La Chine se prépare à la présidence de Poutine


par M. K. Bhadrakumar pour Asia Times Online

Le ministre russe des Affaires étrangères, Sergueï Lavrov, a déclaré vendredi dernier que la crise syrienne est impossible à régler si la communauté internationale ne prenait pas en compte les positions de la Russie et de la Chine.

La Russie est évidemment contrariée que la « communauté internationale » soit encline à discréditer la mission de l’observateur des Nations unies en Syrie et qu’elle continue de saper les efforts de Moscou pour parvenir à un dialogue « d’ensemble » avec la Syrie.

Cependant, il est frappant que Lavrov, dans une interview, se soit également exprimé au nom de Pékin. Ses propos chaleureux ont coïncidé avec la visite du vice-Premier ministre chinois Li Kegiang à Moscou. Et Li n’a pas perdu de temps pour approuver ce que Lavrov a dit, allant jusqu’à dire :

« Les parties [chinoise et russe] ont des positions qui coïncident à 100% sur les questions de la Corée du Nord et de la Syrie ».

En attendant, le quotidien du Parti communiste chinois, le Global Times, a publié lui aussi, samedi, un édito sur la visite de Li, répétant un argument qu’il avait formulé une première fois, il y a deux ou trois mois, à savoir que la situation internationale obligeait la Chine et la Russie à se rapprocher pour résister aux politiques interventionnistes de l’Ouest. Voici ce le quotidien chinois a écrit :

Dans un avenir prévisible, la plus grande signification du partenariat sino-russe pourrait être qu’il établit un obstacle au monopole occidental et qu’il protège les droits fondamentaux du monde non-occidental, y compris l’indépendance des intérêts nationaux et la diversité des systèmes politiques.

Toutefois, cet édito a bien reconnu qu’il existe des lobbies en Chine et en Russie pour lesquels la priorité est de tisser des liens avec l’Ouest et, par ailleurs, « la Chine et la Russie se méfient l’une de l’autre ». Néanmoins, il maintient que la visite de Li « dans une année d’élections mondiales » (à Moscou, Washington et Pékin) démontrait la confiance mutuelle qui existe entre la Chine et la Russie dans leurs relations, et que l’objectif de cette visite était de rendre ce partenariat « plus clair et plus attractif ».

Li est considéré comme le possible successeur du Premier ministre Wen Jiabao, en octobre prochain, et sa mission à Moscou indique une première tentative de la part de Pékin de réinitialiser l’étendue du partenariat sino-russe en anticipation du retour de Vladimir Poutine à la présidence le 7 mai, après les cinq que ce dernier a passés au poste de Premier ministre.

Pékin a déjà validé la programmation d’une visite officielle de Poutine en Chine en juin, laquelle constituera sa seconde visite au cours des douze derniers mois. Pékin fait tout son possible pour renforcer son partenariat stratégique global avec Moscou, au moment où le « pivot vers l’Asie » des Etats-Unis commence à éroder les liens sino-américains.

Contradiction fondamentale

Mais ce sur quoi Moscou se concentre est quelque peu différent. Le consensus parmi les élites russes est que l’accès à la technologie occidentale est la clé pour moderniser l’économie de la Russie et que Moscou devrait donner la priorité à ses partenariats avec les Etats-Unis et l’Europe. Les élites et la classe moyenne russes ne considèrent pas la Chine comme un substitut à l’Ouest. Elles ne succombent pas non plus à la « puissance douce » de la Chine. La Russie a effectivement une utilité bien précise (et précieuse) pour la Chine, un grand voisin et un laboratoire économique.

La situation difficile de la Russie repose sur le fait que Washington a jusqu’à présent adopté une politique d’engagement sélectif sur des questions d’intérêt essentiel – principalement l’Afghanistan – et cela ne satisfait pas les attentes de la Russie en ce qui concerne un partenariat d’égal à égal entre deux grandes puissances.

Washington a besoin de toutes les infrastructures de transport qu’elle peut obtenir de Moscou au sein du Réseau de Distribution septentrional afin de permettre aux marchandises d’entrer et de sortir d’Afghanistan, mais les Américains ne voient pas la nécessité de consulter la Russie sur le scénario régional d’après 2014 pour l’Afghanistan et l’Asie Centrale. Ils ne tiennent pas compte non plus de la démarche de la Russie vis-à-vis des bases militaires nord-américaines en Afghanistan après le retrait programmé des troupes en 2014.

Du point de vue des Russes, la question entourant la défense antimissiles est de mettre les Etats-Unis à l’épreuve sur leurs intentions. Mais les objectifs nord-américains consistent à neutraliser toute capacité de missiles stratégiques, d’où qu’elle vienne – non seulement de Russie, mais de Chine et même d’Iran – qui pourrait les rendre vulnérables.

C’est un objectif nord-américain de longue date et, avec l’effondrement de l’Union Soviétique, il est réalisable. D’un autre côté, l’équilibre stratégique mondial est au coeur de la doctrine militaire russe. Un article d’opinion récent paru dans le Moscow Times a formulé ce paradigme ainsi :

La poursuite par les Etats-Unis d’un système global avancé de défense antimissiles est étroitement liée à leur idée de dominer le monde. Cela va jusqu’au coeur-même de la politique étrangère et de défense des Etats-Unis. Pour cette raison, toutes les négociations avec les Etats-Unis pour limiter la défense antimissiles n’aboutissent nulle part (.) Etant donné que la Russie est la partie la plus faible dans ces relations bilatérales, il n’y a aucune raison convaincante pour Washington de se lier les mains, dans le seul but d’entretenir de bonnes relations avec la Russie, sur une question qu’elle considère comme centrale pour sa stratégie militaire et de sécurité nationale.

En attendant, les Etats-Unis avancent sur le déploiement du bouclier antimissiles. Une semaine plus tôt, le chef de l’état-major des forces armées russes, le Général Nikolaï Makarov, a prévenu :

« Le développement de la défense antimissiles (.) pourrait bouleverser la stabilité des forces stratégiques de la Russie et la stabilité en Europe à partir de 2017-2018, au plus tard (.) Nous [la Russie] allons prendre certaines contre-mesures ».

Jeudi dernier, le ministre russe de la Défense Anatoly Serdyukov déclarait :

« Jusqu’à présent, nous n’avons pas trouvé de solution mutuelle acceptable à la question de la défense antimissiles, et cette situation se trouve dans une impasse (.) Il y a un dilemme auquel nos pays sont à présent confrontés. Soit nous passons avec succès ce test de coopération et nous répondons ensemble aux nouveaux défis en matière de missiles et de menaces, soit nous [la Russie] serons forcés de prendre les mesures militaires nécessaires ».

Il existe une contradiction fondamentale dans les relations russo-américaines, laquelle n’est pas facile à concilier. Cependant, la Chine est paradoxalement incapable de l’exploiter – ou elle ne le veut pas.

Ni Moscou ni Pékin (qui subit également de fortes pressions avec le bouclier antimissiles dans la zone Asie-Pacifique) ne sont intéressés à travailler de concert. Un haut-fonctionnaire du ministère de la Défense à Moscou, qui dirige le département de la coopération militaire, aurait dit jeudi :

« le potentiel nucléaire de la Chine sera « neutralisé » [par les USA] bien avant celui de la Russie. La Chine a une capacité beaucoup plus limitée (.) Mais ils [les Chinois] ont clairement une philosophie différente pour garantir leur sécurité nationale, qui devrait être commentée par les Chinois eux-mêmes ».

Le coeur du problème est que Moscou préfère travailler sur ses problèmes avec Washington et à sa propre vitesse. Dans une interview capitale accordée aux médias russes la semaine dernière avant de quitter ses fonctions au Kremlin, le Président Dimitri Medvedev a fait un écart pour mettre en garde de ne pas « diaboliser » l’Amérique.

Lavrov en a rajouté une couche dans une autre interview, en mettant en garde contre la dramatisation des « zones de turbulence » dans les liens entre la Russie et les Etats-Unis. Il a estimé que les relations russo-américaines étaient « probablement au mieux » depuis plusieurs années. Lavrov a affirmé que Moscou avait été « capable d’améliorer la situation avec l’administration Obama ». (Medvedev a également affirmé dans cette interview que la présidence d’Obama avait été « la meilleure dans l’histoire des relations russo-américaines. »)

Coeurs d’acier

Dans l’entrefaite, la Russie s’est également attelée à séduire les grandes entreprises pétrolières [nord-américaines]. Le vice-Premier ministre Igor Sechin, un proche de Poutine et qui fait office de tsar de l’énergie en Russie, s’est rendu pour la première fois à Washington le mois dernier afin de faire le tour des investissements potentiels. Il y a quinze jours, Poutine a personnellement présidé la signature d’un accord de joint-venture avec ExxonMobil, estimé à 500 milliards de dollars pour les trois ou quatre prochaines décennies.

Ceci étant dit, la place de la coopération économique avec la Chine revêt une très grande importance pour Moscou. Les échanges sino-russes ont atteint près de 80 milliards de dollars l’année dernière, faisant un bond de 42,7% d’une année sur l’autre. Au cours de la visite de Li à Moscou, les deux pays ont signé 27 contrats commerciaux d’une valeur totale de 15 milliards de dollars. Les liens énergétiques donnent le rythme de la coopération stratégique entre la Chine et la Russie et ils pourraient jouer un rôle encore plus grand, pour atteindre les objectifs commerciaux bilatéraux de 100 milliards de dollars en 2015 et de 200 milliards de dollars en 2020.

Malgré tout, Li n’a pas pu résoudre l’impasse tarifaire qui a bloqué l’accord gazier de 1000 milliards de dollars avec le géant gazier russe Gazprom. Moscou exige un tarif aligné sur ce que Gazprom obtient de l’Europe, tandis que la Chine pense que c’est excessif. En vertu du contrat gazier actuellement en souffrance, la Russie vendrait chaque année à la Chine par pipeline jusqu’à 68 milliards de m³ de gaz, faisant de la Chine son plus gros client.

L’accord entre Moscou et ExxonMobil a dû constituer une surprise pour Pékin. Il portait l’imprimatur de la présidence de Poutine. Selon un haut-fonctionnaire chinois entourant la délégation en visite à Moscou, Li aurait proposé « un modèle complètement différent » de coopération dans le domaine du gaz naturel et « aurait reçu une appréciation positive de la part des Russes ». Pékin placera tout ses espoirs dans la conclusion d’un accord gazier durant la visite de en Chine en juin.

Toutefois, les Russes ne sont pas pressés. À peine Li avait-il quitté Moscou que Gazprom annonçait que la Russie et le Japon avaient entamé des discussions en vue de construire un gazoduc depuis la Russie pour étendre ses fournitures gaz. « Les parties ont discuté des perspectives d’accroître la fourniture de gaz naturel russe au Japon, sous l’angle de la production de gaz naturel plus hautement liquéfié à l’Île de Sakhaline, et de mettre en ouvre un projet de construction d’une usine de GNL à Vladivostok. Les parties ont également discuté des opportunités d’un projet d’approvisionnement gazier pipeline depuis la Russie vers le Japon ». Le futur gazoduc pourrait reposer sur les fonds marins.

Bienvenue au pays du soleil levant. Il est clair que Moscou signale à la Chine qu’elle n’est qu’un de ses principaux clients pour le gaz naturel et qu’elle n’est même pas actuellement son principal client dans la zone Asie-Pacifique. Gazprom est déjà en train de mettre en oeuvre un projet d’une valeur de 7 milliards de dollars avec un consortium japonais pour construire une usine de GNL et un complexe chimique gazier à Vladivostok, dont le lancement est programmé pour 2016 et qui produira 10 millions de tonnes de GNL, dont 70% seront fournis au Japon et 30% à la Corée du Sud. C’est-à-dire que contrairement à ce que le Global Times a écrit, Poutine n’a pas l’intention de s’aligner sur la Chine pour se battre contre des moulins à vent occidentaux, dans le but de protéger les « droits fondamentaux du monde non-occidental ». Il se peut très bien qu’il se batte contre des moulins à vent, mais ce sera un acte parfaitement motivé et dans l’objectif strict de protéger les intérêts russes.

Moscou préfèrerait s’inspirer de Washington et avoir un engagement de la Chine qui cadre de façon optimale avec les intérêts russes. Par conséquent, sur la Syrie, il se trouve que la réponse aux avances chinoises pour que les deux pays agissent à l’unisson est « oui » (du moins pour le moment) ; mais sur la Corée du Nord, ce pourrait être au mieux un « peut-être » ; et sur le Vietnam, c’est très certainement « non ».

En somme, la clé pour changer radicalement les rapports sino-russes se trouve entre les mains d’Obama. Celui-ci doit décider s’il doit « réinitialiser » les relations avec la Russie contre la toile de fond historique du « pivot » des Etats-Unis vis-à-vis de l’Asie.

Lui seul peut mesurer la caricature de Poutine qui est ancrée dans les perceptions occidentales. La visite de Li à Moscou a vraiment apporté quelques surprises.

Article original : China sets out on Putin presidency

Traduction : JFG

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