sa position en Asie du Sud est plus ancienne et plus solide que celle de l’Inde en Asie de l’Est. L’Inde dispose cependant d’un atout : son alliance avec les États-Unis. La Chine est certes en plein essor, mais elle n’est liée à aucune autre grande puissance. Les voisins de l’Inde sont favorables à l’engagement de la Chine en Asie du Sud, tout comme les États d’Asie du Sud-Est – Japon, Corée du Sud, sans compter bien sûr les États-Unis – soutiennent celui de l’Inde dans leur région. La quasi-totalité des États en Asie du Sud et de l’Est cherchent à se protéger de la montée en puissance de la Chine ; une coalition prend forme qui s’étend du Japon à l’Inde en passant par le Vietnam et l’Australie, avec l’appui des États-Unis.

Une coalition naissante contre Pékin ?

Si la Chine maintient la ligne dure adoptée à partir de 2008, cette coalition naissante se raffermira. Les États de la région tenteront de se défendre contre la menace chinoise en renforçant leur puissance militaire, en coopérant davantage en matière de sécurité et en recherchant le soutien des États-Unis. Une guerre régionale reste peu probable : plusieurs États ont l’arme nucléaire, Washington est engagé dans la région et tous les pays asiatiques s’accordent sur la nécessité de préserver la croissance économique. En Asie de l’Est, l’interdépendance économique joue de longue date un rôle modérateur en empêchant les conflits politiques de dégénérer ; sauf changement radical, elle devrait conserver sa fonction pacificatrice. Cet élément est beaucoup moins vrai en Asie du Sud, et son poids reste faible dans les rapports entre Asie de l’Est et Asie du Sud.

Il est néanmoins probable que les États asiatiques se lancent dans une course aux armements et jouent de politiques de contrepoids. Le souhait chinois de conserver ou d’acquérir les attributs d’une grande puissance – arme nucléaire, capacités spatiales, marine de haute mer – est légitime, mais Pékin doit s’attendre à ce que ses voisins réagissent. Le Japon, l’Asie du Sud-Est et l’Inde sont concernés par la puissance militaire croissante de la Chine : ils y répondront avec les mêmes moyens. Ce n’est pas tant un dilemme de sécurité classique menant à un conflit armé qui s’annonce si la Chine ne revient pas à une attitude plus modérée et cohérente avec l’idée de développement pacifique, mais plutôt une « paix froide » armée.

Le supercomplexe asiatique englobe désormais l’ensemble des interactions entre Asie de l’Est et du Sud en matière de sécurité et intègre l’ancienne et forte participation des États-Unis aux dynamiques régionales. Pour l’heure, l’Asie de l’Est et l’Asie du Sud sont liées plus par des dynamiques de sécurité que par des relations économiques ; reste à voir comment ce (dés)équilibre, variable déterminante, évoluera. La forte présence des États-Unis agit comme un catalyseur mêlant dynamiques de sécurité régionales asiatiques et dynamiques mondiales, à l’oeuvre entre l’Inde et la Chine. Du fait de cet enchevêtrement, les autres États asiatiques sont contraints à un jeu d’équilibrisme pour se protéger d’une Chine en plein essor et potentiellement menaçante, se prémunir contre un abandon d’États-Unis sur le déclin et éviter de s’impliquer dans une guerre froide entre les États-Unis et la Chine qui ne servirait ni leurs intérêts ni ceux de la région. Deux éléments moteurs expliquent ces dynamiques : la montée en force de la Chine, mais aussi l’incertitude quant à son évolution future et à la manière dont elle usera de sa nouvelle puissance. Pékin peine à convaincre qu’il aspire à un essor pacifique et son attitude ne peut générer que de la crainte chez ses voisins. Une aubaine pour des États-Unis faiblissants, qui voient là l’occasion de conserver et même de consolider leur position en Asie. Paradoxalement, c’est en rassurant ses voisins asiatiques que Pékin mettrait Washington en difficulté…

Barry Bunzan

Barry Buzan est professeur émérite de relations internationales à la London School of Economics and Political Science (LSE), chercheur associé au centre LSE IDEAS et membre de la British Academy. Il est notamment l’auteur de : International Systems in World History: Remaking the Study of International Relations (avec Richard Little, Oxford, Oxford University Press, 2000), Regions and Powers. The Structure of International Security (avec Ole Waever, Cambridge, Cambridge University Press, 2003), From International to World Society? (Cambridge, CUP, 2004) et The Evolution of International Security Studies (avec Lene Hansen, Cambridge, CUP, 2009).

Traduction : Claire Despréaux

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