Washington vaut bien une guerre : Obama, l’Iran et le lobby israélien


par Stephen J. Sniegoski pour The Transparent Cabal

Lorsqu’en 1593, Henri de Navarre se convertit, passant du protestantisme au catholicisme, pour devenir le roi d’une France unie, il prononça cette phrase célèbre: « Paris vaut bien une messe. » Pour le président Obama, comme Robert Wright* le souligne dans son article du périodique The Atlantic du 14 juin intitulé « Obama se prépare à une guerre avec l’Iran », sa réélection à la présidence semble bien valoir une guerre. Wright, le rédacteur en chef de The Atlantic, écrit: « L’histoire la plus cachée à Washington est de savoir comment le président Obama, en raison de l’élection présidentielle, va conduire l’Amérique dans une guerre avec l’Iran ». Wright note qu’il y a des choses qu’Obama pourrait faire pour améliorer substantiellement les chances d’une solution négociée au problème nucléaire iranien, mais il semble avoir décidé que cela conduirait à un retour de bâton qui réduirait ses chances de réélection. « Ce retour de bâton que craint Obama vient en grande partie de Bibi Netanyahou, de l’AIPAC, et d’autres voix pro israéliennes. » En bref, pour Obama, la crainte du lobby pro-israélien est plus grande que son opposition à une guerre inutile et dont les conséquences imprévisibles peuvent s’avérer catastrophiques.

Il est évident qu’Obama ne veut pas de guerre avec l’Iran, et il est certainement mis au pilori par les néoconservateurs et les autres membres du lobby israélien ainsi que les faucons républicains pour sa politique d’apaisement avec ce pays, mais bien qu’il puisse éviter des actes caractérisés de guerre, la peur du lobby israélien conduit son administration à poursuivre une ligne inflexible, pro-israélienne, à l’égard de l’Iran sur cette question nucléaire, ligne qui ne comprend aucune possibilité de quid pro quo; le processus diplomatique a été tout simplement orienté en exigeant que l’Iran soit seul à faire des concessions, sans aucune réciprocité offerte par les Etats-Unis et ses alliés.

Les Etats-Unis ne sont pas disposés à offrir à l’Iran un allégement significatif des sanctions draconiennes qui lui ont été imposées, et, sous la plume même de Wright: « ceci même en échange de concessions iraniennes qui auraient pourtant fortement éloigné les dangers de cette guerre ». Plus important encore, « ces concessions auraient inclus l’arrêt de la production par l’Iran d’uranium enrichi à 20 % ». L’uranium de qualité militaire est enrichi à 90 %, mais les responsables occidentaux ont déclaré être extrêmement préoccupés par cet enrichissement à 20 %, utilisé communément à des fins de recherche médicale, en déclarant qu’il pourrait rapidement être converti pour être utilisé dans des armes nucléaires. (Des taux d’enrichissement plus faibles sont employés pour une énergie nucléaire à usage pacifique.) Une telle concession iranienne serait ainsi en ligne avec les exigences américaines à court terme qui est de prévenir l’enrichissement de 20 % et permettrait ainsi de réduire les risques de guerre. Si Romney était élu président, il serait politiquement plus difficile pour lui de lancer une attaque, s’il le désirait, dans le cas contraire, il aurait plus d’arguments pour ne pas la commencer.

Le raisonnement de Wright est parfaitement logique. Le président Obama semble avoir tout pouvoir pour réduire considérablement les chances de guerre avec l’Iran, si tel était son souhait. Et Wright est également dans le vrai quand il accuse Obama d’améliorer ses chances électorales « en mettant en péril la paix et la sécurité de l’Amérique » comme un « scandale », et qu’il est même « encore plus scandaleux » que les gens de « l’establishment de Washington » semblent s’en satisfaire. Mais Wright ajoute également l’affirmation hautement contestable que les craintes d’Obama d’un retour de bâton « sont probablement moins réelles qu’il le suppose. Alors que l’aspect avantageux d’une politique digne d’un grand homme d’Etat est plus grand qu’il ne le réalise. »

Toutefois, si le lobby pro-israélien n’est pas tout-puissant, une opposition résolue serait suffisante pour faire pencher la balance contre Obama dans le cas d’une élection serrée. Il est bon de rappeler que les deux seuls présidents américains qui ont dernièrement perdu leur réélection : Jimmy Carter (1980) et George H. W. Bush (1992), avaient pris des positions opposées à celles du lobby d’Israël et ainsi attiré sa colère. En bref, politiquement parlant, la peur qu’a Obama du lobby israélien est tout à fait raisonnable pour un politicien préoccupé à gagner son élection, ce qui semble être le cas de la plupart des politiciens. Et il est évident que presque tous les politiciens élus agissent de cette manière envers le lobby israélien, comme cela est clairement indiqué par les votes du Congrès et la rhétorique extrêmement pro-israélienne de la plupart des candidats républicains à la présidence de cette année.

Pour rendre encore plus clair pour Obama le pouvoir politique d’Israël, le sioniste multimilliardaire Sheldon Adelson, qui pendant la primaire républicaine avait à lui tout seul tenu à bout de bras Newt Gingrich dans la course, s’est engagé à dépenser 100 millions de dollars et même plus pour faire battre le président Obama. Adelson est un faucon ultraconservateur dans la ligne likudnik (un membre du parti Likoud est souvent surnommé likudnik, ndlr), mais Obama doit aussi se rendre compte qu’il y a beaucoup de mécènes pro-israéliens, qui bien que moins ardents, s’afficheraient ouvertement contre sa réélection s’il s’avisait de faire un effort un peu trop visible pour établir la paix avec l’Iran, qui est actuellement le pire ennemi d’Israël.

En outre, une éventualité négligée par Wright, est que si Obama est en difficulté dans les sondages derrière Romney, ce qui est tout à fait possible étant donné l’état de l’économie (et certains sondages actuels donnent en fait Romney légèrement en avance dans le vote populaire à l’échelle nationale), une participation à une guerre avec l’Iran pourrait probablement lui donner une victoire à l’arrachée – le peuple américain s’unissant patriotiquement derrière le Président en temps de guerre.

Phil Weiss, un Juif américain très courageux qui ose s’opposer ouvertement au lobby pro-israélien, analyse l’article de Wright d’une façon très différente. Il trouve que le fait même qu’une personne de la classe dominante, et de plus dans une publication à grand tirage, ose faire mention du lobby israélien est un évènement majeur. Il écrit: « Je crois qu’un nouveau consensus apparaît : des Américains courageux sont en train de présenter de façon nouvelle les relations internationales, en réalisant que les Etats-Unis sont paralysés par leurs liens privilégiés avec Israël. » [3]

Si un tel consensus existait, le président Obama et d’autres politiciens commenceraient par s’opposer aux politiques préconisées par le lobby pro-israélien. Mais le fait est que rien ne ressemblant à un « consensus d’Américains courageux » s’opposant au lobby israélien ne semble voir le jour, comme Wright le note d’ailleurs judicieusement lorsqu’il présente le problème iranien et le lobby pro-israélien comme « l’histoire la plus cachée de Washington. »

Il semblerait donc que le président Obama va poursuivre sa politique de « dérive vers une guerre avec l’Iran » au moins jusqu’aux élections de novembre. S’il est réélu, peut-être changera-t-il de politique durant sa seconde présidence, mais il doit alors tenir compte de l’effet qu’un tel changement pourrait avoir sur le succès politique de son second mandat, son image, et, étant un homme relativement jeune, sa carrière après la présidence, tout cela pourrait être sérieusement compromis par des prises de positions qui iraient à l’encontre du lobby israélien.

Stephen J. Sniegoski

Note

* Robert Wright est rédacteur en chef du périodique « The Atlantic », auteur du best-seller du New York Times intitulé « The Evolution of God ». Il écrit pour « The New Yorker », « The New York Times Magazine », « Foreign Policy », « The New Republic », « Time and Slate » et fait des commentaires pour « The New York Times », « The Washington Post » et « The Financial Times ».

Article original : Washington Is Worth a War : Obama, Iran and the Israel Lobby

Traduction : Horizons et débats