L’ennuyeux monde de demain de Julian Assange


par Ilia Ber pour RIA Novosti

Le fondateur de WikiLeaks Julian Assange, assigné à résidence à Londres, a réalisé sa première émission de TV en tant que présentateur sur la chaîne RT (précédemment appelée Russia Today), financée par le gouvernement russe et émettant pour un large public à travers le monde en anglais, arabe et espagnol. A dessein ou non, le nom de l’émission d’Assange, The World Tommorow (le monde demain), est un clin d’œil au nom d’origine de la chaîne – Russia Today (la Russie aujourd’hui) – et sa devise est probablement le slogan entendu pendant le générique « To keep journalism honest ! » (Conserver un journalisme honnête).

Jusqu’au dernier moment la chaîne RT a refusé de divulguer le nom du premier invité d’Assange, et la rédactrice en chef de la chaîne Margarita Simonian a averti que « certaines « têtes brûlées » diront que suite à cette émission la chaîne devrait être fermée ou interdite sur le câble ou dans certains pays. » Finalement, l’invité était le leader du mouvement chiite libanais Hezbollah, Hassan Nasrallah.

La chaîne RT a annoncé que neuf autres émissions étaient prévues. Pour l’instant, les noms des prochains invités de Julian Assange n’ont pas été divulgués. Dans la bande annonce, Assange déclare qu’il voudrait inviter à l’émission Mikhaïl Khodorkovski (le milliardaire russe en disgrâce), mais ne peut pas le faire, car ce dernier se trouve en détention.

Auparavant, dans une interview, Margarita Simonian annonçait que sa chaîne n’avait pas l’intention de s’ingérer dans la politique éditorialiste de l’émission, dont l’auteur du projet, Julian Assange, assumait l’entière responsabilité.

Quel est donc le monde de demain présenté par la première émission du fondateur de WikiLeaks ? Assange est-il prêt à devenir une star du journalisme ? Et que cherche-t-il sur la chaîne russe qui émet vers l’étranger ?

Le fond et la forme de The World Tomorrow

L’émission était en fait une simple interview traditionnelle avec une « tête parlante », qui sont légion sur toutes les chaînes. Le côté fauteur de scandales des deux personnalités, l’invité et le présentateur, a été largement compensé par l’absence de tout côté dramatique ou de toute nouvelle information pour les spectateurs qui s’intéresseraient même de très loin aux thèmes abordés.

Aucun décor spécial ou mise en scène originale. L’émission est enregistrée dans une chambre avec très peu d’accessoires (le véritable lieu de détention d’Assange), où sont installés deux-trois caméras et un monitor, via lequel le présentateur communique avec l’invité.

Pendant la première émission, deux traducteurs simultanés étaient assis près d’Assange. Le premier traduisait les questions du présentateur, et le second traduisait les réponses de l’invité. Durant la majeure partie de l’émission de 26 minutes on voyait à l’écran la tête du leader d’une organisation qui n’a rien à envier au terrorisme par ses méthodes.

Au début de l’émission, Assange a annoncé que depuis 2006 ce leader radical arabe n’avait pas été diffusé sur les chaînes occidentales. Puis la discussion a tourné principalement autour de l’histoire du Hezbollah, de sa lutte contre Israël pour les droits des peuples libanais et palestiniens et de la situation en Syrie. Nasrallah parlait de l’héroïsme de la résistance arabe en 2006 pendant le conflit israélo-libanais; des tentatives pour discréditer par tous les moyens le Hezbollah faites par les Etats-Unis, qui se considèrent comme le bastion de la liberté d’expression, et la restreignent en réalité en empêchant le signal de la chaîne satellite libanaise Al Manar d’atteindre leur territoire.

Assange essayait de réagir aux explications de l’invité, mais il le faisait mollement, en posant principalement des questions préparées et écrite à l’avance et sur des feuilles posées devant l’écran. Finalement, c’était un piètre présentateur.

Seule la question sur la Syrie du présentateur était plus ou moins pointilleuse. Assange a demandé pourquoi le Hezbollah soutenait le printemps arabe en Tunisie, en Egypte et au Yémen, mais pas en Syrie, et où était la ligne, la frontière que le Hezbollah ne pouvait pas franchir dans son soutien du régime de Bachar al-Assad – mille personnes tuées, un million, combien ?

Nasrallah a habilement esquivé la question en déclarant qu’en Syrie la situation était différente, et a confirmé son soutien au régime au pouvoir à Damas (ce qui n’est pas étonnant, étant donné qu’al-Assad soutient financièrement depuis de nombreuses années cette organisation radicale libanaise).

A la fin de l’émission Assange a demandé à Nasrallah d’expliquer une nouvelle fois pourquoi, bien que les rebelles libanais n’utilisent pas de codes complexes lors des communications confidentielles, les meilleurs agents israéliens sont dans l’incapacité de les déchiffrer même avec le matériel le plus sophistiqué. Il s’avère que les résistants, dont la majorité sont des ressortissants de villages libanais, parlent un patois local, qu’un individu qui n’y a pas passé son enfance est incapable de comprendre.

L’émission assez ennuyeuse, où aucune nouvelle information n’a été donnée, s’est terminée par la déclaration de l’invité selon laquelle l’opposition à l’hégémonie américaine dans le monde était aujourd’hui naturelle pour un homme moral. Qui plus est pour un homme professant l’une des religions abrahamiques.

Assange et le journalisme

Dans le monde, et en Russie, la personne et l’activité d’Assange est perçue de manière très controversée. Pour certains, c’est un véritable héros, un combattant de la liberté de l’information, de la diplomatie ouverte, de l’altermondialisme et du journalisme honnête. Pour d’autres, c’est un renégat qui utilise des méthodes illégales pour obtenir des informations mettant en péril la vie de centaines d’innocents et discrédite le métier de journaliste.

Vitali Leïbine, rédacteur en chef du magazine Rousski Reporter (reporter russe), le seul à publier en Russie les informations émanant de WikiLeaks, fait partie des premiers. Il affirme qu’il n’a jamais été prouvé que quelqu’un ait souffert des fuites publiées sur WikiLeaks.

« Nous savons que des journaux respectables aussi bien russes qu’occidentaux utilisent des phrases du genre: « Selon une source anonyme haut placée… ». Et c’est une situation largement moins honnête que la référence à un document dont l’authenticité ne fait pas l’ombre d’un doute », déclare-t-il.

Konstantin Egguert du quotidien russe Kommersant n’est pas de cet avis. Il est convaincu que WikiLeaks ignore si, par exemple, ceux qui ont travaillé en Afghanistan avec les forces de la coalition (et ont été cités dans les documents publiés par WikiLeaks) n’ont pas souffert par la suite des persécutions de Taliban, car il n’existe aucun moyen de le savoir. « On ignore ce qui se passe dans la province de Helmand, par exemple. Mais il serait logique de supposer que les gens là-bas se sont au moins retrouvés dans une situation où leur vie était menacée, estime le commentateur. Le journaliste doit être conscient des éventuelles conséquences de ses publications. »

Konstantin Egguert estime que ce que fait Assange n’est pas du journalisme. « On peut parler d’activité publique ou politique. Mais ce n’est pas du journalisme. Le journalisme implique une enquête, la confrontation des informations obtenues, leur analyse et leur commentaire. Il n’y a rien de tout cela dans l’activité de WikiLeaks. » En revanche, comme le fait remarquer le journaliste, on constate des méthodes illégales d’obtention des informations.

« En ce qui concerne les méthodes, contrairement aux hackers du groupe Anonymous par exemple, WikiLeaks ne vole pas tels ou tels documents », conteste Vitali Leïbine. « C’est une plateforme ouverte à toute personne voulant rendre publique une information. Une plateforme qui garantit également que l’origine de ces documents ne sera pas citée si l’informateur se montre correcte à son tour. »

Vitali Leïbine estime qu’en prenant l’exemple de la plus retentissante histoire du journalisme, le Watergate, la source des informations était encore plus floue. « Et à la question de savoir qui et dans quel but a fourni les rapports de la Cour des comptes de Russie sur l’entreprise Transneft à Alexeï Navalny (juriste et militant politique russe – ndlr), je n’ai pas non plus de réponse, déclare le rédacteur. Or dans le cas de WikiLeaks, j’en ai une. Parce qu’à mes yeux c’est une histoire plus propre que le jeu des fuites, où on ignore à quoi joue ton informateur ou ton adversaire. »

Les deux journalistes se rejoignent pour dire que l’activité de WikiLeaks et d’Assange est utopique. Toutefois, si Vitali Leïbine estime que ce sont les utopistes qui détiennent aujourd’hui les véritables valeurs et déterminent la direction du progrès social, Konstantin Egguert et convaincu que leurs idées anarchistes ont prouvé leur absurdité, et les organismes publics s’y opposent de manière logique, en y voyant un danger pour leur activité normale.

Assange, la Russie et les États-Unis

L’apparition de Julian Assange en tant que présentateur sur la chaîne russe RT est plus logique qu’accidentelle. Selon Vitali Leïbine, RT était la première chaîne TV à l’interviewer lorsqu’on avait appris que son magazine (Reporter russe) publierait des fuites à scandale.

RT, selon sa direction, présente un point de vue alternatif des événements dans le monde par rapport aux chaînes occidentales mondiales. Pour cette raison, l’intérêt de cette chaîne pour des personnalités telles qu’Assange n’est pas étonnant. Il a lui-même reconnu à plusieurs reprises que l’un de ses principaux objectifs était la lutte contre les superpuissances, la plus grande superpuissance (USA) et le superpouvoir en général.

Le fondateur de WikiLeaks se trouve depuis plus d’un an assigné à résidence à Londres en attendant son extradition vers la Suède, où il est accusé de harcèlement sexuel et de viol. Toutefois, ses partisans dénoncent le caractère clairement politique de ces poursuites. Et le premier ministre russe Vladimir Poutine a qualifié l’arrestation d’Assange de contraire aux principes démocratiques.

En tant qu’organisation, WikiLeaks éprouve aujourd’hui beaucoup de difficultés financières. Sous la pression des autorités américaines, préoccupées par les fuites de documents confidentiels sur le déroulement de la guerre en Afghanistan et de dépêches de diplomates américains à travers le monde, les plus grands systèmes de paiement Pay Pal, Visa et MasterCard ont bloqué les comptes de WikiLeaks, sur lesquels était transféré l’argent des dons.

Et la situation financière d’Assange lui-même est loin d’être simple. « Ce genre de projets est une façon de revenir, de retrouver une certaine liberté et de gagner un peu d’argent », déclare Vitali Leïbine.

A long terme, travailler sur une chaîne telle que Russia Today (RT) serait plus préjudiciable que profitable à la réputation d’Assange, estime Konstantin Egguert. Par ailleurs, il fait remarquer qu’Assange est devenu un symbole pour les fanatiques de gauche et les conspirologues du monde entier. « Je ne serais pas étonné de voir dans son émission Mahmoud Ahmadinejad, Hugo Chavez, Noam Chomsky et d’autres héros des intellectuels antiaméricains », déclare Egguert.

Cependant, Sergueï Karaganov, président du Conseil pour la politique étrangère et de la défense, ne considère pas Assange comme un ennemi du département d’Etat américain et ne pense pas que son apparition sur une chaîne financée par le budget russe puisse entraîner une détérioration notable des relations entre les deux pays.

Selon lui, le monde est aujourd’hui différent et ne dépend plus beaucoup des bonnes ou des mauvaises relations entre la Russie et les Etats-Unis.

« Même les accusations lancées depuis les hautes tribunes diplomatiques américaines, selon lesquelles la Russie soutient la Syrie, n’atteignent ni Moscou, ni le reste du monde. L’émission d’Assange serait intéressante si à travers celle-ci il racontait quelque chose de sérieux, qui n’a pas encore été publié sur son site. Mais aucune révolution ne s’est produite dans le monde à cause d’Assange. La diplomatie américaine a subi un certain préjudice à sa réputation, mais c’est tout », affirme l’expert.

Le format de l’émission The World Tomorrow ne semble pas prévoir la lecture à haute voix par le fondateur de WikiLeaks d’autres fuites sensationnelles qui n’ont pas encore été publiées.

Or, dans le format choisi, Assange paraît pour l’instant peu convaincant et peu professionnel. Mais c’est sa propre production, son propre choix. La chaîne RT a seulement acheté les droits de diffusion de cette émission.

Auparavant, le porte-parole officiel de WikiLeaks annonçait que par la suite les droits de diffusion seraient vendus à de nombreuses chaînes à travers le monde.

Ilia Ber

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Source : RIA Novosti

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3 réponses à “L’ennuyeux monde de demain de Julian Assange

  1. Le nommé Eggert se prétend-il journaliste ?… Il ne l’est pas , juste un propagandiste de la censure !… ( Quant aux choix d’Assange, on peut se souvenir que le Hezbollah, organisation terroriste ( suscitée par les Israéliens pour contrebalancer l’influence de l’OLP laïque d’Arafat ) a flanqué une raclée « régulière » à l’invincible Tsahall
    en 2006, en détruisant la moitié de ses chars « invulnérable » Merkava !… Et les combattants « terroristes » se coordonnaient en utilisant des téléphones de campagne, ceux à magnéto et à fil de la première guerre mondiale !!!…( On dirait que le puissant Mossad n’est toujours pas au courant !… Et on ne peut pas le dire à Assange : son Wikileaks ne couvre que les messages secrets et faux-cul !…)

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