Les embarras compliqués de la puissance chinoise


par François Danjou pour Question Chine

« Nous ne sommes les ennemis d’aucun pays, mais nous ne craignons pas ceux qui nous provoquent et ignorent nos intérêts vitaux. »

L’analyse qui suit examine la signification, les causes et les risques de la récente succession de tensions entre la Chine, les Etats-Unis, le Japon et plusieurs pays de l’Asie du Sud-est – dont les Philippines et le Vietnam – ponctuée par l’échec du dernier sommet des ministres des Affaires étrangères de l’ASEAN à Phnom-Penh, le 12 juillet (Voir la note de contexte).

Dans ce paysage heurté, où montent des tensions nationalistes antichinoises au Vietnam et aux Philippines, qui contestent de plus en plus durement les extravagantes revendications de Pékin en Mer de Chine, Washington joue un jeu serré. Ce dernier consiste à ne pas heurter la Chine en se tenant à l’écart des querelles territoriales, tout en réaffirmant sa présence militaire, la pérennité de ses alliances stratégiques sur le théâtre et sa détermination à protéger la liberté de navigation, dont Pékin affirme pourtant qu’elle n’est pas menacée.

Les Etats-Unis, qui ont, en 2011 et 2012, organisé des manœuvres militaires, non seulement avec la Corée du Sud et les Philippines, mais également avec le Vietnam – un signal auquel Pékin n’est pas indifférent – tentent, par crainte de l’enlisement ou d’un grave dérapage, de résister aux appels pressants des pays riverains qui les poussent à prendre partie dans les disputes de souveraineté. Quant aux pays de l’ASEAN, leur position est ambigüe. Tous souhaitent maintenir des bonnes relations avec la Chine, souvent pour des raisons économiques, mais espèrent pouvoir compter sur la garantie de sécurité américaine en cas de tensions avec Pékin.

Trois grilles d’analyse

Question Chine examine ici les différentes lectures qui sont faites de cette situation, encombrée par une longue suite d’intentions cachées et de non dits, où ce qui domine malgré tout est, à la fois la rivalité sino-américaine et l’allongement de l’ombre portée de la Chine, avec, en arrière plan, sa quête d’hydrocarbures et d’influence, que certains assimilent à un désir d’empire, dont l’activisme, aujourd’hui sans nuance, menace directement la crédibilité, pour l’heure compromise, de ses stratégies de « puissance douce ».

Trois types de décryptages dont les termes sont tous pertinents à des degrés divers, et ne sont pas exclusifs les uns des autres, peuvent être avancés pour mettre en perspective et expliquer cette nouvelle phase de crispation des rapports de la Chine avec ses voisins proches ou éloignés et avec les Etats-Unis. Washington constituant, aux yeux des stratèges nationalistes chinois, l’obstacle ultime au retour de puissance de Pékin et le principal ferment des résistances antichinoises en Mer de Chine et à Taïwan.

Le premier type d’analyse y voit l’expression d’une mentalité impériale qui légitime par l’histoire les prétentions territoriales de Pékin difficilement acceptables pour les riverains de la Mer de Chine du Sud et par le Japon. Ces dernières reviennent au premier plan avec d’autant plus de force que les capacités de l’APL s’améliorent, tandis que nombre de voix s’élèvent en Chine pour suggérer de mettre un terme à la stratégie de modestie et de discrétion prônée il y a plus de 20 ans par Deng Xiaoping.

Un autre angle de vue attribue les tensions actuelles à l’ingérence américaine, à la présence envahissante de l’U.S. Navy, de ses avions espions, et à son activisme militaire, qui pousse les riverains à la confrontation avec la Chine, facteur de crispations plutôt que d’apaisement.

Défendu par les nationalistes du Parti et par l’APL, ce point de vue est aussi, avec quelques nuances, celui de quelques voix autorisées, comme celle de Malcom Fraser, ancien Premier ministre libéral australien de 1975 à 1983, de Kenneth Lieberthal, ancien conseiller du Président Clinton pour les affaires chinoises, et de Zbigniew Brezinski, auteur du « Grand Echiquier », critique sévère des politiques de Georges Bush en Irak et ancien conseiller stratégique du Président Carter.

Enfin, une dernière analyse explique les crispations actuelles par la politique intérieure chinoise, où l’APL, qui véhicule un fort sentiment nationaliste, tient manifestement le haut du pavé, dans un contexte où, à l’approche du 18e Congrès, le pouvoir civil est affaibli par les tensions entre les clans, à quoi s’ajoutent les flottements et les rivalités face à l’exigence des réformes qui menacent les prébendes.

Le désir d’Empire, la tentation de la force et le chassé-croisé des provocations

La tentation de la force n’est pas nouvelle. Elle s’était déjà exprimée lors de précédents sommets de l’ARF à Hanoi en juillet 2010. (Lire notre article « Querelles sino-vietnamiennes. Rivalités des frères ennemis et enjeu global »). Elle a continué en 2011, provoquant la réaction des Etats-Unis, qui en janvier 2012, annoncèrent un basculement du point moyen de leur puissance militaire globale de l’Atlantique vers le Pacifique et vers l’Asie. Même si elle n’en a pas été la seule cause, cette translation des forces armées américaines, à grands renforts de publicité et assortie de manœuvres militaires ostentatoires a favorisé le raidissement des Philippines, du Vietnam et du Japon.

Le 14 juillet 2012, 24 heures après les échauffourées verbales de la conférence de Phnom-Penh, Pékin a dépêché depuis Hainan plus de 30 chalutiers assistés d’un navire logistique de 3000 tonnes appartenant à l’administration des pêches, vers les eaux contestées du récif de Yongshu, au sud des Johnson reef, à 1000 km au sud de Hainan, où Pékin avait établi de vive force, en mars 1988, une station d’observation marine. L’incident qui marqua l’apogée des tensions entre le Vietnam et la Chine, avait donné lieu à une réaction de Hanoi et à des escarmouches entre les 2 marines, ayant provoqué la mort de 64 marins vietnamiens.

L’envoi de la flottille de pêche aux dimensions inhabituelles survient une année après une série d’incidents avec le Vietnam en juin 2011, jalonnées de manifestations antichinoises – redites de celles de 2007 et 2008 -, et marquées par l’organisation par Hanoi de manœuvres navales à tir réel à proximité de ses côtes, en réponse à l’affirmation de plus en plus nette des revendications de Pékin sur la totalité de la Mer de Chine du Sud.

L’initiative de Pékin vers le sud des Spratleys qui touche à un point sensible vietnamien, survient tout juste 3 mois après un long face à face ayant eu lieu 400 miles nautiques au nord, entre garde-côtes chinois et philippins dans les parages des récifs de Scarborough, à 130 nautiques à l’ouest de l’ile de Luzon et à 500 nautiques des côtes chinoises, dans un contexte où la présence insistante de la marine de Pékin avait été perçue comme illégitime et provocante.

Dans le même temps, les Etats-Unis et les Philippines organisaient de longues manœuvres terrestres dont le thème était la reprise d’une île occupée de vive force par un hostile qui n’était pas nommé, et auxquelles participaient le Japon, l’Australie et la Corée du Sud.

Depuis trois ans ces types d’incidents se sont multipliés en Mer de Chine du Sud, la plupart impliquant des pêcheurs chinois en conflit avec des Vietnamiens ou des Philippins. S’il est vrai que dans ces échauffourées il est souvent difficile de dégager les responsabilités réelles, aucune des deux parties n’étant complètement de bonne foi sur les causes et le déclenchement d’une crise ponctuelle, le moins qu’on puisse dire est que l’état d’esprit de Pékin n’est pas à la conciliation.

Ces accès d’agressivité sont au demeurant récurrents depuis de longues années, ponctués par le harcèlement contre des pêcheurs vietnamiens fréquemment victimes des tirs des gardes côtes chinois et régulièrement retenus en Chine contre rançon. Récemment pourtant, les affirmations de souveraineté qui sont parfois des provocations ont changé de camp. Pékin avance qu’elles ont été l’œuvre de Manille, Tokyo et Hanoi.

Le 12 avril 2012, la Chine se plaignait des harcèlements de la marine des Philippines contre 12 chalutiers chinois qui cherchaient refuge dans les eaux autour de l’île de Huangyan, située à 140 nautiques à l’ouest des côtes de l’île de Luzon et que Manille avait, en 2009, officiellement déclarée territoire philippin en même temps que les îles Spratleys, en dépit des protestations chinoises. Le 15 juin Hanoi envoyait 4 chasseurs Sukhoi 27 survoler les Spratleys. Le 2 juillet le président philippin Benito Aquino envisageait publiquement de demander l’assistance des avions espions américains de type Orion P3-C.

Le 7 juillet, Pékin était outragé par le Premier ministre japonais Noda, qui, affaibli en interne, mais proche de la mouvance pro-américaine, déclarait que le Japon envisageait de faire l’acquisition d’une partie de îlots contestés des Senkaku. Il en est résulté une crispation proche de celle de juillet 2010, quand Tokyo avait retenu dans ses geôles un capitaine de pêche chinois accusé d’avoir provoqué une collision avec un garde côtes japonais.

15 jours plus tard, le parlement vietnamien attisait la colère de Pékin en adoptant une loi qui affirmait la souveraineté du Vietnam sur les îles Paracels et Spratleys. Dans la foulée, Pékin relevait au niveau d’une préfecture, la juridiction territoriale des archipels des Spratleys (Nansha), Paracels (Xisha) et Macclesfield (Zhongsha). Ces derniers étant situés à équidistance presque exacte (300 nautiques) entre l’île chinoise de Hainan, les côtes de l’île philippine de Luzon et la côte est du Vietnam.

La réaction américaine, source de tensions

Analysant les causes des tensions actuelles, nombre d’experts y voient aussi, parmi de nombreuses autres, l’assurance nouvelle des pays riverains, confortés par les déclarations de Washington annonçant le renforcement de son dispositif militaire sur le théâtre asiatique.

Pour Malcom Fraser, ancien Premier ministre australien, la bascule de 60 % de la marine américaine vers le Pacifique Ouest, prévue pour 2020 (Léon Panetta, Secrétaire d’Etat à la défense à Singapour le 2 juin 2012), à quoi s’ajoutent l’installation d’une base de 2500 « Marines » à Darwin, le positionnement à Singapour de quatre nouveaux bâtiments de surveillance côtière de l’US Navy à partir de 2013, la multiplication de manœuvres conjointes terrestres et navales avec les pays de la zone, sont plus des facteurs de tension que d’apaisement.

Estimant que la force brute n’a jamais permis de régler les différends politiques, il accuse la Maison Blanche de jouer la carte de la confrontation avec la Chine en amont des élections et, par là même, de contribuer à y faire monter les risques de dérapage militaire.

Récemment deux des pays de l’ASEAN, non impliqués dans les querelles territoriales, ont émis des réserves analogues contre l’alourdissement de l’empreinte du Pentagone, appelant à la prudence. Par son ministre des Affaires étrangères, l’Indonésie a évoqué le « cercle vicieux des tensions et de la méfiance ». Même à Singapour, où la ligne politique penche en général du côté de la puissance jugée stabilisatrice des forces armées américaines, le ministre des Affaires étrangères a exprimé la crainte que l’ASEAN se trouve prise dans l’étau des compétitions d’intérêts entre Pékin et Washington.

Aux Etats-Unis même, des voix s’élèvent pour critiquer la nouvelle priorité militaire américaine qui semble cibler la Chine. Dans un article publié dans le numéro de la revue Foreign Affairs de janvier – février 2012, Zbigniew Brzezinski, sans attribuer aux Etats-Unis la responsabilité directe des tensions, tentait néanmoins d’infléchir la stratégie en Asie vers une option plus prochinoise.

Il expliquait que la priorité pour Washington devrait être de faciliter le règlement des conflits en Asie, par exemple entre Pékin, Tokyo et New Delhi, en gardant à l’esprit qu’il est capital de s’accorder avec la Chine sur le maximum de sujets.

A cet effet, il insistait pour que l’Amérique cesse de considérer que la stabilité de l’Asie pourrait être garantie par une puissance non asiatique, et suggèrait que le Pentagone réduise ses démonstrations de forces ainsi que ses patrouilles maritimes et aériennes aux abords de la Chine. Dans le même article il conseillait même à la Maison Blanche de prendre ses distances avec la question taïwanaise, facteur de tensions récurrentes avec Pékin. Globalement, la stratégie ainsi proposée était exactement inverse de celle suivie par la Maison Blanche.

Dans la livraison de Foreign Policy de décembre 2011, Kenneth Lieberthal, ancien conseiller sur la Chine du président Clinton, allait dans le même sens et mettait en garde contre les réactions de Pékin qui considérait la bascule américaine comme une tentative délibérée pour freiner la montée en puissance de la Chine, et soulignait les risques d’engrenage militaire autour des querelles territoriales. Il insistait lui aussi sur les dangers d’une dégradation des relations avec Pékin, dans un contexte où l’appui de la Chine dans la solution des questions nord-coréenne ou iranienne restait essentiel.

Il exprimait enfin la crainte que si l’actuel marasme économique et financier dans lequel se trouvent les Etats-Unis n’était pas corrigé, Washington ne serait pas en mesure de tenir, sur le long terme, ses promesses de réalignement militaire en Asie, provoquant de considérables déceptions en Asie du Sud-est.

Une éventualité d’autant plus néfaste pour les alliés des Etats-Unis et l’équilibre de la zone que le développement rapide des relations commerciales de la Chine avec les pays de l’ASEAN, dans le cadre d’un accord de libre échange conclu en janvier 2010, dont les Etats-Unis sont exclus, donnera un avantage d’influence considérable à Pékin.

Cette perspective d’abandon brutal et de parole trahie par Washington pourrait nourrir d’importantes frustrations chez les pays de l’ASEAN aux prises avec de sérieuses crispations avec Pékin, elles-mêmes facteurs de tensions.

Enfin, évoquant l’instabilité potentielle de la Chine, dont les prémisses existent déjà, il pointait du doigt la tendance de l’APL au nationalisme de compensation. Dans le contexte actuel de raidissements des riverains de la mer de Chine et du Japon confortés par le parrainage américain, le potentiel d’un dérapage augmentait d’autant plus que l’opinion publique chinoise était travaillée par l’émotion des discours sur le retour de puissance et sur la résistance face aux ingérences étrangères.

La carte sauvage de l’APL

S’il est une institution en Chine dont les ressorts sont tendus par le nationalisme et le rejet des influences extérieures, dont les effets se font directement sentir à propos du Xinjiang, du Tibet, de Taïwan, et de plus en plus en Mer de Chine du Sud et dans la querelle pour les Diaoyutai (Senkaku), avec le Japon, c’est bien l’Armée Populaire de Libération. Cette dernière considère en effet la Mer de Chine du Sud, comme une mer intérieure et un espace de déploiement privilégié pour ses sous-marins nucléaires stratégiques basés à Sanya, dans l’île de Hainan.

Une bonne partie des crispations actuelles de la Chine ont surgi sous son égide, dans un contexte où l’influence des autres acteurs de la politique étrangère chinoise semble affaiblie. En amont du Congrès, la mise en garde du Waijiaobu sur l’effet boomerang des agressivités chinoises, notamment en Asie du Sud-est, n’ont, pour l’heure, que peu d’écho sur la scène politique chinoise.

Dans un article publié le 22 juin sur le site Jamestown foundation, dont le thème général a été repris le 1er juillet dans le Wall Street Journal, Willy Lop Lam, ancien journaliste du South China Morning Post, remercié après la rétrocession de Hong Kong pour ses articles trop critiques à l’égard de Pékin, passait en revue une longue suite de faits qui démontraient l’omniprésence et le pouvoir de l’APL dans la politique étrangère chinoise.

S’il est vrai que l’article évoquait aussi une politique étrangère chinoise assez peu en phase avec les préoccupations de sécurité des Etats-Unis et de ses alliés vis-à-vis de l’Iran, de la Corée du Nord ou encore l’habitude de Pékin d’utiliser de temps à autre l’arme économique pour « punir » les contacts avec le Dalai Lama ou Rebya Kaddher, présidente du Congrès mondial des Ouïghours, il citait d’abord une série de militaires de haut rang, qui exprimaient vertement leur nationalisme, assorti de menaces directes avec, parfois, l’allusion sans nuance à l’abandon de la politique de discrétion stratégique prônée par Den Xiaoping il y a plus de 20 ans.

Ainsi l’Amiral Yang Yi, de l’Université de la défense nationale, aussi à l’aise en français qu’en anglais, affirmait à la fin 2011 qu’il n’était plus possible de s’en tenir au « profil bas », lorsque la sécurité et les intérêts nationaux étaient menacés. « Des contre attaques de courte durée devraient être lancées, à la fois efficaces et sans ambiguïté. » La rhétorique était reprise par le Global Times, tabloïd populaire surgeon du Quotidien du Peuple, qui affirmait, le 11 mai dernier, que la Chine devait oser défendre ses principes et ne pas craindre d’affronter plusieurs pays simultanément.

Le 23 mai, dans le Global Times, le général Luo Yan, vice-président de l’Académie des Sciences militaires, expliquait que la situation dépassait les limites de la tolérance chinoise et préconisait de « donner une leçon aux Philippines ». Le même Luo Yan s’était déjà manifesté en août 2010 dans le Quotidien de l’armée pour critiquer l’extension par les Américains de leurs intérêts stratégiques jusqu’aux portes de la Chine, en Mer Jaune et en Mer de Chine du Sud : « Nous ne sommes les ennemis d’aucun pays, mais nous ne craignons pas ceux qui nous provoquent et ignorent nos intérêts vitaux ».

Le 2 juin dernier, à Singapour, en réponse au discours de Léon Panetta présentant le repositionnement américain en Asie, le Général Ren Haiquan, vice-président de l’Université de la Défense Nationale, prenait un ton menaçant pour expliquer que la Chine se préparait au pire et que la riposte aux attaques contre les intérêts chinois serait « terrible ».

En 2010, déjà lors du sommet de l’ARF à Hanoi était née une controverse autour de la Mer de Chine du Sud assimilée, comme Taïwan, le Xinjiang et le Tibet aux intérêts vitaux chinois, que Pékin s’était ensuite appliquée à corriger. Mais l’idée est revenue à la surface en juin de cette année, dans un article du Quotidien du Peuple : « Nous devons tracer une série de lignes en Mer de Chine du Sud afin de faire comprendre aux Etats-Unis ce qu’ils peuvent faire et ce qu’ils ne peuvent pas faire ».

Les dangers de l’accumulation de puissance et des nationalismes

En Chine même tout le monde n’est pas en phase avec cette rhétorique agressive. Certains diplomates ou chercheurs reconnaissent même à mots couverts que le Waijiaobu n’est plus tout à fait maître de la politique étrangère chinoise. En juin dernier, Wang Jisi, doyen et directeur du Département d’études internationales de l’Université de Pékin, spécialiste des Etats-Unis, plusieurs fois évoqué dans notre article « De l’arrogance à l’inquiétude », rappelait, dans un article du Global Times, que s’il était vrai que l’équilibre global de la puissance penchait vers l’Asie, la position internationale de la Chine ne s’était pas améliorée.

Après avoir analysé quelques talons d’Achille de la situation intérieure chinoise, il ajoutait que la montée en puissance de l’APL et ses initiatives jetaient un doute chez les voisins de la Chine et aux Etats-Unis sur la réalité de son concept de « développement pacifique ». Il ajoutait que cette occurrence avait globalement affaibli la sécurité de la Chine.

Mais s’il fallait une preuve que la politique étrangère chinoise est devenue un enjeu de lutte de pouvoir entre l’APL et le Waijiaobu, il suffirait de lire l’article publié le 12 juillet dernier dans le New-York Times par Zhao Mingzhao, expert au Centre de recherches sur le Monde contemporain, lié au Département de politique étrangère du Comité Central, et intitulé « les embarras de la puissance chinoise », qui dissertait sur les défis de sécurité auxquels la Chine était confrontée.

L’idée maîtresse s’appliquait d’abord à remettre en perspective la puissance réelle du pays, rappelant que 36 % de la population vivait encore avec moins de 2 $ par jour, tandis que ses performances en matière de développement humain (101e mondial) et de PNB par habitant (120e mondial), restaient très faibles. L’auteur ajoutait que la croissance chinoise était déséquilibrée et fragile sur le long terme, menacée par des incertitudes sociales et des atteintes irrémédiables à l’environnement.

Clairement, l’intention était de démontrer que la tentation de la puissance militaire était au mieux prématurée au pire un contresens, dans un contexte où, pour la sécurité du pays, et pour lequel beaucoup restait à faire en matière de progrès humain et social, il était essentiel de combiner la diplomatie et l’harmonie du développement à la puissance des armes, tout en tirant un meilleur parti des potentiels civils du pays. Dans un monde complexe en mutation rapide, aucun pays ne pouvait se dispenser des leviers de la puissance douce procurés par la diversité et la richesse des relations internationales, que, pour l’heure, Pékin maîtrisait mal.

L’usage exclusif des arguments de la seule force militaire dresserait les partenaires de la Chine contre elle et fragiliserait sa situation stratégique. Faisant allusion au dialogue avec l’ASEAN, il ajoutait que, si Pékin voulait persuader ses partenaires de la sincérité de son désir de paix, il était nécessaire de participer avec plus d’efficacité aux échanges multilatéraux.

Enfin, dans une phrase adressée aux militaires, dont il sous entend qu’ils ont investi la diplomatie de la Chine, Zhao indique que la plus grande tentation d’un pays puissant était de faire usage de sa force, ou plutôt, ajoute t-il, de la « gaspiller ». Même si la décision était difficile, il fallait que, dans les années qui viennent, la Chine refreine son désir d’empire et s’exerce à la modération stratégique, notamment à propos des querelles territoriales avec les pays voisins, dans un contexte où montent de dangereuses tendances nationalistes.

Rappelant que « le mieux était l’ennemi du bien », il mettait en garde contre la tendance chinoise à l’accumulation de puissance et exhortait le pouvoir à se mettre à l’écoute du monde extérieur et à s’ajuster aux règles du droit international, « pour lesquelles il n’y a pas d’alternative ».

S’agissant de la relation avec les Etats-Unis, Zhao, qui prône une stratégie plus équilibrée, pointait du doigt les risques d’une focalisation hostile dirigée contre Washington. En retour, il exhortait la communauté internationale et les Etats-Unis à « mieux prendre en compte les difficultés, les aspirations et les angoisses qui entourent la quête chinoise d’énergie et de ressources, ainsi que les embarras de sa puissance ». Reprenant la formule de Thucydide il rappelait que l’attitude consistant à exagérer les capacités de la Chine et à noircir ses intentions pourrait elle-même devenir une cause de conflit.

Note de contexte

Le 12 juillet dernier, sous la présidence du Cambodge, pour la première fois depuis 45 ans, l’Association, d’habitude assez consensuelle et attentive à éviter les controverses publiques, n’a pas réussi à concocter une déclaration commune. Phnom-Penh, mis sous pression par Pékin, dont la diplomatie régionale devient de plus en plus active et nationaliste, appuyée par des démonstrations de forces de sa marine, a en effet obstinément refusé, comme le lui demandait son mentor chinois, d’évoquer la question de la mer de Chine et les récentes controverses entre Pékin, Manille et Hanoi, dans le communiqué final.

En refusant d’inclure dans le communiqué ce clôture une mention des querelles autour des récifs de Scarborough, entre Manille et Pékin, le Cambodge s’est très exactement conformé à la position chinoise, qui considère que l’ASEAN ne doit pas traiter de la question de la Mer de Chine, qui ne saurait être envisagée d’une manière collective, mais seulement sous l’angle bilatéral entre Pékin et chacun des Etats pris séparément.

Pour certains hauts responsables de l’ASEAN, qui considèrent que la présidence cambodgienne est « la pire » depuis longtemps, l’échec du sommet constitue une menace pour la crédibilité même de l’Association, aujourd’hui profondément divisée.

Au point que Marty Natalegawa, le ministre des Affaires étrangères indonésien, Docteur en philosophie de l’Université de Cambridge, choqué par les blocages brutaux et sans nuances exercés par le ministre des Affaires étrangères cambodgien, a entrepris le tour des capitales de l’ASEAN pour tenter de réparer les dégâts.

Ce qui est en jeu est la capacité de l’ASEAN à concocter conjointement et avec la Chine un code de conduite, dans un contexte où 4 des 10 Etats de l’association sont aujourd’hui excédés par la revendication par Pékin, et sans esprit de recul de l’ensemble de la mer de Chine. (Lire notre article « Le Cambodge sous influence »).

François Danjou

Source : Question Chine

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