L’Europe atteinte de bruxellose : le nœud coulant de l’illégitimité pour étrangler la démocratie


par Pedro da Nóbrega pour Tlaxcala

Le fait que la conquête de la démocratie résulte d’un long parcours auquel ne se sont jamais vraiment soumis les pouvoirs en place, à commencer par le capitalisme, qui, contemporain de son émergence, s’est toujours évertué à en désamorcer la portée potentiellement subversive et révolutionnaire, n’est pas nouveau. De la répression la plus brutale aux tamis institutionnels les plus insidieux, en passant par les lobbys, cénacles officiels et officieux, rien n’a jamais été négligé pour la transformer en coquille vide afin de préserver pour une minorité de puissants le privilège exorbitant de pouvoir exploiter la majorité des laborieux. De nos jours et dans nos contrées, ils ont pour nom l’Union Européenne, le Traité de Lisbonne, la Commission Européenne, la Banque Centrale Européenne, le F.M.I., le Pacte de Stabilité « Euro Plus » (???), et autres « règles d’or ».

« Une dette qui justifierait le pillage des richesses produites par le travail et le rançonnement des peuples pour préserver les profits des requins de la finance avec l’explosion de la misère et de la précarité ainsi que le démantèlement de toutes les conquêtes sociales du siècle dernier. »

Or, le plus étonnant mais aussi le plus inquiétant quant à l’évolution démocratique de nos sociétés est de constater quelles ont été les réactions les plus médiatisées face aux ingérences aussi scandaleuses qu’abusives de quelques fondés de pouvoir européens du capital financier quant à la définition des choix politiques et économiques du nouveau gouvernement français, dans la perspective des élections législatives suivant la défaite de la droite lors des dernières présidentielles.

Lorsque M. Barroso, Président de la Commission de Bruxelles depuis 2004, après sa piteuse démission du poste de Premier ministre de droite du Portugal, chantre de l’austérité déjà promis à une lourde défaite électorale que son camp subira en 2005,  personnalité non-élue dépourvue de toute légitimité démocratique, se permet donc d’édicter des « injonctions comminatoires » en matière de choix budgétaires à l’intention du nouveau gouvernement français, résultant lui d’élections récentes, notre multitude de folliculaires, aussi omniprésents sur les ondes et les unes des journaux qu’omniscients en « expertise budgétaire », non seulement n’y trouve rien à redire mais relaie même servilement, avec le sourcil froncé envers le nouvel exécutif, les oukases de l’aréopage bruxellois :

À savoir, poursuivre et amplifier sous couvert de réduction des déficits, l’austérité et la démolition des droits du travail et appliquer, sans rechigner, un Pacte Budgétaire que pourtant le candidat aujourd’hui président s’était engagé à renégocier lors de sa campagne.

Et bien rares sont ceux qui osent au moins soulever ne serait-ce que la question tout d’abord de la légitimité de ces intervenants comme de la crédibilité de telles interventions.

Quelle légitimité a M. Barroso pour reprendre à son compte le programme du candidat envoyé en vacances par le peuple français, notamment pour exiger des Français des sacrifices supplémentaires élégamment appelés « efforts additionnels », au titre de l’obligation de réduire les déficits publics ?

Pour interdire une augmentation des recettes, notamment grâce à une imposition plus conséquente du capital et demander le maintien de l’augmentation de la TVA sarkozyste et le relèvement de « la fiscalité sur la consommation » ?

Pire, pour brandir la menace d’une procédure vis-à-vis de la France pour « déficit excessif » ou pour « déséquilibres macroéconomiques » si elle ne se pliait pas à ses diktats, en particulier en matière de dérégulation sociale en exigeant, entre autres « recommandations » la fin du contrat à durée indéterminée, la mise en concurrence accrue d’industries de réseau de transport et d’électricité, la précarisation de professions aujourd’hui règlementées, l’assouplissement du droit de licenciement, l’interdiction de toute augmentation de salaires au nom du dogme de l’abaissement des « coûts » de main-d’œuvre, le recul de l’âge de la retraite, etc. ?

Une légitimité aussi nulle que la crédibilité de pareilles recettes qui ont conduit à la catastrophe sociale les peuples de l’Union Européenne et plongé nombre de pays dans la récession à l’image de la Grèce, du Portugal, de l’Espagne et de l’Italie, sans parler de l’Irlande.

Des recettes justifiées au nom d’une dette illégitime, alimentée par la voracité des banques privées pour qui la Banque Centrale Européenne ne ménage pas ses cadeaux, hors de tout contrôle démocratique et citoyen, contribuant à saigner à coup de taux usuriers et frais financiers des États dépourvus de l’instrument essentiel de souveraineté que constitue le contrôle de la monnaie.

Une dette qui justifierait le pillage des richesses produites par le travail et le rançonnement des peuples pour préserver les profits des requins de la finance avec l’explosion de la misère et de la précarité ainsi que le démantèlement de toutes les conquêtes sociales du siècle dernier.

Ces recettes qui ont été désavouées par plusieurs scrutins dans différents pays, aussi bien dans ceux où la droite tenait les rênes, comme en France, en Allemagne, en Italie ou en Irlande, que dans ceux où la social-démocratie s’est docilement pliée à cette logique destructrice et s’est vue politiquement sanctionnée, comme au Portugal, en Grèce ou en Espagne.

Ces injonctions contestables de la Commission Européenne qui sont d’ailleurs de plus en plus contestées dans l’Union Européenne, comme en témoigne le résultat notable obtenu par la gauche opposée à ce vertige austéritaire lors des dernières élections en Grèce, notamment par SYRIZA, et la question écrite déposée au Parlement Européen par les parlementaires communistes portugais João Ferreira et Inês Zuber :

Partant des intentions affichées lors de la divulgation du « Pacte pour l’emploi » telles qu’« assurer des salaires dignes et décents afin d’éviter des situations obligeant les personnes à devoir vivre en permanence de bas salaires » ou « réduire l’insécurité en matière d’emploi », ils ont formulé les questions suivantes, à propos des recommandations de la Commission pour le Portugal, notamment sur la réduction des « coûts » du travail et celle de la durée maximale d’indemnisation du chômage :

  1. Sachant que les salaires portugais figurent déjà parmi les plus bas de l’UE et au regard de vos présentes recommandations, qu’entend la Commission par « assurer des salaires dignes et décents afin d’éviter des situations obligeant les personnes à devoir vivre en permanence de bas salaires » ?
  2. Parmi les millions de Portugais en situation de pauvreté, savez-vous combien disposent d’un emploi ? Autrement dit, savez-vous combien de Portugais se trouvent aujourd’hui en situation de pauvreté, victimes de bas salaires ?
  3. Connaissez-vous le pourcentage de la richesse nationale dévolue aux salaires au Portugal? Savez-vous que cette part consacrée aux salaires n’a cessé de diminuer ces dernières années pour se situer aujourd’hui à un niveau inférieur à 50% ?
  4. Avez-vous connaissance des données relatives au chômage de longue durée et à son évolution ? Comment pouvez-vous justifier, à la lumière de ces chiffres, votre proposition de réduire la durée maximale d’indemnisation du chômage, privant ainsi les travailleurs victimes du chômage de prestations auxquelles ils ont droit, ayant cotisé pour cela lors de leurs périodes d’activité ?

Sachant que les données d’Eurostat sur le chômage au Portugal arrêtées en Décembre 2011 affichent un taux de chômage global de 13,6% de la population active et de 30,8% pour les jeunes, en forte hausse pour les deux, cela représente plus d’un million de Portugais touchés par ce fléau, dont 400 000 jeunes ! Voilà qui permet de mieux mesurer les dégâts de ces recettes funestes auxquelles il faudrait néanmoins se plier. Quitte à mettre en congé la démocratie en gravant dans le marbre constitutionnel des pactes d’austérité sociale et des textes liberticides comme cette fameuse “règle d’or”!

D’ailleurs les indiscrétions publiées par plusieurs journaux allemands concernant la préparation du Conseil Européen (réunion des chefs d’État et de gouvernement) des 28 et 29 juin sont éloquentes sur l’idée que se font ces gens-là de la démocratie :

Celle-ci est menée par un quatuor de personnalités non élues, dirigeant pourtant les institutions européennes: M. Draghi, président de la Banque Centrale Européenne, M. Barroso, président de la Commission Européenne, M. Van Rompuy, président du Conseil de l’Union et M. Juncker, président de l’euro-groupe. Non content de vouloir imposer le traité austéritaire initié par M. Srkozy et Mme Merkel, non content de cacher au grand public deux projets de règlements qui donnent les pleins pouvoirs à la Commission sur les budgets nationaux, voici que ce quatuor propose de faire un grand saut dans le fédéralisme néo-libéral européen avec un plan s’articulant autour de quatre axes :

  • La création d’une union bancaire, pour renforcer l’Union monétaire et soutenir les marchés financiers,
  • Un remise en cause frontale du droit du travail afin d’« assouplir les règles sur le marché du travail et à faire tomber toutes les frontières douanières ». Dérégulation totale et compétition sauvage pour accroître les profits du capital,
  • En troisième lieu, la création  d’une « Union budgétaire » visant, sous prétexte de discipline budgétaire, à renforcer les politiques d’austérité et à y assujettir les gouvernements nationaux,
  • Et « last but not least », les Daltons de l’UE entendent créer « une union politique », c’est-à-dire de donner les pleins pouvoirs aux institutions européennes, c’est-à-dire à eux-mêmes, pour instituer le totalitarisme austéritaire.

Mais cela ne semble pas émouvoir, mais plutôt enthousiasmer tous les plumitifs propagandistes de cette nouvelle version du « meilleur des mondes ».

À l’orée de consultations électorales importantes, en France mais aussi en Grèce, il importe plus que jamais d’alerter sur les graves dangers de la situation présente et des enjeux qui en découlent. Une vraie politique de gauche susceptible de répondre aux attentes des peuples n’est manifestement pas compatible avec un tel cadre qui s’inscrit dans le prolongement du Traité de Lisbonne, lui-même un avatar du traité rejeté notamment par le peuple français lors du référendum de 2005.

Seul le courage politique de rompre ce carcan peut ouvrir une issue politique à la gauche et aux peuples de l’Union Européenne et éloigner les lourdes menaces qui pèsent non seulement sur les droits sociaux et collectifs mais aussi sur nos libertés les plus fondamentales.

Pedro da Nóbrega

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Source : Tlaxcala

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4 réponses à “L’Europe atteinte de bruxellose : le nœud coulant de l’illégitimité pour étrangler la démocratie

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  3. « Le courage politique » aurait été aussi d’éviter de placer sur le dessin de caricature la faucille et le marteau entre la croix gammée et la couronne de lauriers de l’UE !…

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