Du mensonge à la violence


par Hannah Arendt

Hannah Arendt a écrit ces phrases de conclusion à son essai politique sur « Du mensonge à la violence » (Essai de politique contemporaine – 1972). Les multiples parallélismes entre 1972 et 2012 sont éloquents.

« Le règne de la pure violence s’installe quand le pouvoir commence à se perdre. » Hannah Arendt

Ni la violence, ni le pouvoir ne sont des phénomènes naturels, c’est à dire des manifestations de ce processus vital ; l’une et l’autre font partie du domaine politique des affaires humaines, dont la qualité spécifiquement humaine est garantie par la capacité d’action de l’homme, son aptitude à l’initiative d’une action nouvelle. Et je pense que l’on peut démontrer que cette aptitude a souffert, plus que tout autre aptitude de l’homme, du progrès de l’époque moderne, du fait que le progrès, tel que nous en sommes venus à l’entendre, signifie la croissance, un perpétuel processus d’agrandissement et d’accumulation. A mesure qu’un pays grandit, par le nombre de sa population, de ses objets, de tout ce qu’il possède, grandissent aussi les nécessités d’une administration, et avec elles le pouvoir anonyme des administrateurs.

L’auteur tchèque Pavel Kohout, au cours de l’éphémère expérience du printemps de Prague, définissant le « citoyen libre » comme un « co-dirigeant de la cité ». Il s’agissait là, ni plus ni moins, de « la démocratie fondée sur la participation » dont il a été si souvent question dans les pays occidentaux au cours des récentes années. Kohout ajoutait que ce dont le monde actuel éprouve le plus pressant besoin, c’est un « exemple nouveau », si l’on veut éviter que « le prochain millénaire soit celui du règne d’une race de singes sur-civilisés » ; ou pire encore, « celui de sociétés de poulets et de rats » gouvernées par une « élite » dont le pouvoir s’appuie « sur les avis autorisés de … ses auxiliaires intellectuels » persuadés que les chercheurs des instituts de recherches sont des penseurs et que les ordinateurs peuvent « penser ». « Ces avis peuvent se révéler incroyablement insidieux et, au lieu de recommander la poursuite d’objectifs humains, s’attacher à la solution de pures abstractions, transformées de façon imprévisible par l’intervention des cerveaux artificiels ».

Il me parait difficile de voir dans la pratique de la violence cet exemple nouveau, bien que j’aie tendance à croire qu’une partie des apologies actuelles de la violence a pour cause les sévères entraves qui pèsent dans le monde modernes sur la faculté d’agir. Il est tout à fait exact qu’au cours des émeutes des ghettos et des révoltes universitaires « les gens se sentent unis dans l’action d’une façon qu’il leur est rarement donné de connaitre ». Nous ignorons si ces expériences peuvent être à l’origine de quelque chose de neuf – l’exemple nouveau – ou s’il agit là des derniers soubresauts d’une faculté qui, dans l’homme, est en train de mourir. Dans l’état actuel des choses, alors que nous voyons à quel point les superpuissances demeurent écrasées sous le poids monstrueux de leurs propres dimensions, il semble que l’instauration d’un « exemple nouveau » pourrait avoir sa chance, si elle existe, dans un petit pays, ou dans des secteurs étroits et bien définis des sociétés de masse des grandes puissances.

Les processus de désintégration qui sont apparus avec une telle évidence au cours des récentes années : la décrépitude des services publiques – l’école, la police, la distribution du courrier, le service d’ébouage, les transports en commun, etc. – les accidents de la route et les problèmes de la circulation dans les grandes villes, la pollution de l’air et de l’eau, sont les conséquences automatiques des besoins de sociétés de masse dont la gestion est devenue impossible. Ils s’accompagnent, et de ce fait sont souvent accélérés, du déclin des divers systèmes de partis, dont l’origine est plus ou moins récente et qui sont destinés à servir les besoins sociaux et politiques de la masse de la population – en cherchant, dans les pays occidentaux, à permettre le fonctionnement d’un système de gouvernement représentatif, alors que l’exercice de la démocratie directe est devenu impossible du fait, comme le dit John Selden, que « dans la pièce il n’y a plus de place pour tous », ou en s’efforçant, comme dans les pays de l’Est, d’appliquer efficacement à de vastes territoires un régime de pouvoir absolu. Par sa nature même la grandeur est vulnérable ; les lézardes apparaissent et s’élargissent dans les structures du pouvoir de tous les grands pays. Si personne n’est en mesure d’indiquer où et à quel moment le point de rupture a été atteint, il est possible d’observer, et presque de mesurer, le degré d’affaiblissement de nos institutions, qui laissent échapper, goutte à goutte, leur vitalité.

On observe en outre le développement récent d’une nouvelle et curieuse forme de nationalisme, assimilée généralement à un retour aux idéologies de droite, mais qui est beaucoup plus probablement significative d’un refus croissant, et à l’échelle du monde, des servitudes de la dimension. Alors que les sentiments nationaux tendaient auparavant à unir les différents groupes ethniques en concentrant leurs aspirations politiques sur la nation prise comme un tout, nous voyons désormais apparaître une forme de « nationalisme » ethnique qui commence à faire peser une menace de dissolution sur les États-nations les plus anciens et les plus solidement établis. Les Gallois et les Ecossais, les Bretons et les Provençaux – groupes ethniques dont l’assimilation indispensable, préliminaire à la formation d’un État national, semblait parfaitement stable et assurée – manifestent certaines tendances séparatistes hostiles aux gouvernements de Paris et de Londres.

Et au moment même où la centralisation, du fait de trop grandes dimensions, comporte à l’évidence des effets négatifs, les États-Unis, fondés sur le principe fédéral de la division des pouvoirs, et qui puisaient leur force dans le respect de cette répartition, se sont lancés tête baissée dans l’expérience, nouvelle pour ce pays, d’une administration centralisée, aux applaudissements unanimes de toutes les forces « progressistes » – le gouvernement fédéral s’efforçant de réduire la compétence des États et le pouvoir exécutif de diminuer de plus en plus les pouvoirs du Congrès. Ne dirait-on pas que cette colonie européenne très fortunée désire partager le sort et le déclin de ses anciennes métropoles, en se hâtant de revenir aux défauts et aux erreurs que les pères de la Constitution s’étaient efforcés de corriger ou d’écarter ?

Quels que puissent être les avantages ou les inconvénients administratifs de la centralisation, elle comporte toujours les mêmes conséquences politiques : le monopole du pouvoir dessèche et tarit toutes les sources authentiques de pouvoir dans le pays. Les États-Unis, fondés sur l’équilibre d’un très grand nombre de pouvoirs, se trouvent désormais confrontés, non seulement à la menace d’une désintégration de cet édifice, mais à la perspective d’un pouvoir qui, bien qu’apparemment encore intact et libre de s’exercer, perd peu à peu ses points d’appui et son efficacité. Parler de l’impuissance du pouvoir a cessé d’être un piquant paradoxe. La croisade du sénateur Eugene McCarthy, en 1968, qui se proposait d’« éprouver la valeur du système » a fait apparaître en pleine lumière le mécontentement populaire provoqué par les aventures impérialistes, a établi un lien entre l’opposition du Sénat et celle qui se manifestait dans la rue, a imposé, au moins temporairement, un spectaculaire changement de politique, et a démontré qu’il était possible de désaliéner très rapidement la grande majorité d’une jeunesse rebelle, qui avait saisi cette première occasion non pour abolir le système, mais pour le remettre en marche. Et néanmoins, la machine bureaucratique du parti parvint à écraser ce pouvoir, en préférant, contrairement à toutes les traditions, gâcher ses chances électorales par la désignation d’un candidat impopulaire, mais qui était l’un de ses apparatchiks. (Une péripétie analogue se produisit à la convention du parti républicain, quand, au lieu de Rockfeller, Nixon fut désigné comme candidat du parti.)

On pourrait citer d’autres exemples illustrant ces contradictions curieuses et inhérentes à l’impuissance du pouvoir. Du fait de l’efficacité considérable du travail d’équipe dans le domaine scientifique, qui constitue peut-être la plus remarquable contribution de l’Amérique au développement de la science moderne, les processus les plus complexes peuvent être maîtrisés avec une telle précision que les voyages sur la Lune sont manifestement moins périlleux que les promenades ordinaires des week-ends ; mais ce que l’on nomme « la plus grande puissance du monde » s’avère incapable de mettre fin à une guerre, désastreuse à l’évidence pour tous ceux qui s’y trouvent impliqués, poursuivie dans un des plus petits pays du monde [Vietnam].

Tout se passe comme si nous étions tombés sous le charme d’un enchanteur qui nous permet de réaliser l’« impossible », à condition que nous renoncions au « possible », d’accomplir de fantastiques exploits pourvu que nous ne soyons plus capables de satisfaire convenablement toutes les nécessités quotidiennes. Si, par opposition au « pouvoir faire », le terme « pouvoir » signifie qu’il nous est possible de faire ce que nous voulons, ils nous faut bien reconnaître que notre « pouvoir » est tombé dans l’impuissance.

Les progrès accomplis par la science sont tout autre chose que l’expression du « je veux » personnel ; ils suivent leurs propres et inexorables lois, nous contraignant à faire ce qu’il nous est possible de faire, sans tenir compte des conséquences. Le « pouvoir » et le « vouloir » se sont-ils donc divisés ? Valéry n’avait-il pas raison d’affirmer voici une cinquantaines d’années : « On peut dire que tout ce que nous savons, c’est à dire tout ce que nous pouvons, a fini par s’opposer à ce que nous sommes » ?

Répétons-le, nous ne savons pas où ces développements nous conduiront ; mais nous savons, ou nous devrions savoir, que tout affaiblissement du pouvoir est une invite manifeste à la violence – ne serait-ce que du fait que les détenteurs du pouvoir, qu’il s’agisse des gouvernants ou des gouvernés, sentant que ce pouvoir est sur le point de leur échapper, éprouvent toujours les plus grandes difficultés à résister à la tentation de le remplacer par la violence.

Hannah Arendt

Source : Geopolintel

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