Asie : une reconfiguration géopolitique (1/3)


par Barry Buzan

Le « supercomplexe » asiatique a pris forme : on le voit à travers le modèle d’adhésion croisée aux organisations intergouvernementales asiatiques et avec l’apparition de politiques de contrepoids à la Chine, en particulier en Inde. L’engagement des États-Unis en Asie de l’Est et du Sud participe également de ce supercomplexe. Le durcissement de Pékin depuis 2008 favorise le maintien de l’influence américaine en Asie, malgré le déclin de Washington sur la scène internationale.

Voici presque dix ans, l’ouvrage Regions and Powers (Buzan et Waever, 2003) s’articulait autour du concept de complexe régional de sécurité. Nous avancions l’hypothèse de l’apparition, du fait de la montée en puissance de la Chine, d’un supercomplexe tripolaire, liant l’Asie du Sud et l’Asie de l’Est. Ce supercomplexe est aujourd’hui une réalité. Cinq tendances majeures ont présidé à la reconfiguration géopolitique de l’Asie ces dix dernières années : l’essor de la Chine, celui de l’Inde, l’affaiblissement des États-Unis, la conduite de luttes d’influence relatives à la définition d’une identité régionale asiatique et l’apparition de politiques de contrepoids opposées à la Chine.

La Chine, l’Inde et les États-Unis

On connaît les chiffres relatifs à la montée en puissance économique et militaire de la Chine. Elle est aussi manifeste qu’impressionnante et la plupart des Chinois en ressentent une fierté justifiée. En découlent cependant deux positionnements différents : d’une part un certain internationalisme et l’intention d’interagir de manière positive avec le reste du monde, d’autre part un nationalisme dur, dont les tenants considèrent que Pékin doit utiliser son pouvoir nouvellement acquis à son seul avantage, pour asseoir son statut de grande puissance, imposer ses revendications territoriales et tirer profit de sa position économique dominante. Nous sommes donc en présence de deux Chine : l’une veut s’intégrer à la société internationale et la réformer de l’intérieur, tandis que l’autre la rejette et défend une conception réaliste, plus traditionnelle et autoréalisatrice des relations qu’une grande puissance doit entretenir avec les autres acteurs de la société internationale. Selon le visage qu’elle donne à voir, cette Chine schizophrène peut paraître aussi bien inoffensive (Beeson et Li, 2012) que terriblement menaçante (Rozman, 2011).

Reste à savoir comment ces deux tendances vont évoluer en interne et dans quelle mesure elles vont influer sur les rapports de la Chine avec son environnement asiatique et avec la société internationale dans son ensemble. Esquissons un bilan de l’évolution du pays ces dix dernières années. Les points positifs sont nombreux. La Chine s’est intégrée dans les institutions est-asiatiques gravitant autour de l’Association des nations de l’Asie du Sud-Est (ASEAN) ; elle a acquis un rôle de premier plan dans d’autres institutions régionales, en particulier l’Organisation de coopération de Shanghai (OCS) et les « pourparlers à six ». Elle a également conclu des accords de libre-échange avec ses voisins d’Asie du Sud-Est, et l’on considère généralement qu’elle a mené une politique responsable pendant et après la crise financière asiatique de la fin des années 1990. Ses relations tendues avec Taïwan se sont apaisées. Au plan international, elle apporte désormais une contribution importante aux opérations de maintien de la paix, a participé à des opérations de lutte contre la piraterie au large de la Somalie et est entrée à l’Organisation mondiale du commerce (OMC). Dans nombre de pays, les investissements et produits chinois sont bien accueillis et, comme le Japon avant elle, la Chine a joué un rôle stabilisateur en acquérant des bons du Trésor américains en échange de l’ouverture du marché américain à ses exportations.

Les points négatifs n’en sont pas moins nombreux. Pékin a affiché ostensiblement l’accroissement de ses capacités militaires et réprimé durement toute opposition interne, de la part d’éléments libéraux de la société chinoise ou de populations n’appartenant pas à l’ethnie han, au Tibet ou dans le Xinjiang. Les relations avec le Japon demeurent tendues : le contentieux historique reste ouvert, la majorité des Chinois cultivant un fort sentiment antijaponais et des querelles territoriales ou frontalières mineures venant constamment raviver l’inimitié des deux pays (Buzan, 2010, Moon, 2011). Autre fait alarmant : l’attitude agressive de la Chine dans ses revendications territoriales en mer de Chine orientale et méridionale et face à l’Inde. L’aide qu’elle apporte au Pakistan dans le domaine nucléaire est également source de préoccupation. Par ailleurs, Pékin s’est ouvertement employé à empêcher le Japon – entre autres États – d’obtenir la reconnaissance de son statut au Conseil de sécurité des Nations unies (Ladwig, 2009, Xiao, 2009). Le positionnement de la Chine sur les sujets globaux, en particulier sur le réchauffement climatique, a révélé un repli sur d’étroits intérêts nationaux, attitude comparable à celle des États-Unis, ainsi que le refus d’assumer un rôle de leader ou, d’ailleurs, de suivre l’impulsion donnée par d’autres. Prévoir quelles répercussions la crise actuelle aura sur la place du pays dans l’économie mondiale est encore difficile, mais le soutien constant des autorités chinoises aux grandes entreprises publiques contrôlant des secteurs économiques entiers augure d’un inquiétant renforcement du nationalisme économique chinois.

La Chine est-elle vraiment une puissance du statu quo ?

Tout ceci mine la crédibilité d’une Chine qui se veut puissance de statu quo, attachée à un développement pacifique et au maintien de relations harmonieuses avec ses partenaires : pâle propagande ou tromperie manifeste ? Le doute se renforce de l’apparente corrélation entre le durcissement chinois et l’affaiblissement des États-Unis et de l’Occident depuis 2008. Le scénario correspond aux anticipations réalistes, qui prévoyaient que les puissances montantes deviendraient plus agressives au fil de leur essor et chercheraient à renverser le statu quo. La crainte et l’incertitude créées par la montée en puissance de la Chine sont accrues du fait de l’influence considérable de la pensée réaliste dans nombre de pays, au sein des milieux universitaires comme des cercles politiques. Si Pékin cherche à tirer parti de l’affaiblissement des États-Unis et si le déclin de ces derniers est bien réel, les voisins de la Chine ont de quoi avoir peur. Et si l’attitude menaçante de la Chine en vient à effrayer ses voisins, alors il sera difficile pour l’Inde d’éviter de s’engager dans une politique de contrepoids face à la Chine, avec ou sans les États-Unis.

J’ai avancé que la Chine pouvait monter en puissance pacifiquement, mais que cela serait malaisé. Pékin devrait pour cela mener une politique très prudente et faire preuve de retenue envers ses voisins (Buzan, 2010). Ce n’est pas le cas aujourd’hui ; et la situation actuelle pourrait évoluer de manière à donner raison aux réalistes. L’échec de l’essor pacifique de la Chine favoriserait le développement d’un supercomplexe asiatique et pèserait sur les relations entre Pékin et Washington.

L’Inde réalise quant à elle une montée en puissance moins spectaculaire que la Chine et n’a pas atteint le même niveau de développement, mais jouit d’une croissance économique assez régulière pour être vue comme une tendance de fond. Son ambition de puissance émergente va bien au-delà de la seule Asie du Sud. Si l’essor de l’Inde démocratique ne suscite pas les mêmes craintes en Occident que celui de la Chine, certains pays frontaliers, dont évidemment le Pakistan, se sentent menacés par leur voisin géant. Le resserrement de ses liens avec les États-Unis a permis à l’Inde de s’approcher de son but : le statut de grande puissance sur la scène internationale. Elle a fait un pas de plus dans cette direction grâce à l’accord avec Washington officialisant son entrée dans le cercle des puissances nucléaires (Pant, 2009). L’influence économique, politique et militaire de New Delhi s’étend déjà à plusieurs régions du monde. Si l’Inde se montre à la hauteur de son ambition d’incarner la puissance asiatique dominante de l’océan Indien, elle disposera d’un argument supplémentaire pour prétendre au titre de grande puissance. La Chine a déjà commencé à la traiter comme telle, notamment du fait de son expansion navale (Saalman, 2011). Certains auteurs sont moins enclins à considérer l’Inde comme une grande puissance (Narlikar, 2011). Mais tant qu’elle parviendra à maintenir sa forte croissance économique, l’Inde profitera des prévisions optimistes à son endroit pour accéder à ce statut tant convoité – comme l’a longtemps fait la Chine.

La Chine et l’Inde sont des puissances émergentes (participant de ce que Fareed Zakaria appelle The Rise of the Rest, 2009) et les États-Unis sont sur une pente descendante, accompagnant le déclin global de l’Occident. Cycliquement, on agite le spectre du déclin des États-Unis – mode qui a notamment fait rage au début des années 1970 et à la fin des années 1980. La poussée actuelle de déclinisme s’enracine dans la crise économique de 2008 et la remise en cause du consensus de Washington. L’unilatéralisme de l’administration Bush et ses méthodes dans la « guerre contre le terrorisme » avaient déjà porté un coup à la légitimité de Washington comme chef de file de la société internationale. L’unique superpuissance s’est également perdue dans des guerres longues et coûteuses en Irak et en Afghanistan. Si les États-Unis sont en perte de vitesse sur la scène internationale, ils jouent pourtant un rôle d’arbitre et de régulateur toujours plus important en Asie de l’Est et du Sud. L’essor de la Chine et son attitude de plus en plus menaçante envers ses voisins leur ont permis de consolider leur position en Asie. Le resserrement des liens avec l’Inde initié à la fin des années 1990 s’est poursuivi (Paul, 2010) ; l’alliance avec le Japon et l’Australie a été renforcée.

Barry Buzan

Barry Buzan est professeur émérite de relations internationales à la London School of Economics and Political Science (LSE), chercheur associé au centre LSE IDEAS et membre de la British Academy. Il est notamment l’auteur de : International Systems in World History: Remaking the Study of International Relations (avec Richard Little, Oxford, Oxford University Press, 2000), Regions and Powers. The Structure of International Security (avec Ole Waever, Cambridge, Cambridge University Press, 2003), From International to World Society? (Cambridge, CUP, 2004) et The Evolution of International Security Studies (avec Lene Hansen, Cambridge, CUP, 2009).

Traduction : Claire Despréaux

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