Nos hommes en Iran ?


par Seymour Hersh pour The New Yorker

Le Joint Special Operations Command (JSOC – direction et coordination des forces spéciales de l’armée US) assure la formation, depuis 2005, des membres du Mujahideen-e-Khalq (MEK), groupe d’opposition dissident iranien.

Vu du ciel, le relief du site de la Sécurité nationale du Département de l’Énergie au Nevada, avec ses hauts plateaux arides et ses pics montagneux lointains, ressemble au Nord-Ouest de l’Iran. Le site, à quelque 65 miles au Nord-Ouest de Las Vegas, a été autrefois utilisé pour des essais nucléaires, et il comprend maintenant un centre de formation de contre-espionnage et un aéroport privé capable de recevoir des Boeing 737. C’est une zone réglementée, et inhospitalière : à certains endroits, les curieux sont prévenus que le personnel de sécurité du site est autorisé à user d’une force mortelle, si nécessaire, contre les intrus.

C’est là que le Joint Special Operations Command (JSOC – direction et coordination des forces spéciales de l’armée US) assure la formation, depuis 2005, des membres du Mujahideen-e-Khalq, ce groupe d’opposition dissident iranien connu en Occident sous le nom de MEK. Le MEK a débuté comme groupe marxiste-islamiste dirigé par des étudiants et, dans les années 1970, il a été mêlé à l’assassinat de six citoyens américains. Il a initialement participé à la grande révolution qui a conduit en 1979 à la chute du Shah d’Iran. Mais, en quelques années, le groupe est entré en une guerre interne sanglante avec les ayatollahs au pouvoir et, en 1977, il a été ajouté dans la liste des organisations terroristes étrangères par le Département d’État. En 2002, le MEK a acquis une certaine crédibilité internationale en révélant publiquement – et précisément – que l’Iran avait commencé l’enrichissement d’uranium dans un lieu souterrain tenu secret. Mohammed El Baradei, qui à l’époque était le directeur général de l’AEIA (Agence internationale de l’Énergie atomique), l’agence des Nations-Unies pour la surveillance en matière nucléaire, m’a déclaré plus tard qu’il avait su que l’information avait été fournie par le Mossad.

Les liens du MEK avec les renseignements occidentaux se sont renforcés après la chute du régime irakien en 2003, et le JSOC a commencé à opérer à l’intérieur de l’Iran pour justifier les craintes de l’administration Bush que l’Iran avait construit la bombe dans un ou plusieurs lieux souterrains secrets. Des fonds ont été secrètement attribués à un certain nombre d’organisations dissidentes, pour la collecte de renseignements et, en définitive, pour des activités terroristes contre le régime. Directement, ou indirectement, le MEK s’est retrouvé recevoir des moyens tels que armes et renseignements. Certaines opérations secrètes soutenues par les Américains se poursuivent toujours aujourd’hui en Iran, selon des responsables actuels et anciens des renseignements et des consultants militaires.

Malgré ses liens grandissants, et un lobbying extrêmement renforcé organisé par ses défenseurs, le MEK n’en est pas moins resté sur la liste des organisations terroristes étrangères du Département d’État – ce qui montre que le secret était essentiel à propos de la formation au Nevada. « Nous les avons formés ici, et blanchis grâce au Département de l’Énergie (DOE), parce que le DOE est propriétaire de tout ce terrain dans le sud du Nevada, » m’a dit un ancien haut responsable des renseignements américains. « Nous les avons déployés sur de longues distances dans le désert et les montagnes, et le renforcement de leur capacité en communication-coordination a été une grande question. » (Un porte-parole du JSOC a dit que « les Forces d’opérations spéciales US n’étaient ni au courant ni impliquées dans la formation des membres du MEK. »)

La formation s’est terminée peu avant la prise de fonction du président Obama, raconte cet ancien haut responsable. Lors d’un entretien séparé, un général quatre étoiles en retraite, ancien conseiller des administrations Bush et Obama sur les questions de la sécurité nationale, a dit qu’il avait été informé en privé, en 2005, de la formation au Nevada d’Iraniens liés au MEK par un Américain impliqué dans le programme. Ils ont eu la « formation standard » a-t-il dit, «  en communication, cryptographie, tactiques pour petites unités, et armement, sur une durée de six mois » a dit le général en retraite. « Ils étaient gardés dans de petits modules ». Il a dit aussi que les hommes qui assuraient la formation étaient du JSOC, lequel, en 2005, était devenu un instrument majeur dans la guerre mondiale de l’administration Bush contre le terrorisme. « Les formateurs du JSOC n’étaient pas des gars de première ligne qui avaient été sur le terrain, mais des formateurs de deuxième et troisième niveau, et ils ont commencé à sortir de leur réserve. « Nous allons vous enseigner les tactiques, alors laissez-moi vous montrer un truc vraiment sexy… » ».

« C’est cette formation improvisée qui a provoqué les appels téléphoniques inquiets que j’ai reçus, » dit l’ancien général. « J’ai dit à l’un des gars qui m’a appelé que les choses leur passaient au-dessus de la tête et que tous pourraient avoir des problèmes s’ils n’obtenaient pas quelque chose d’écrit. Les Iraniens sont très, très bons en contre-espionnage, et des trucs comme cela sont trop difficiles à maîtriser. » Le site au Nevada était utilisé en même temps, a-t-il dit, pour une formation poussée des unités d’élite combattantes irakiennes. (Le général retraité a dit qu’il ne connaissait qu’un seul groupe affilié au MEK ayant suivi les cours de formation ; l’ancien haut responsable des renseignements a déclaré être au courant d’une formation qui est allée jusqu’en 2007).

Allan Gerson, avocat de Washington pour le MEK, note que le MEK a publiquement et à plusieurs reprises renoncé au terrorisme. Gerson a dit qu’il ne voulait pas faire de commentaires sur la présumée formation au Nevada. Mais une telle formation, si elle est vraie, a-t-il dit, venait «  particulièrement en contradiction avec la décision du Département d’État de maintenir le MEK sur la liste des organisations terroristes. Comment les USA peuvent-ils former ce groupe qui figure sur la liste de l’État des terroristes étrangers, pendant que d’autres subissent des sanctions pénales pour avoir fourni un sou à la même organisation ? »

Robert Baer, agent en retraite de la CIA qui parle couramment l’arabe et a travaillé clandestinement au Kurdistan et dans tout le Moyen-Orient au cours de sa carrière, m’a d’abord dit, début 2004, qu’il avait été recruté par une société américaine privée – travaillant, croyait-il, pour le compte de l’Administration Bush – pour retourner en Irak. « Ils voulaient que j’aide le MEK à recueillir des renseignements sur le programme nucléaire de l’Iran, » se rappelait Baer. « Ils pensaient que je connaissais le persan, ce qui n’était pas le cas. J’ai dit que je leur répondrais, mais je ne l’ai jamais fait ». Baer, qui vit maintenant en Californie, a rappelé qu’il était clair pour lui à l’époque que l’opération était « une opération sur le long terme, pas seulement une mesure ponctuelle ».

Massoud Khodabandeh, expert en technologie de l’information vivant aujourd’hui en Angleterre qui consulte pour le gouvernement irakien, a été un agent du MEK avant de le quitter en 1996. Lors d’un entretien téléphonique, il a reconnu qu’il était un ennemi déclaré du MEK, et qu’il avait milité contre le groupe. Selon Khodabvandeh, il était entré dans le groupe avant la chute du Shah et, en tant qu’expert informaticien, il s’était profondément impliqué dans les activités de renseignements, ainsi que pour assurer la sécurité de la direction du MEK. Pendant les dix dernières années, lui et son épouse anglaise ont exécuté un programme de soutien à d’autres transfuges. Khodabandeh m’a dit avoir entendu parler de la formation au Nevada par d’autres transfuges récents. Il a dit que la formation en communication au Nevada nécessitait plus que d’enseigner comment rester en contact pendant les attaques, elle enseignait aussi comment intercepter les communications. Les États-Unis, disait-il, ont trouvé à un moment donné la façon de pénétrer certains des systèmes de communication importants iraniens. A l’époque, disait-il, les États-Unis ont fourni aux agents du MEK la capacité d’intercepter les appels téléphoniques et les textos à l’intérieur de l’Iran – que des agents du MEK traduisaient et partageaient avec les spécialistes en renseignements électromagnétiques américains. Il ne sait pas si cette activité se poursuit.

Cinq scientifiques nucléaires iraniens ont été assassinés depuis 2007. Les porte-parole du MEK ont nié toute implication dans ces meurtres, mais au début du mois dernier, la NBC a cité deux hauts fonctionnaires de l’administration Obama confirmant que les agressions avaient été réalisées par des unités du MEK, financées et formées par le Mossad, le service secret israélien. La NBC citait en outre des responsables de l’administration qui niaient toute implication américaine dans les activités du MEK. L’ancien haut responsable des renseignements avec lequel j’ai parlé a appuyé l’information de la NBC selon laquelle les Israéliens travaillaient avec le MEK, ajoutant que les opérations profitaient aux renseignements américains. Il a dit que les cibles n’étaient pas des « Einstein » ; « l’objectif était d’atteindre la psychologie et le moral des Iraniens » disait-il, et de « démoraliser tout le système – les vecteurs nucléaires, les sites d’enrichissement nucléaire, les centrales électriques ». Des attaques ont été conduites sur des pipelines. Et d’ajouter que les opérations sont « principalement effectuées par le MEK en liaison avec les Israéliens, mais que maintenant, les États-Unis fournissaient les renseignements. » Un conseiller de la communauté des opérations spéciales m’a dit que les liens entre les États-Unis et les activités du MEK, à l’intérieur de l’Iran, existaient depuis longtemps. « Tout ce qui est fait maintenant à l’intérieur de l’Iran passe par des substituts » a-t-il dit.

Les sources avec lesquelles j’ai discuté ont été incapables de dire si les personnes formées au Nevada étaient impliquées actuellement dans les opérations en Iran ou ailleurs. Mais elles ont insisté sur l’intérêt global du soutien américain. « Le MEK était une totale plaisanterie » a dit le conseiller expert du Pentagone, « et maintenant c’est devenu un véritable réseau à l’intérieur de l’Iran. Comment le MEK est-il devenu si efficace ? » a-t-il demandé. « En partie, par la formation au Nevada. En partie par un soutien logistique au Kurdistan, et en partie à l’intérieur de l’Iran. Le MEK a maintenant une capacité pour monter des opérations efficaces qu’il n’avait jamais eue auparavant. »

Mi-janvier, quelques jours après un attentat à la voiture piégée contre un scientifique nucléaire iranien à Téhéran, le secrétaire la Défense, Leon Panetta, a reconnu lors d’une assemblée publique de militaires à Fort Bliss, Texas, que le gouvernement US avait « quelques idées sur ceux qui pourraient être impliqués, mais nous ne savons pas exactement qui. » Il a ajouté, « Mais je peux vous dire une chose : c’est que les États-Unis ne sont pas impliqués dans ce genre d’initiatives. Ce n’est pas ce que font les États-Unis. »

Seymour Hersh

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Article original : Our Men in Iran ?

Traduction : JPP pour Info-Palestine

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2 réponses à “Nos hommes en Iran ?

  1. « …Ce n’est pas ce que font les États-Unis … » Bien sûr, comme la Déclaration d’Indépendance n’a jamais rien eu à voir avec les esclavagistes et autres KKK !… Les US ne font rien d’autre au Nevada que ce qu’ils reprochaient à la Libye de Kadhafi, où de soi-disants camps d’entraînement accueillaient les « terroristes » venus du monde entier !…

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