Asie : une reconfiguration géopolitique (2/3)


par Barry Bunzan

Le « supercomplexe » asiatique a pris forme : on le voit à travers le modèle d’adhésion croisée aux organisations intergouvernementales asiatiques et avec l’apparition de politiques de contrepoids à la Chine, en particulier en Inde. L’engagement des États-Unis en Asie de l’Est et du Sud participe également de ce supercomplexe. Le durcissement de Pékin depuis 2008 favorise le maintien de l’influence américaine en Asie, malgré le déclin de Washington sur la scène internationale.

Première partie

Quelle identité régionale pour l’Asie ? Rivalités et luttes d’influence

L’appartenance, à géométrie variable, des pays de l’Asie de l’Est et du Sud à diverses organisations intergouvernementales (OIG) asiatiques est un bon indice de l’interaction croissante entre deux complexes de sécurité et pose la question brûlante de l’identité de l’Asie en tant que région. Ce type d’organisation s’est en effet multiplié à partir des années 1990. Comme le remarque T.J. Pempel (2010), l’Asie de l’Est se distingue des autres régions par la multiplicité de ses OIG, de taille modeste et qui coexistent sans qu’aucune ne domine les autres : aucune OIG régionale ne rassemble tous les États situés en Asie de l’Est. Cette configuration est-asiatique particulière est représentative de ce que E. Goh et A. Acharya (2007) appellent la « course à l’adhésion », où les États de la région se livrent une féroce compétition pour déterminer qui doit devenir membre de quelle organisation ou de quel groupe : à travers elle s’expriment des conceptions rivales de l’identité, du rôle de la région et de sa place dans une société internationale agencée et encore dominée par l’Occident.

L’ASEAN+3 (APT) et les organes qui s’y rattachent sont les plus représentatifs de l’Asie de l’Est, mais n’incluent ni la Corée du Nord ni Taïwan. À l’origine, l’ASEAN établissait une distinction entre l’Asie du Sud-Est et l’Asie du Nord-Est, mais elle s’emploie à réunir les deux ensembles depuis les années 1990. L’Asie du Nord-Est n’a pour sa part jamais compté d’OIG régionale, du moins jusqu’en 2008 lorsque la Chine, le Japon et la Corée du Sud ont lancé le principe de réunions au sommet tripartites indépendantes de l’APT (Pempel, 2010). Le bilan de ces réunions, à l’issue du quatrième sommet tenu en 2011, reste cependant maigre. La dégradation des relations entre la Chine d’une part et le Japon et la Corée du Sud de l’autre a relégué cette tentative de dialogue au second plan (Rozman, 2011).

Pékin aurait souhaité que le Sommet de l’Asie orientale (East Asia Summit, EAS) rassemble les États situés dans la région, mais le Japon a fait pression, avec succès, pour que l’organisation s’élargisse au-delà de l’Asie de l’Est (Goh, à paraître, Xiao, 2009). Pékin et Tokyo se sont livré en coulisse une bataille sans merci pour prendre la main sur la création et la composition d’OIG régionales et promouvoir par celles-ci leur vision de la région et leurs ambitions pour elle dans le contexte de la société internationale-occidentale (Goh, à paraître).

Au risque d’une simplification abusive, on peut avancer que la Chine affiche généralement sa préférence pour des organisations intergouvernementales est-asiatiques aux effectifs restreints, dans lesquelles elle peut imposer sa domination. Cette stratégie rejoint l’inclination typique des grandes puissances pour le bilatéralisme : il s’agit de prendre l’ascendant dans diverses OIG régionales, tout en s’assurant que chacune reste bien séparée des autres. La Chine est tout à fait consciente de la nécessité de paraître moins menaçante pour ses voisins et mesure les risques liés à un durcissement de la rivalité qui l’oppose à Tokyo. Son engagement dans l’ASEAN va dans le sens de la modération, mais Pékin se positionne toujours en faveur d’un noyau dur est-asiatique, complété par un système de coopération régionale plus large, par exemple dans le cadre de l’EAS ou du Forum régional de l’ASEAN (ARF) (Xiao, 2009). Inde et Japon peuvent s’entraider dans la « course à l’adhésion », au niveau régional et mondial – tous deux convoitant un siège au Conseil de sécurité des Nations unies. Le Japon, comme nombre d’autres membres de l’ASEAN, voudrait faire entrer dans l’organisation l’Inde et d’autres États pour d’une part amoindrir l’influence de Pékin et d’autre part créer des liens plus forts entre la région et la société internationale-occidentale.

Deux facteurs sont ici déterminants : l’absence de toute OIG-pôle incluant l’ensemble des États d’Asie de l’Est et le modèle régional combinant OIG restreintes et appartenances multiples. Ils expliquent l’existence d’un nombre impressionnant d’OIG sur le pourtour de l’Asie orientale, incluant un ou plusieurs États est-asiatiques et reliant ces derniers à un voisinage plus vaste. Très souvent, ces OIG permettent à leurs membres est-asiatiques de tisser des liens particuliers avec une région voisine ; à travers elles, les États de l’Asie de l’Est interagissent parfois directement avec la société internationale-occidentale. Il suffit de passer les OIG de la zone en revue pour observer la répétition de ce modèle et constater qu’il a permis de créer des liens forts et nombreux entre différentes régions.

Au nord, on trouve les « pourparlers à six » et l’OCS. États-Unis, Russie, Japon, Corée du Nord, Corée du Sud et Chine participent aux pourparlers, initialement établis pour négocier l’abandon du programme nucléaire nord-coréen. L’OCS inclut quant à elle la Chine, la Russie, l’Ouzbékistan, le Tadjikistan, le Kazakhstan et le Kirghizistan, ainsi que des observateurs : Inde, Pakistan, Iran, Turquie, Mongolie et Turkménistan (Pempel, 2010). L’OCS exclut donc les États-Unis, mais compte parmi ses membres la Russie et lie la Chine à l’Asie centrale. Les États observateurs fournissent des liens transversaux avec l’Asie du Sud et le Moyen-Orient.

À l’est et au sud, jusqu’aux rives opposées de l’océan Pacifique, le Forum de coopération économique Asie-Pacifique (APEC) regroupe la plupart des États d’Asie de l’Est, l’Amérique du Nord, l’Océanie et certains États d’Amérique du Sud. Divers organes tripartites complètent cette OIG, qui étendent des accords de sécurité originellement bilatéraux conclus avec les États-Unis : le Trilateral Coordination and Oversight Group (TCOG) réunit les États-Unis, le Japon et la Corée du Sud ; un ensemble du même modèle comprend États-Unis, Australie et Japon (Pempel, 2010) et un sommet plus récemment institué regroupe la Chine, le Japon et les États-Unis. Washington a de ce fait un pied dans la région et on peut se demander à cet égard si l’Océanie fait réellement partie de l’Asie de l’Est ou si on doit plutôt la considérer comme un avant-poste du pôle international-occidental. Le Partenariat trans-Pacifique (Trans-Pacific Partnership, TPP) vient s’ajouter à ce vaste ensemble. Australie, Brunei, Chili, Malaisie, Nouvelle-Zélande, Pérou, Singapour, États-Unis et Vietnam s’y rassemblent autour d’un projet d’accord de libre-échange ; Canada, Japon et Mexique pourraient les rejoindre. Si un accord complet et approfondi voit effectivement le jour, le Partenariat gagnera une importance significative. Il est cependant trop tôt pour prévoir l’issue du projet. Si Pékin reste hors du TPP, celui-ci pourrait devenir un nouvel instrument de la politique de contrepoids menée par nombre de pays, sous la houlette des États-Unis, pour contenir la montée en puissance de la Chine. Dans l’hypothèse inverse où la Chine finirait par rejoindre l’organisation, ses tentatives d’isoler l’Asie de l’Est dans un ensemble régional plus étroit, plus facile à dominer, se verraient de la même manière contrecarrées. Dernière possibilité : le TPP pourrait s’avérer une coquille vide, de peu d’utilité, comme d’autres forums multilatéraux avant lui.

Au sud et à l’ouest, vers l’océan Indien, on trouve l’Association de l’Asie du Sud pour la coopération régionale (SAARC), qui regroupe l’ensemble des États d’Asie du Sud et accorde le statut d’observateur à la Chine, au Japon, à la Corée du Sud, à la Birmanie et à l’Australie. Elle constitue en quelque sorte le pendant de la configuration de l’OCS où l’Inde et le Pakistan sont observateurs (Bailes, 2007).

Enfin, le Forum régional de l’ASEAN et l’EAS assurent dans une certaine mesure le lien avec l’échelon mondial, tout en renforçant les relations interrégionales mentionnées plus haut. L’ARF relie ainsi la plupart des États est-asiatiques à l’Asie du Sud, à l’Océanie, à l’Amérique du Nord, à la Russie et à l’Union européenne (UE). L’EAS, de même, compte parmi ses membres l’Australie, la Nouvelle-Zélande, l’Inde, la Russie et les États-Unis.

L’image à retenir de cette démonstration est celle d’un vaste éventail de pôles, de cercles de coopération qui étendent loin leur influence et se chevauchent partiellement, rapprochant l’Asie de l’Est et l’Asie du Sud et les reliant tout à la fois à la Russie et à l’Occident. Un nombre croissant d’États d’Asie du Sud adhèrent aux OIG est-asiatiques et vice versa, tandis que ces mêmes OIG s’ouvrent à des membres non asiatiques. La pertinence de l’échelle régionale est ainsi remise en question, ou réduite à néant, par ces interactions et des liens transversaux multiples et étendus. L’idée d’une « région indo-pacifique » parfois défendue par l’administration Obama rend le concept même de région absurde à force de dilution. Comme je l’ai soutenu ailleurs, cette idée s’inscrit à merveille dans l’habile stratégie antirégionale que les États-Unis déploient déjà depuis des années (Buzan, 1998). Son principe : les États-Unis, en revendiquant leur appartenance à divers groupements régionaux (Atlantique, Asie-Pacifique, Amériques), légitiment leur ingérence dans les affaires de chacun d’eux et gagnent une influence utile pour contrer la formation de groupements dont ils sont exclus (en Europe, en Asie de l’Est, en Amérique latine). Ces tendances se retrouvent dans les stratégies de contrepoids à l’échelle du supercomplexe asiatique.

Barry Bunzan

Barry Buzan est professeur émérite de relations internationales à la London School of Economics and Political Science (LSE), chercheur associé au centre LSE IDEAS et membre de la British Academy. Il est notamment l’auteur de : International Systems in World History: Remaking the Study of International Relations (avec Richard Little, Oxford, Oxford University Press, 2000), Regions and Powers. The Structure of International Security (avec Ole Waever, Cambridge, Cambridge University Press, 2003), From International to World Society? (Cambridge, CUP, 2004) et The Evolution of International Security Studies (avec Lene Hansen, Cambridge, CUP, 2009).

Traduction : Claire Despréaux

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