Être ou ne pas être Arundhati Roy


par Rajesh Kumar Sharma pour Kriticulture

Les grands médias ayant « relayé » les propos qu’elle a tenus  lors d’une conférence sur le Cachemire en octobre 2010 [1], Arundhati Roy a été vivement désavouée par une majorité d’Indiens des classes moyennes , fans d’Internet et du SMS. Elle aurait transgressé les limites du protocole compliqué en usage dans la tolérante démocratie indienne.

Sur la question du Cachemire, Arundhati Roy a  depuis longtemps adopté la position prise par l’ONU en 1949 et que l’Inde et le Pakistan avaient tous deux acceptée. Mais l’Inde n’a jamais tenu le référendum que prévoyait cette résolution et de plus elle a annexé illégalement le Cachemire. Pour couronner le tout  le gouvernement indien a édicté une loi qui rendait coupable de trahison des intérêts du pays et de  haute trahison quiconque exigerait le respect des droits du peuple cachemiri. Quand Madame Roy a rappelé que le peuple devait se prononcer par référendum, elle a été traînée en justice. Mais en raison de sa célébrité et des nombreuses réactions étrangères en sa faveur, le tribunal l’a acquittée. -Tlaxcala

En fait, elle n’a rien dit qu’elle n’ait déjà dit. Sa position sur le Cachemire n’a pas changé depuis près de dix ans. « J’ai dit ce que moi-même et d’autres commentateurs écrivons et disons depuis des années », a-t-elle rappelé à ceux qui se scandalisent de  ses propos. [2]

Les jugements négatifs qu’ils lui ont valus sont révélateurs aussi bien des dangers que des atouts de l’outil qu’elle a utilisé : cette fois-ci, elle ne s’est pas exprimée au travers d’un long et sérieux essai politique mais sur un podium à partir duquel les médias, avec leur légèreté évanescente, ont propagé ses déclarations.

Mais l’événement, au-delà de l’inconsistance des médias, a aussi mis en évidence une fois de plus la mauvaise conscience de la classe moyenne. Avec une obstination sadique, Roy a tourné le couteau dans la plaie nationaliste et a non seulement blessé la classe assoiffée de sang et d’ice-cream mais l’a également empêchée de l’instrumentaliser pour se donner « bonne conscience ». Elle ne fera plus leurs devoirs de morale à leur place –  par exemple  intervenir en faveur des sans-voix et de ceux que  broie le système. Elle les a laissé – les faux Hamlet pudiques et discrets – gémir sous le poids de leurs cauchemars, collectifs mais privés.

Au cataclysme du Cachemire succéda une accalmie d’une durée inhabituelle. Un ami m’en fit la remarque : « Roy a peut-être réalisé qu’elle s’était brûlé les ailes avec l’histoire du Cachemire. » J’ai répondu qu’elle devait être occupée à écrire, lire, penser, à aiguiser ses ongles et ses dents, donner la chasse à quelque noirceur. Quelques jours plus tard, elle sortit de son long silence mystérieux pour critiquer avec une grande dureté la récente campagne menée par Anna Hazare contre la corruption. Elle a émis son verdict : « … La corruption a été présentée comme une question morale et non comme une question politique et/ou systémique – non comme un symptôme de la maladie mais comme la maladie elle-même. » [3] La vraie question a été éludée, a-t-elle dit clairement. D’où la posture de rébellion symbolique – mais seulement symbolique – de la classe moyenne : exiger le changement et la démocratie – entendez : tout changer pour que rien  ne change. Sa dernière attaque vise la morale elle-même qui joue dans cette posture de rebelles aussi bien le rôle de l’accélérateur que du frein : « Dans une mêlée aussi boueuse que celle-ci, où  les faits sont fabriqués, personne n’est suffisamment  pur ni vertueux. Aucun de nous ne peut espérer éviter d’être éclaboussé. Mais le combat va continuer. Nous n’avons pas la possibilité de battre en retraite » [4] Nous devons viser à dépasser la morale, cesser de couvrir les gens de boue pour passer enfin à un changement politique concret. Nous devons refuser de croire qu’une bombe morale suffirait à détruire un système politique.

Abandonnée par la classe moyenne (dans tous les sens du terme), Roy a reçu un accueil plutôt étrange dans les salons de ce club sélect qu’est la critique littéraire indienne. Un abîme sépare celui qu’on a fait à  la romancière de celui qu’on a réservé à l’essayiste politique. Et ceci, bien qu’elle écrive ses essais depuis bien plus longtemps et qu’ils jaillissent irrépressiblement du fond d’elle-même. [5] Une étude critique retraçant l’accueil universitaire qu’ont reçu ses écrits politiques pourrait apporter un éclairage sur les stratégies d’évitement et d’assimilation caractéristiques de ce caméléon qu’est l’homo academicus indien.

Des sujets qu’elle traite dans ses essais – la guerre, l’intervention humanitaire, la démocratie, l’écologie, l’économie et l’économie politique, la pauvreté, la famine et la cupidité, la politique identitaire, le « génocide », la langue, la relation entre réalité et fiction, etc. – combien ont été passés aux rayons X dans les travaux universitaires sur  Roy ? Certains en déduiront, à juste titre, que le monde universitaire s’est imposé une autocensure tacite.

Est-ce parce qu’elle est une défenseure des causes perdues, pour citer une phrase de Zizek ? [6]. Et cela montre-t-il a contrario que l’université ne souhaite s’identifier qu’aux causes gagnantes, aux causes qui n’égratignent pas trop  les pouvoirs en place ? Et cela signifie-t-il que l’université n’est plus l’espace des intellectuels, ceux qui considèrent que la contestation a été et reste leur dernière médaille d’honneur, leur blessure de guerre ? Sans doute, l’université a évolué ces trois dernières décennies pour devenir une unité au service de l’industrie capitaliste mondialisée de fabrication de mythes. Et Roy, de façon rédhibitoire, dégonfle ces mythes et les fait exploser, n’épargnant même pas les vaches sacrées du libéralisme : la démocratie, le nationalisme, le progrès, les réformes, l’investisseur privé bienveillant ou l’humanisme et la générosité des entreprises.

Avec sévérité mais habileté, elle démasque ce qui passe souvent aujourd’hui pour de la démocratie et qui n’est que la dictature détestable des élus, un éclairage qui vient s’ajouter à la critique que fait Zizek de la démocratie parlementaire en tant que capitalisme parlementaire et à la notion de « démocratie du management » que nous devons à Sheldon S. Wolin [7].

Si une  « théorie » permet de voir ce qui est normalement occulté, Roy est une théoricienne. Et la théorie, dans son cas, naît d’une acceptation passionnée (pas sentimentale) de son sort comme celui de quelqu’un qui ne peut pas « ne pas voir » ce qu’elle a vu. [8]. Roy est une sakshi (témoin) [9] du présent en tant qu’Histoire, elle témoigne de ce qui est. C’est une théoricienne des gens ordinaires, une intellectuelle des gens ordinaires – s’il est encore possible donner un sens au rapprochement de deux termes qui semblent s’être éloignés l’un de l’autre avec la fatalité tectonique qui préside à  la dérive des continents – au moins pour les raisons suivantes :

C’est un écrivain accessible. Elle est rigoureuse, ses arguments sont sans faille. Elle sait se mettre en colère sans pour autant laisser la colère obscurcir sa compréhension. Elle sait avoir des rêves sans se faire d’ illusions. Elle simplifie mais sans nier  la complexité ; au contraire, elle dénoue l’écheveau de la complexité. Comme elle le dit elle-même, elle relie les points pour faire apparaître la forme de la bête (et donc juge nécessaire de percevoir les points pour voir l’ensemble de l’image). [10]  Elle tisse un puissant métarécit critique de la croisade de l’économie politique entrepreneuriale mondialisée contre le peuple. Et ainsi elle dévoile au passage l’irrecevabilité de certaines thèses postmodernes essentielles dans notre temps et notre espace. Et c’est avec allégresse qu’elle saupoudre de radicalisme postmoderne la tour d’ivoire de l’université.

Mais surtout elle prend position (des positions fondées) et une fois qu’elle a pris position, elle s’y tient avec intégrité et vigueur, tout en gardant les yeux ouverts. Et cependant elle reconnaît sa vulnérabilité « humaine, trop humaine » : rappelez-vous sa peur lorsqu’elle faillit être jetée en prison pour outrage à magistrat.

Et elle se défend vaillamment. « Dire la vérité aux puissants », comme l’a conseillé Edward Saïd, ne l’intéresse pas. Les puissants ne la connaissent que trop, elle l’a déjà dit. [11] Et grâce à cette perspicacité, certainement due au fait qu’elle a vécu comme un individu ordinaire parmi les gens ordinaires, elle échappe à l’arrogance démesurée des intellectuels envers les puissants aussi bien qu’envers les démunis.

Quel est son objectif si ce n’est pas de dire la vérité aux puissants ? Peut-être est-ce de repousser et d’élargir les limites du consensus démocratique implicite et jamais remis en cause et de créer des espaces pour une discussion réellement démocratique, où la liberté est autre chose qu’une marque de sous-vêtement. C’est probablement en vertu de cette logique qu’elle s’obstine à toujours mentionner les noms de ceux qu’elle fustige, que ce soit le ministre de l’Intérieur, Palaniappan Chidambaram, le Premier ministre Manmohan Singh ou B. N. Kirpal, juge maintenant retraité de la Haute cour de justice de Delhi. Sa critique insistante des dispositions concernant l’outrage à magistrat relève également de ce  travail : c’est sa contribution pour montrer comment les institutions juridiques peuvent s’arroger à tort, même dans les démocraties, le droit souverain de déterminer ce qui est ou non « légal » [12] . Ainsi elle révèle la tendance perverse que peuvent avoir les institutions démocratique à se placer elles-mêmes au dessus de la loi.

Arundhati Roy pointe un doigt accusateur sur le monstre bien vivant que la machine démocratique a été incapable de conjurer ; ce même monstre sans doute qui donnait des insomnies à Platon. L’« autre » monstrueux que personne ne peut prétendre avoir écrasé et plongé dans un sommeil éternel.

Rajesh Kumar Sharma

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Notes

1. La conférence « Où va le Cachemire : Liberté ou esclavage » a été organisée par la Coalition des Sociétés civiles le 25 octobre 2010.

2. « Je ne fais qu’exprimer ce que le Cachemire ressent : Arundhati Roy.» http://articles.timesofindia.indiatimes.com/2010-10-27/india/28237079_1_arundhati-roy-legal-action-home-minister – 27 octobre 2010

3. “When corruption is viewed fuzzily” (Quand la corruption est perçue de façon confuse) Présenté à la convention contre la corruption, à New Delhi le 29 avril 2010. http://www.indianexpress.com/news/when-corruption-is-viewed-fuzzily/783688/0   30 avril 2010.

4. “When corruption is viewed fuzzily”

5. « Mes écrits politiques sont un déchirement. Ils s’écrivent quand je ne veux pas écrire » The Shape of the Beast (Le monstre dans le miroir), page 99

6. Zizek, Slavoj. In Defense of Lost Causes (Pour la défense des causes perdues). London and New York: Verso, 2008

7. Wolin, Sheldon S. « Democracy Incorporated : Managed Democracy and the Specter of Inverted Totalitarianism.(Démocratie Inc. : la démocratie du management et le spectre du totalitarisme inversé)  Princeton and Oxford: Princeton University Press 2008

8. The Shape of the Beast, page 49.

9. Sakshi, en Hindi, signifie celui qui voit, celui qui témoigne

10. The Shape of the Beast, page 163

11. The Shape of the Beast, page 76

12. The Shape of the Beast, page 84

Article original : To be or not to be Arundhati Roy

Traduction : Isabelle Rousselot pour Tlaxcala

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Une réponse à “Être ou ne pas être Arundhati Roy

  1. Selon la vision du monde de sa civilisation, elle prépare sans doute sa prochaine vie !… D’ici là, l’Inde aura connu la désillusion occidentale de l’évolution industrielle : ce continent semble encore en être aux « philanthropes » entrepreneurs du XIX° siècle !… C’est fou ce qu’on prenait « soin » de ses ouvriers A l’époque … des fois qu’ils seraient allés voir ailleurs, autrement !… Et puis cette imposture a craqué, bien entendu !… A ce moment, les apostrophes de Mme Roy ( comme les œuvres de Marx et Engels ) prendront tout leur sens !…

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