Russia Today, une chaîne comme les autres ?


par Margarita Simonyan pour Le Courrier de Russie

Margarita Simonyan, rédactrice en chef chez Russia Today, s’explique sur la ligne éditoriale de cette chaîne d’information souvent décrite comme très proche du Kremlin.

Vous avez dit propagande ?

« Tous les pays qui ont un minimum de respect pour eux-mêmes possèdent une chaîne internationale comme Russia Today. La Grande-Bretagne a BBC World News, la France a France24 et le Quatar possède Al Jazeera. Et on n’accuse jamais ces chaînes de faire de la propagande pour leurs pays respectifs. Autant la BBC que France24 disent elles-mêmes souhaiter exposer leurs visions respectives sur le monde. Nous faisons la même chose.

A l’époque soviétique, les diffusions à l’international étaient très mal gérées. Les quelques tentatives du gouvernement communiste d’étendre son influence à l’étranger se sont soldées par des échecs. A la suite de la chute de l’URSS et de sa « pseudo intégration » dans le libéralisme occidental, ces méthodes ont été oubliées. Pour la bonne et simple raison qu’avec l’existence d’un seul « bloc », nous n’avions plus besoin de continuer cette « guerre idéologique ». La Russie actuelle est affaiblie sur le plan de sa communication extérieure. Le meilleur exemple en est la guerre avec la Géorgie en 2008 durant laquelle une véritable bataille de l’information a fait rage, et dans laquelle on accusait la Russie d’avoir attaqué la Géorgie. Mais alors que l’Europe comprenait enfin avoir été dupée, toute cette « guerre éclair » n’était plus qu’une histoire ancienne. C’est pourquoi une grande partie des anglophones continuent à croire à ce mensonge. »

Sur les Etats-Unis

« Quand nous avons lancé Russia Today, il y a 6 ans et demi, j’ai toujours clairement dit que nous exposerions la vision russe du monde. Actuellement la politique étrangère de la Russie est plus humaine, plus juste et plus sincère que celle de beaucoup d’autres gouvernements. Nous pratiquions exactement la même politique, à l’époque soviétique, que celle que les États-Unis mènent aujourd’hui, à la seule différence que nous, nous avons compris notre erreur. Cette politique irresponsable a causé la perte de notre pays. Les États-Unis, eux ne s’en sont toujours pas rendus compte. Personnellement, je considère qu’il ne faut pas imposer la démocratie aux peuples qui ne l’ont pas choisie. Pourquoi l’Arabie Saoudite ne subit-elle pas de pression ? Vous croyez qu’il s’agit réellement d’une démocratie ? Ou est-ce que c’est plutôt parce qu’elle vend son pétrole comme il le faut ? »

Sur le printemps arabe

« Bien évidemment, le printemps arabe a fait la une de tous les médias du monde : mais chacun a couvert les événements à sa manière. Je vous donne un exemple : le 21 juin 2011, la BBC et CNN ont choisi de couvrir le sujet concernant « un drone de l’OTAN abattu en Libye ». Alors qu’ils rabâchaient cette information toute la journée pour la simple raison qu’ils étaient solidaires avec la politique étrangère de leurs pays, nous pensions plus important de couvrir la mort d’une famille de 13 libyens, dont 6 enfants. Nous étions les seuls à parler de cette tragédie ! Vous ne me croyez pas ? Vérifiez donc par vous-mêmes ! Et nous avons reçu de nombreux témoignages de téléspectateurs sur les événements en Syrie. Même si un tiers des personnes nous disent que nous sommes des salauds et que nous soutenons le régime sanglant d’Assad, deux tiers nous déclarent : « Merci de nous avoir ouvert les yeux, nos médias nous mentent ! », par « médias » ils entendent principalement la BBC et CNN. »

Sur la version américaine de Russia Today

« Nous avons créé une branche américaine de la chaîne il y a quelques années. La Russie est présentée sous un angle différent, afin que l’Américain moyen ne s’ennuie pas. Nous couvrons les grandes lignes de l’actualité russe, comme la guerre russo-géorgienne de 2008, les élections, les mouvements de protestation… Les Américains s’intéressent à tous ces sujets. Mais les chaînes nationales américaines traitent ces informations d’une toute autre manière : par exemple, Fox News a coupé l’interview d’une jeune Ossète qui s’apprêtait à raconter comment les Russes l’ont sauvée en 2008 et a également diffusé des vidéos de manifestants grecs cassant des fenêtres et allumant des cocktails molotov avec la légende suivante : « Manifestations à la suite des élections à Moscou ». Et voilà le niveau moyen de compréhension des événements en Russie chez les Américains. »

Sur la différence entre Russes et Occidentaux

« Les Russes se distinguent, culturellement, des Occidentaux : les Européens et les Américains ont plus de points communs entre eux que nous avec eux. Les Russes sont plus proches de l’Asie que de l’Europe et des États-Unis. C’est pourquoi quelque chose qui peut sembler parfois normal pour nous, ne l’est peut-être pas pour eux. J’ai des centaines d’exemples à donner, comme notre rapport à l’homosexualité. Notre société est très homophobe, c’est vrai. Parfois nos collègues occidentaux tournent des reportages au sujet de l’interdiction de la gay pride à Moscou mais ni eux ni les téléspectateurs ne comprennent qu’il ne s’agit pas là d’une décision personnelle mais que la grande majorité de la population partage cette idée.

Ensuite en Occident, on nous traite de sauvages. Nous avons tous des cultures différentes mais eux nous jugent selon la leur. Encore un exemple : l’affaire concernant Pussy Riot. De nombreux correspondants étrangers ont écrit au sujet de l’arrestation des membres de ce groupe. Rien d’autre ne les intéressait. Nous avons également traité cette affaire sur notre chaîne, mais sans pourtant en faire le sujet le plus important de ces dernières semaines. »

Margarita Simonyan

Miriam Elder, correspondante pour le quotidien anglais The Guardian, donne son avis sur la politique de Russia Today.

« Je regarde Russia Today quand je veux me remonter le moral mais je ne prends pas cette chaîne au sérieux. Je pense que leurs téléspectateurs sont des amateurs de la théorie du complot. Cette chaîne est une blague ! Il est évident que le gouvernement russe se sert d’elle pour montrer au monde son point de vue. C’est un canal de propagande, au sens négatif du terme. Russia Today souhaite faire croire à tous que les Etats-Unis et ses alliés occidentaux sont responsables de tous les événements qui ont lieu au Proche-Orient et en Russie. Les journalistes de cette chaîne sont juste à la recherche de blogueurs farfelus qui passent leurs journées en pyjama et écrivent leurs avis personnels sans aucune preuve. Je n’appelle pas ça du vrai journalisme.

Lors de la révolution égyptienne, Russia Today avait déniché un « intervenant » qui a raconté à l’antenne que la révolution n’était pas la volonté du peuple mais celles des Américains, des francs-maçons et du « Mossad ». Cette personne a le droit de dire ce qu’elle veut mais en tant que journaliste, on est obligé de trouver des preuves avant d’avancer une telle théorie.

Dernier événement en date : l’émission télévisée présentée par Julian Assange. Ce dernier est censé lutter pour la liberté et la transparence des informations mais va animer une émission sur une chaîne qui est tout sauf transparente et libre.

Cependant, il faut comprendre qu’un téléspectateur lambda ne s’intéresse pas à la Russie et ne comprend pas à quel point le pays change. En Occident, nombreux sont ceux qui croient encore que le journal Pravda est le principal quotidien russe. »

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État, guerre et médias

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Traduction : Thomas Gras

Source : Mondialisation.ca

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