Le who’s who du banquet de l’OTAN


par M. K. Bhadrakumar pour Asia Times Online

L’OTAN continue d’imprimer les cartons d’invitation à son sommet de Chicago qui se tiendra dimanche prochain. Un carton d’invitation a été imprimé mercredi à l’attention du président pakistanais Asif Zardari. Le Pakistan est devenu « éligible » sous réserve de descendre de ses grands chevaux et de rouvrir les routes de transit pour les convois militaires qui se dirigent vers l’Afghanistan – malgré le refus obstiné de Washington de s’excuser pour le massacre de soldats pakistanais en novembre dernier, lors d’une frappe aérienne, ou d’en finir avec les frappes létales de leurs drones sur les villages pakistanais.

« Que peut bien représenter un sommet de l’OTAN lorsque la Chine et l’Inde s’occupent de leurs affaires et suivent leur chemin de façon indépendante ? »

L’OTAN versera 1 million de dollars par jour au Pakistan au titre des droits de transit. Une invitation au banquet de l’OTAN à Chicago comme récompense pour la réouverture des routes de transit, est ce un accord correct ? Les principaux partis d’opposition pakistanais ne le pensent pas. Mais de toute façon, c’est le gouvernement en place qui décide. Et puis, les militaires pakistanais veulent que ça se passe ainsi.

Zardari est impatient d’y aller, mais il fallait s’y attendre. Être vu à un évènement éblouissant est une question de prestige national. D’un autre côté, l’OTAN n’invite pas Pierre, Paul ou Jacques. Par exemple, ni le président chinois ni le président indien n’ont été invités à ce cercle d’initiés à Chicago. (La Russie s’est tatée et a répondu niet, mais c’est une autre histoire un peu compliquée ; et, l’OTAN voulait inviter Israël, mais la Turquie y a mis le holà et à dit hayir.)

La liste des invités de l’OTAN démontre l’ingéniosité occidentale et, à son tour, elle constitue aussi une feuille de route des stratégies mondiales occidentales pour le 21è siècle. A quoi ressemble la liste des invités ? Ce qui est le plus frappant est qu’il y a des cercles, un peu comme dans l’Enfer de Dante.

Le noyau dur comprend les 28 membres de l’OTAN. Le cercle suivant est constitué des 13 pays considérés comme les « partenaires mondiaux » de l’OTAN – pour la zone Asie-Pacifique : le Japon, la Corée du Sud, l’Australie et la Nouvelle Zélande ; pour le Moyen-Orient : le Qatar, les Emirats Arabes Unis et le Maroc ; pour la région eurasiatique : la Géorgie ; et pour la bonne vieille arrière-cour européenne : l’Autriche, la Suisse, la Suède et la Finlande.

Il s’agit de la crème de la crème des alliés de l’OTAN. Les omissions les plus voyantes sont l’Indonésie et les Philippines (ces dernières, bien qu’elles fassent partie des « Etats sur la ligne de front » dans la zone Asie-Pacifique et qu’elles soient prêtes à harceler le dragon chinois), l’Arabie Saoudite (bien qu’elle soit la plus grosse station service des économies occidentales depuis bien plus d’un demi-siècle), l’Egypte, l’Afrique du Sud, le Mexique, le Brésil et l’Argentine (ces deux derniers étant des divas dans leurs régions respectives). Il semble que l’OTAN se sente généralement inconfortable avec le club des 20 qui tend à se former.

Le jeu des « amitiés viriles »

Si l’on poursuit, un autre cercle extérieur comprend des pays qui sont des participants ou des collaborateurs à la guerre afghane de l’OTAN. Ce sont les véritables « VIP » (ou les « héros », selon les points de vue sur la guerre afghane sanglante), parce qu’ils prennent le risque de se discréditer et qu’ils ont attiré l’attention d’Al-Qaïda pour sauver l’OTAN du bourbier afghan. Ces pays sont (par ordre alphabétique et non en fonction de la quantité de sang et de larmes qu’ils ont versée) : l’Azerbaïdjan, l’Arménie, le Bahreïn, le Salvador, l’Irlande, le Monténégro, la Malaisie, la Mongolie, Singapour, l’Ukraine et les Tonga.

Quel détail sensationnel, si jamais la guerre afghane devait être gagnée, que ce soit aussi grâce à la contribution des Tonga ! Mais les faits sont faits.

La liste est incomplète. Ce cercle comprend également une sous-section avec en son centre l’Afghanistan (qui sera le principal sujet de discussion du sommet de l’OTAN), entouré de ses voisins de la région d’Asie Centrale. Il semble que la Russie ait été logée sous cette enseigne. Il est à peu près certain que Zardari entre dans cette case.

La Russie délègue simplement son chef du bureau afghan au ministère des Affaires étrangères à Moscou, exprimant clairement et bruyamment son mécontentement de se sentir exclue des réunions clés de l’OTAN concernant la conduite de la guerre afghane, lesquelles se tiennent régulièrement à Bruxelles, qu’il pleuve ou qu’il vente. Mais c’est aussi un mécontentement « nuancé ». La Russie n’a aucune objection à la guerre afghane de l’OTAN et en est même une fervente partisane. Mais la Russie supporte mal le monopole de l’OTAN sur cette guerre ; celle-ci devrait être « démocratisée ».

Les Etats d’Asie Centrale délèguent leurs ministres des affaires étrangères parce qu’ils sont également, sur le plan technique, membres de l’alliance rivale connue sous le nom d’« OTAN de l’Est » – l’Organisation du Traité de Sécurité Collective (OTSC).

L’OTSC est prisonnière d’un jeu « d’amitié virile » avec l’OTAN : elle rivalise avec elle en tant qu’alliance militaire principale dans l’espace post-soviétique, mais elle veut également que l’OTAN la reconnaisse comme égale afin de pouvoir s’auto-convaincre de sa propre existence (que l’OTAN lui refuse sans surprise d’accorder sur l’insistance de Washington, puisque les USA préfèrent traiter avec les anciennes républiques soviétiques individuellement plutôt que simples partenaires de Moscou).

La situation difficile de l’OTSC est presque une image inversée de la Russie – qui aspire à une place et à un lit douillet dans la maison commune européenne, mais qui est maintenue à l’écart avec insistance et toujours désireuse d’y entrer, tandis que les Etats-Unis continuent de l’intéresser de façon hautement sélective dans des domaines de préoccupation pour les stratégies américaines. (L’OTAN pourrait également très bien intéresser l’OTSC un jour ou l’autre, par exemple pour coincer les trafiquants de drogue en Asie Centrale qui subvertissent l’économie afghane.) L’OTSC comprend l’Arménie, le Belarus, le Kazakhstan, le Kirghizstan, la Russie, le Tadjikistan et l’Ouzbékistan.

Ceci dit, Moscou se méfie plutôt de l’invitation des dirigeants d’Asie Centrale à participer à ce sommet. Elle a des doutes quant aux intentions de l’OTAN en Asie Centrale, en particulier avec en toile de fond l’établissement imminent de bases militaires nord-américaines en Asie Centrale.

Après tout, l’un des objectifs du sommet de Chicago est de tirer parti du « nouveau concept stratégique » de l’alliance[1], qui a été adopté au sommet de Lisbonne en 2010, en vue de projeter l’OTAN comme la seule organisation de sécurité mondiale qui pourrait au bout du compte opérer dans mandat de l’ONU dans les « points chauds » du monde.

Ce qui inquiète Moscou est que l’OTAN a déjà donné un avant-goût de sa manière de forcer les « changements de régime » dans des territoires étrangers, ainsi que la guerre de la Libye l’atteste – et la tendance actuelle inquiétante sur la Syrie indique qu’elle pourrait faire pareil.

Par ailleurs, l’OTAN appâte les Etats d’Asie Centrale avec des offres qu’ils trouvent de plus en plus irrésistibles. La dure réalité est que les régimes d’Asie Centrale ont développé des intérêts particuliers dans la guerre afghane avec l’OTAN qui distribue généreusement des contrats lucratifs pour se procurer des biens et des services auprès d’entreprises locales qui sont des façades pour les élites de la région.

Les Etats-Unis versent de coquettes sommes au Kirghizstan à titre de loyer pour la base aérienne de Manas. A présent, on dit que certaines armes et certains équipements en Afghanistan pourraient être donnés à des pays d’Asie Centrale dans le cadre de la période de transition du retrait de la guerre de 2014.

Manifestement, un bon filon se fait jour dans les steppes d’Asie Centrale, sous la direction de l’OTAN, qui rendrait Moscou très inconfortable. Néanmoins, il est intéressant que les Etats d’Asie Centrale aient pris la décision collective de maintenir leurs chefs d’Etat à l’écart du sommet de l’OTAN qui se déroulera à Chicago la magnifique. C’est sans doute un acte d’abnégation suprême de la part des dirigeants d’Asie Centrale par déférence à la sensibilité de Moscou.

Une question pour le chef

Un pays clé voisin de l’Afghanistan a été effectivement maintenu scrupuleusement à l’écart du sommet de l’OTAN, bien que sa capacité d’influencer le cours de la guerre afghane soit toujours assez appréciable – l’Iran.

Une grande occasion a été perdue d’engager le dialogue avec l’Iran de façon constructive. Mais le président des Etats-Unis, Barack Obama, a décidé de ne pas prendre de risques.

Le président Mahmoud Ahmadinejad est un personnage lunatique, extrêmement charismatique, et il aurait pu finir par ravir la vedette à Obama qui a minutieusement orchestré ce show pour montrer sa stature de leader mondial. Cela aurait été sans aucun doute un trop grand risque pour Obama dans une année électorale délicate. Par ailleurs, Mitt Romney, son challenger républicain, et le lobby d’Israël lui auraient donné du fil à retordre en glosant sur sa « mollesse » vis-à-vis de l’Iran.

Ce n’est pas fini. Il reste encore un cercle sur la liste des invités de l’OTAN. Celui-ci comprend les quatre candidats qui attendent dans l’antichambre de l’OTAN pour obtenir la qualité de membre – la Bosnie-Herzégovine, la Géorgie, le Monténégro et la Macédoine.

La Géorgie se distingue par le fait qu’elle figure dans trois cercles – en tant qu’allié global de l’OTAN, entant que partenaire dans la guerre afghane et en tant que membre à part entière éligible. Le message caché derrière cette extravagante attention qui est portée à la Géorgie ne sera pas perdu par Moscou. Il est intéressant que les premiers visiteurs officiels « étrangers » du président Vladimir Poutine ont été les dirigeants des régions géorgiennes séparatistes, l’Abkhazie et l’Ossétie du Sud.

Cependant, cela ne revient pas à dire que Moscou appréhende une décision imminente de l’OTAN d’admettre la Géorgie en son sein. Poutine peut compter sur des partenaires européens majeurs comme l’Allemagne, la France et l’Italie pour s’assurer que l’OTAN n’entre pas en confrontation avec la Russie. Poutine commence à apprécier le départ de Sarkozy et l’arrivée du gouvernement socialiste à Paris.

En tout cas, Obama devrait aussi savoir que la priorité de son second mandat – s’il est réélu au Bureau Ovale – devrait être de travailler sur une nouvelle version de la « réinitialisation » entre les Etats-Unis et la Russie et faire en sorte que le partenariat russo-américain soit prévisible et le plus utile possible pour les stratégies mondiales des Etats-Unis – en particulier avec le problème de l’ascension de la Chine qui menace dangereusement de devenir un défi complexe.

Il faut en convenir, la liste des invités de l’OTAN donne une image assez fidèle de ce que les marxistes-léninistes appelleraient la « corrélation des forces » dans la politique internationale aujourd’hui. Ce qui est décrit ci-dessus n’est pas le tableau exhaustif de la politique mondiale, mais c’est plus de la moitié du scénario sur un panorama très arrêté.

Permettez-moi de terminer de façon inhabituelle avec une touche d’hubris pour demander : Que peut bien représenter un sommet de l’OTAN lorsque la Chine et l’Inde s’occupent de leurs affaires et suivent leur chemin de façon indépendante ?

Au minimum, Bruxelles aurait dû inclure une catégorie d’invités étiquetés « OTAN + BRICS ». Il est sûr que les BRICS – le Brésil, la Russie, l’Inde, la Chine et l’Afrique du Sud – ne sont pas moins importants que l’Union Européenne pour faire le monde de demain. Le chef principal du banquet de Chicago – Obama – devrait répondre à cette question.

M. K. Bhadrakumar

Note

[1] Voir : Bilan du Sommet de l’OTAN (Lisbonne, 19-20 novembre 2010), sur le site du Quai d’Orsay.

Ce que les Européens entendent comme « nouveau concept stratégique » de l’OTAN est en fait la « smart strategy » nord-américaine. Elle se définit ainsi : Vingt années ont passé depuis que la grande stratégie d’isolement de l’Union soviétique durant la Guerre Froide a rempli son objectif. Après quatre présidents des Etats-Unis et dix convocations du Congrès, Washington doit encore articuler une formule capable de promouvoir un bien-être général et d’assurer la défense commune. soit pour les nord-américains, soit pour leur prospérité. Aujourd’hui, leur économie est en pleine dépression, leur armée est hypertrophiée et l’écosystème mondial s’épuise rapidement. La « smart strategy initiative » cherche à provoquer un nouveau discours à travers les Etats-Unis et les capitales mondiales sur trois sujets : le défi central auquel les Etats-Unis et les grandes puissances doivent faire face dans la première moitié du 21è siècle ; la nature et la fonction de la grande stratégie dans la démocratie constitutionnelle et l’économie de marché d’aujourd’hui ; et, enfin, les contours d’une nouvelle grande stratégie capable de construire un avenir prospère, sûr et durable pour l’Expérience Américaine et la communauté des nations.

Article original : Who’s who at NATO’s banquet

Traduction : JFG

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2 réponses à “Le who’s who du banquet de l’OTAN

  1. Pingback: L’OTAN, « La guerre, c’est nous ou les autres ? » (vidéo) « MecanoBlog·

  2. En somme, ce sont « les sentinelles de l’Air », des émules de « Lady Pénélope » !… Marx nommait ces mercenaires du Capitalisme, le lumpen prolétariat ( les prolos en guenilles ) . Dans la « vie politique » française et colonialiste, il y a eu le SAC, les barbouzes ( face à l’OAS ) , la « main rouge » : mais tous ces gangsters ne sont que des larbins ( au mieux) ou des marionnettes…. et l’OTAN ne dispose pas d’armes nucléaires !… Ce n’est donc qu’un sbire sans importance ….

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