L’axe Damas-Bagdad-Téhéran, au pas de charge


par Philippe Grasset pour Dedefensa

« Dans cette logique qui se développe sous nos yeux, l’extension de cette ramification internationale Damas-Bagdad se poursuit, tout autant une nécessité naturelle, vers Téhéran qui est désigné par al Qaïda comme l’un des ennemis à abattre. La perspective d’un axe Damas-Bagdad-Téhéran prend des allures de nécessité, et d’une nécessité qui devrait être rapidement mise en œuvre. »

Dans le courant actuel dont rien ne semble indiquer qu’il puisse lui devenir défavorable du côté du bloc BAO malgré les preuves et la documentation s’accumulant sur la vérité de son action, al Qaïda ne dissimule plus ses ambitions. En gros, il s’agit de former un “État islamiste, sorte de cœur grondant d’un khalifat de bonne circonstance, constitué de la Syrie et de l’Irak, dont le but est de mener une guerre résolue et sans indulgence particulière contre Israël et l’Iran, et de libérer les Palestiniens. C’est un programme de “réarrangement” de la situation au Moyen-Orient qui devrait séduire tous les tenants de la modernité post-postmoderniste du bloc BAO, puisqu’ils sont, eux, les principaux soutiens objectifs de cette action d’al Qaïda débouchant sur toutes les “valeurs”, caractères et mœurs chers à la susdite modernité… Voilà pourquoi on se permet de la qualifier, cette modernité-là, de post-postmoderniste.

Russia Today, ce 26 juillet 2012, donne quelques indications sur ces ambitions, les déclarations qui les substantivent, etc., notamment au travers d’un article du New York Times.

« Un Irakien d’Al-Qaïda a admis que son organisation prennait part à l’insurrection syrienne contre le président Assad. La révélation vient au milieu des preuves croissantes que Al-Qaïda est en train de gagner du terrain en Syrie. Abou Thuha, un agent d’Al-Qaïda, âgé de 56 ans et opérant près de Kirkouk dans le nord de l’Irak, décrit de grands projets de l’organisation islamiste à un journaliste irakien pour le New York Times. « Nous avons l’expérience désormais en luttant contre les Américains [en Afghanistan et en Irak], et encore plus d’expérience maintenant avec la révolution syrienne », a-t-il noté. « Notre grand espoir est de former un État islamiste syro-irakien pour tous les musulmans, puis d’annoncer notre guerre contre l’Iran et Israël, et libérer la Palestine. »

• Dans le même texte, on a des précisions émanant de sources identifiées du gouvernement irakien, qui montrent une conscience aigüe des projets d’al Qaïda et de la menace que ces projets font peser sur l’Irak et la Syrie. La dernière vague d’attentats en Irak montre qu’al Qaïda tient l’Irak à l’œil et n’hésitera pas à intervenir avec la sévérité qui s’impose. Les précisions données impliquent également, on le comprend, une collaboration renforcée entre le gouvernement irakien et le gouvernement syrien, au point que l’on peut parler d’une alliance de facto.

« « Nous sommes sûrs à 100 pour cent à propos de la coordination de la sécurité avec les autorités syriennes que les noms recherchés que nous avons sont les mêmes noms que les autorités syriennes ont recherchés, en particulier dans les trois derniers mois », a déclaré Izzat al-Shahbandar, un proche collaborateur du Premier ministre irakien. « L’Al-Qaïda qui opère en Irak est le même que celui qui est installé en Syrie. »

» Le ministre irakien des Affaires étrangères Hoshyar Zebari a également noté que, bien que dans la dernière décennie son pays a souffert d’un afflux d’Al-Qaida venant de la Syrie, la direction de leur flux est maintenant inversée. « Nous avons des informations solides et du renseignement que les membres du réseau terroriste Al-Qaïda sont allés en Syrie », a-t-il déclaré à des journalistes à Bagdad, le 5 juillet. « Notre principale préoccupation, pour être honnête avec vous, est sur ​​le débordement – concernant les extrémistes, les groupes terroristes qui prennent racine dans les pays voisins ». »

• On ajoutera à ces fraîches et joyeuses nouvelles du nouveau “front” syro-irakien, le rappel d’une intervention iranienne, la première du genre, concernant l’annonce par l’Iran qu’il interviendra en Syrie s’il y a une intervention étrangère contre ce pays. (Pourrions-nous croire que cette idée d’une intervention en Syrie dans les mêmes circonstances n’est pas non plus si éloignée des esprits de la direction irakienne ?) Nous mentionnions cela le 25 juillet 2012, en signalant cette déclaration iranienne : « L’avertissement lancé par le général iranien Masoud Jazayeri, porte-parole de l’état-major iranien, vient substantiver cette évolution [de Russia Today le 24 juillet 2012] : « Le régime du président Bachar al-Assad a des amis dans la région sur le point de « s’attaquer à [des forces étrangères] » dans le cas d’une intervention en Syrie… […] « Aucun des amis de la Syrie ou sur le grand front de la résistance n’est encore entré en scène, et dans le cas où cette intervention se produirait, des coups décisifs seront frappés à l’ennemi, en particulier les dirigeants arabes détestés », a raconté le général Masoud Jazayeri, porte-parole de l’état-major interarmées iranien, à l’agence Fars. » On peut donc rajouter Téhéran, autre objectif déclaré d’al Qaïda, à l’alliance en train de s’établir fermement entre Bagdad et Damas. Cela nous donne un axe Damas-Bagdad-Téhéran qui, avec la crise d’Ormouz, complète à merveille ce que nous désignions le 23 juillet 2012 comme une “diagonale de crise”, – où l’on voit que les évènements vont si vite qu’ils ont déjà dépassé le constat hypothétique du texte…

« La situation de la région envisagée n’est pas celle d’une crise, mais bien de trois crises géographiquement alignée, – parfaite chaîne crisique, à la fois politique et stratégique, et parfaitement géographique, avec une diagonale enfilant successivement la crise syrienne, la crise du détroit d’Ormouz (le Golfe Persique) et la crise iranienne, avec la crise d’Ormouz faisant le lien entre les deux autres et confirmant ainsi le schéma déjà exposé d’un “renversement stratégique” (voir le 4 janvier 2012, le 12 janvier 2012 et le 26 janvier 2012). (La diagonale est complétée par la présence de l’Irak, dont la position politique pour le moins ambiguë, plus proche de l’Iran que des USA, vient compléter en l’aggravant ce dispositif de chaîne crisique.) »

Les nouvelles citées ci-dessus montrent en effet que l’axe Damas-Bagdad-Téhéran devient une nécessité naturelle de la situation engendrée par ce qui est désormais considéré très largement comme une poussée “expansionniste” d’al Qaïda qui se retrouve en quelques mois en position d’acteur majeur du conflit en cours au Moyen-Orient, lequel conflit dépasse d’ores et déjà largement la Syrie comme on le voit ici. Cela rencontre l’analyse de Lavrov dite il y a quelques jours selon laquelle il y a désormais trois acteurs en Syrie : le gouvernement Assad, l’opposition et al Qaïda ; avec la différence, à l’avantage d’al Qaïda, que l’“acteur al Qaïda” est le seul à avoir une ramification internationale évidente avec l’Irak. Cela doit entraîner, là aussi comme une nécessité naturelle, que Damas cherche une ramification internationale aussi évidente qui fasse pièce, qui doit être évidemment le gouvernement irakien.

Dans cette logique qui se développe sous nos yeux, l’extension de cette ramification internationale Damas-Bagdad se poursuit, tout autant une nécessité naturelle, vers Téhéran qui est désigné par al Qaïda comme l’un des ennemis à abattre. Cette fois l’alliance de Téhéran avec Damas n’est plus de la sorte qu’on connaissait, comme une alliance indirecte un peu de convenance, découlant du fait que la Syrie et l’Iran sont menacés, de façons différentes et à des propos différents, par la même puissance (le bloc BAO) ; à cette alliance de convenance parce qu’elle peut changer selon l’évolution des deux crises envisagées, se substitue une alliance de nécessité directe, fondée sur l’opposition à une même menace, avec entre les deux, l’Irak également menacé de la même façon, et par le même “acteur”. C’est dire si la perspective d’un axe Damas-Bagdad-Téhéran prend des allures de nécessité, et d’une nécessité qui devrait être rapidement mise en œuvre. C’est dire encore à quelle vitesse et avec quelle sûreté l’intégration des crises que nous envisagions le 23 juillet 2012 s’effectue, la crise d’Ormouz se plaçant naturellement dans la diagonale ainsi tirée au travers du Moyen-Orient, de la Méditerranée à l’Océan Indien.

Jusqu’ici, il ne s’agit que de logique… On y ajoutera, en post-scriptum divers, l’une ou l’autre situation schizophrénique, qui ne serait pas nouvelle mais qui évolue effectivement vers l’absurde et l’incontrôlable.

• Que faire d’Israël et que va faire Israël, ennemi juré de l’Iran et ennemi plutôt obligé de la Syrie, qui se trouve devant la perspective proclamé d’un al Qaïda envisageant un État islamiste dont l’autre but est la destruction d’Israël : la même menace pesant sur Téhéran et Tel Aviv, tandis que Tel Aviv ne rêve que d’avoir la peau de Téhéran, ou bien encore Tel Aviv prêt à se joindre à la croisade contre la Syrie pour faire place nette… pour préparer le terrain à al Qaïda, qui veut sa destruction ? Nous sommes en train d’inventer la schizophrénie à plusieurs facettes, comme il y a le billard à plusieurs bandes. Bien entendu, “le cas de la dissolution interne d’Israël”, envisagé le 25 juillet 2012 a aussi un rapport avec le cul-de-sac schizophrénique auquel conduit la politique de la paire Netanyahou-Barak.

Post-Scriptum complémentaire du précédent : demander à Erdogan ce qu’il pense du nouvel axe Damas-Bagdad-Téhéran, tandis que Assad donne avec largesse tout loisir à ses propres Kurdes (10% de la population syrienne), promptement armés, d’intervenir en soutien des Kurdes de Turquie.

• Pendant ce temps, le bloc BAO, en majesté civilisationnelle, continue à aligner les élégantes incohérences qu’on imagine coordonnées pour confirmer l’impression qu’on manœuvre habilement. Le 24 juillet, c’est Fabius, à TF1, qui annonce, martial, qu’il n’est pas question de l’impunité pour Assad, si Assad s’en va ou plutôt quand Assad s’en ira (l’impunité que, dans sa grande sagesse, lui offrait contre son départ volontaire la Ligue Arabe financée par l’Arabie, sauf l’Irak qui ne s’est pas associée à la résolution anti-syrienne) ; Assad tombera et il paiera ses crimes, dit Fabius en substance. Là-dessus, le 25 juillet, sa copine Hillary, du département d’État, annonce qu’“il n’est pas trop tard” pour que l’après-tout-sympathique Assad se lance dans la planification de l’équipe de transition qui doit lui succéder, qu’il y sera très utile ; après quoi, il se livrera à Fabius, qui veillera à ce que l’immortelle initiative Badinter-Mitterrand soit levée pour ce cas, et qu’on liquide Assad-le-massacreur au nom de “la communauté internationale”.

De même qu’il y a intégration des crises (voir plus haut), il y a intégration des habiletés des pensionnaires de l’asile BAO. Même avec un entonnoir sur la tête, ils ne manquent pas de se coordonner fort élégamment.

Philippe Grasset

Source : Dedefensa

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