Glossaire théostratégique : Démocratie & Islam


par Alain Joxe

La question se pose politiquement et stratégiquement dans l’actualité. On peut tenter de défricher ce terrain miné, plutôt que de le réserver aux spécialistes du divin ou de la langue de bois. Pour faire le point en ces matière il faut supposer qu’il existe une sociologie des « convictions inébranlables » et une anthropologie du « courage collectif ».

L’intifada du dêmos

Le mot « démocratie » signifie en grec « intifada du peuple » plutôt que « régime issu d’élections libres » mais on dit en arabe « demokratia » car seul le mot grec, stabilisant le soulèvement du peuple (stasis dêmou) en un contrôle politique de l’oligarchie comme rapport de force (dêmo-kratia), permet d’enregistrer la naissance d’un peuple comme pouvoir. Dans l’histoire, tout soulèvement démocratique ne peut se qualifier que par le refus du régime qu’il affronte. Il y a donc beaucoup de définitions possibles de la démocratie comme processus anti-tribal, anti-féodal, anti-oligarchique, anti-royal, anti-bourgeois, anti-impérial, anti néolibéral, etc. Mais il s’agit toujours d’une révolte des pauvres et moyens contre les riches et princiers, pour plus d’égalité et de liberté. Il est possible de dire que dans l’islam comme dans le christianisme, les prodromes d’une vision positive de la démocratie existent, et pas du tout la simple condamnation de la violence du peuple, idéologie liée au patriarcat et au militarisme des élites tribales, féodales, esclavagistes et impériales de tous types.

Démocratisation : processus à épisodes et à mémoire

Pendant l’expansion du système capitaliste dans les métropoles et dans les espaces coloniaux et les empires une grande diversité de systèmes d’oppression ont été inventées y compris des « démocraties impériales » ; d’où la diversité des libérations qui se succèdent dans le XIX°, le XX° et le XXI° siècle. Le pouvoir, la responsabilité, le prestige, la joie de vivre, la fête, qui surgit des classes inférieures et moyennes, qui caractérisent toutes les libérations démocratiques, suscitent, parfois, à terme, des répressions plus ou moins sanglantes, revanche des oligarchies retournant aux commandes. La démocratie, dans ce sens dynamique est donc contagieuse malgré les différences d’échelles et de configurations des classes locales, c’est pourquoi elle peut se répandre, comme un incendie, dans différentes provinces et Etats, d’échelle et de régime très différents. La « révolution démocratique » comme mutation est libertaire, politique, transnationale et trans-scalaire : gagnant toutes les échelles sociétales. Si on oublie la définition de la démocratie comme mutation trans-classiste et trans-historique, on peut ne pas comprendre pourquoi tout processus de libération est une transgression générale. Mais aussi pourquoi ni les libérations nationales contre les empires, ni les libérations civiques contre les tyrannies, ni les révolutions sociales contre les ploutocraties, ni les révolutions religieuses contre les méchants, ne sont irréversibles : elles sont forcément menacées de mort. On ne comprend pas pourquoi aussi quoique réversibles elles sont inoubliables ? Et donc un peuple peut reprendre une libération, après trois générations là ou il l’avait abandonnée, sous l’effet d’une répression ou d’une corruption. La révolution française, toujours inachevée, a pu se répandre dans le monde au moins deux fois en 1789-93 et en 1848. La révolution russe inspirée par les révolutions françaises et par la Commune à échoué comme révolution sociale en évoluant vers la Tyrannie puis l’oligarchie mafieuse, mais on ne peut pas jurer qu’elle ne reprendra pas un jour, au point où elle avait mal tourné, en perdant au passage la démocratie ; la révolution nassérienne et la révolution Ba’athiste ont échoué en évoluant vers la tyrannie et même la monarchie héréditaire ; les libérations maghrébines ont échoué en se fixant, après la libération coloniale, sur une paléo-monarchie, de droit divin, une oligarchie militaire de services spéciaux ou une corruption tyrannique policière et mafieuse. En Amérique latine aussi ; les révolutions démocratiques restèrent menacées, par un retour à la « monarchie coloniale esclavagiste », qui a échoué avec l’expédition du Mexique sous Napoléon III ; un long chapitre d’un siècle qui dure encore s’écoule avant que la démocratie chilienne, argentine, brésilienne renvoient les élites post-coloniales et leurs armées fascisantes dans les poubelles de l’histoire. Le processus n’est pas terminé dans les États andins. La révolution démocratique iranienne aussi a échoué en laissant s’instaurer après la chute de la dictature du Shah le régime « religieux fascisant » ayatollahs-pasdaran-bassidjis.

Théostratégie : Islam, démocratie de l’Oumma

Nous sommes entrés avec la Tunisie et l’Egypte dans un nouveau cycle démocratique de soulèvements et de guerres civiles qui ne va pas s’interrompre de si tôt, puisqu’il est provoqué par les catastrophes globales imposées au monde sous-développé par les manœuvres spéculatives délocalisées du système oligarchique trans-étatique actuel. Il est utile de se poser la question « l’Islam est-il incompatible avec la démocratie » comme on s’est (naguère, c’est à dire il n’y a guère longtemps) posé la question pour la religion chrétienne, surtout catholique.

« Le veau d’or est toujours debout »

On vient de créer en février 2011, une « Bourse Globale » destinée à gérer spéculativement et électroniquement les Dettes du Monde entier – pour en tirer profit, non pour les annuler selon les recommandations du Pater noster. Cette unification financière peut passer pour la dernière incarnation du règne du Veau d’or, des Marchands du Temple, de Satan (Iblis) (pour tous les peuples du Livre restés théologiens). Il devient très important en tout cas de comprendre ce que le Coran dit du Peuple, si toutefois il en parle, ou de vérifier si au moins rien ne s’oppose dans le Coran à ce que l’humanité évolue vers la démocratie sociale. Dans des identités politiques, à toutes les échelles, un républicain, un démocrate, un socialiste ou un communiste, de meme qu’un juif ou un chrétien est appelé à se demander comment la culture politique, dérivant de l’Islam peut vouloir traiter la démocratisation du nouveau peuple global, qui surgit dans le monde arabe du règne oppresseur de la finance globale. On ne va pas répondre à cette question théologique, mais il faut la poser comme un problème politique et stratégique, qui en tant que tel peut prendre aussi la forme d’une interrogation concernant toutes les religions ou les philosophies du salut personnel ou collectif, etc.

Nouveau peuple global

L’Islam ne crée pas un nouveau Dieu : il s’agit du seul vrai Dieu, unique, celui de l’Ancien Testament des juifs et celui des chrétiens ; mais l’Islam se veut la dernière prophétie des Peuples du Livre pour une raison politique il veut créer un nouveau peuple, un peuple unique. Car l’Islam renonce (théoriquement) à toutes les divisions tribales, linguistiques ou nationales, qui constituent le système humain en structure de guerres. Islam ne peut être Paix que par disparition des divisions de l’humanité. L’Islam considère que Jésus et un prophète spécial qui doit ressusciter pour règner à la fin des temps car il est le Messie, le prophète de l’amour global entre les hommes, c’est à dire un homme nouveau en quelque sorte né trop tot mais qui reviendra, pas plus fils de dieu que tout homme, et surtout proposant déjà, par sa naissance une humanité nouvelle : Dieu ne peut pas vouloir créer un fils, une nouvelle lignée patriarcale comme n’importe quel chef de tribu bédouine ou famille noble de l’Anjou. Pour annoncer clairement la nouvelle, celle de la création par Dieu d’un homme nouveau capable d’aimer tous les hommes, Dieu (tout puissant) a pris soin de faire naître Jésus à Bethléem d’une jeune fille vierge nommée Marie, pour faire comprendre aux hommes par ce mystère, que l’homme (masculin) n’est pas necessaire au renouveau de la création, pas plus que que la femme n’est nécessaire à la première création de l’Homme (anthropos). Issa est né d’une femelle plutôt que d’un mâle ce qui doit définitivement rendre modeste les lignées patriarcales incapables de produire un tel miracle : un homme hors tribu, hors famille, hors nation. Cette création complète la première qui veut que la femme n’est pas nécessaire à la création de l’Homme mais qu’ils sont la même chair – Dieu fait donc la première femme à partir d’une côte d’Adam, n’importe quelle cellule souche contiendrait, de même l’homme nouveau. Jésus né sans père d’une vierge selon l’Islam, annonce la création d’un unique peuple fraternel (Oumma), comprenant toute l’humanité des croyants devenus frères, même sans père fécondant ni mère fécondée fondateurs. Muhammad est le dernier prophète judéo-chrétien parce que l’on ne peut pas aller plus loin dans la prédiction de l’unification de l’humanité par le Dieu unique. Cette unification ne s’arrête pas à l’amour entre individus mais instaure une fraternité politique universelle du peuple unifié. Une cité de Dieu.

Troisième homme : citoyen du monde

Résumé : Premièrement, Moise crée l’unité des tribus d’Israël par la Loi et Dieu protège ces tribus par le don de la Terre Promise, un territoire, la Palestine, remplace l’errance dans le désert du peuple échappé d’Egypte. Deuxièmement, Dieu crée Jésus l’homme nouveau qui unifie les hommes par l’amour, contre l’unité des hommes par la conquête impériale « Mon royaume n’est pas de ce monde » et par la finance (Jésus chasse les marchands du Temple et par l’égalité des hommes et des femmes (la femme adultère n’est pas plus coupable qu’un homme adultère) on abandonne donc la loi juive tribale de lapidation de la femme adultère). Troisièmement, le dernier prophète proclame l’unité politique des hommes par la perspective de l’Oumma, fraternité unique et fin des « asabiya », paix universelle. Présenté comme cela, l’Islam ressemble à une religion républicaine et démocratique, plus avancée que le christianisme sur certains points et moins avancé sur d’autres.

Partout des séquelles de l’esclavagisme

Le christianisme renonçait certes aux divisions linguistiques par l’opération du Saint Esprit, qui autorise, à la Pentecôte par le don des langues, la traduction dans toutes les langues de la doctrine chrétienne. La question de la traduction du Coran est bien moins claire pour l’Islam, encombré par l’idée que Dieu s’est exprimé en arabe. Mais les chrétiens semblent en retrait des musulmans car ils ne renonçaient pas à l’esclavage des chrétiens par des chrétiens ni par conséquent aux pouvoirs protecteurs-prédateurs militaires monarchiques et impériaux des souverainetés politiques chargées de maintenir en esclavage des pauvres, ou les y ramener. Toutefois les musulmans de leur côté détournent très précocement la condamnation de l’esclavage, contenue dans le Coran. L’Islam ne condamne pas l’esclavage des « kafirs » ce qui limite son interdiction de l’esclavage aux croyants, et limite chez les propriétaires d’esclaves le zèle pour la conversion. Les Cafres (idolâtres africain) heureusement, pour les affaires, sont presque impossibles à convertir plus on s’approche de l’équateur, et la traite des noirs par les arabes musulmans chassant les esclaves ou les achetant au sud de la savane sahelienne en découle. Le modèle de la traite, trafic en grand de l’esclavage vient des marchands arabes, relayés par les esclavagistes chrétiens, après la conquête du Nouveau Monde. Elle imprime encore à toute les sociétés une brutalité et un mépris des classes inférieures, dans les empires conquérants, tendance qui en soi est contraire à l’Islam et au christianisme. L’interdiction de l’esclavage fut imposé tardivement par l’Angleterre libérale capitaliste, championne de la libre exploitation de la main d’oeuvre libre, par de libres entrepreneurs. La mentalité esclavagiste raciste n’est pas totalement morte aux Etats-Unis, ni dans certains pays arabes, ni en Hongrie ou en France. C’est seulement depuis la SDN et l’ONU qu’il y a une recherche globale de démilitarisation des nations, mais on est passé récemment, sous nos yeux, à la globalisation financière. Cette structure gère des intérêts délocalisés, appuyée sur une violence à toutes les échelles, et esquive, par des stratégies indirectes et asymétriques, la naissance du « peuple unique » et de son pouvoir de paix. De même que la chrétienté a eu du mal à s’extraire de son militarisme conquérant de son colonialisme esclavagiste, féodaliste et capitaliste, contraire au message des évangiles, de même l’Islam a du mal à condamner la tyrannie, le patriarcat, la violence du pouvoir politique et son machisme. Cela n’entraîne pas que ce soit l’Islam ni le christianisme la cause déterminante de cet archaïsme. Le malheur des peuples ne vient que des dominations.

Processus, révolutions et meeting globaux

Reste donc à définir la démocratie globale sous l’Islam. Ou plutôt, à déchiffrer les médiations par lesquelle l’Islam peut favoriser la naissance d’Oumma partielles (républiques sociales) comme un moindre mal ou l’ébauche d’une communauté humaine pouvant s’étendre politiquement à la terre entière par synœcisme, confédération et universalisation des droits et des vertus des humains et souci de sécurité écologique universelle.

Ce projet de république sociale ressemblerait à celui de l’Union Européenne, bien qu’elle reste une fausse république, « in being » tant qu’elle s’autodéfinit comme une association de marchands et de banquiers. De même, le secret de l’Oumma future n’est pas dans le Califat qui n’a pu longtemps se reproduire que dans le cadre violent des hérédités patriarcales et par héritage tribal, procédé complètement contraire à l’aspiration centrale du Coran. Seul le Califat ottoman parvient à effacer la nature arabe de l’empire virtuel, mais la Sublime Porte a joué explicitement sur les « asabiya » tribales, religieuses et linguistiques, pour diviser et régner… finalement « à la Romaine ».

La « mosquée » n’est pas un temple, contenant la trace verbale ou charnelle du dieu unique, ni d’un pouvoir religieux unique. C’est comme l’« ecclesia » à ses débuts : un simple lieu de prière et de réunion globale délocalisé, unifié par la Mecque, qui elle même est plutôt qu’un temple la boussole donnant la direction unique au monde qui fixe la direction de la prière, cinq fois par jour. C’est donc la norme unifiée d’un meeting unique, pour le nouveau peuple fraternel, dispersé, voire nomade, où qu’il soit, qui peut s’assembler sans aucune hiérarchie et sans intermédiaire avec le dieu unique. Une préfiguration de l’Oumma. Tout le contraire d’un petit groupe terroriste de conspirateures ou de brigands. La Mecque fut choisie pour assurer la conversion des tribus arabes bédouines, pour qui Jérusalem était clairement une direction de prière judéo-chrétienne, trop urbaine pour représenter le nouvel univers des possibles. La création, d’un nouveau peuple (universel) exige toujours :

  1. de dépasser le stade de la création d’un peuple patriarcal tribal, élu, « les enfants d’Israël » porte parole d’avant-garde, du dieu unique le peuple juif échappé d’Egypte et ses tribus titulaires du cadastre divin palestinien est un archaïsme qui peut cesser d’être une parabole du salut et devenir criminel comme une spéculation immobilière ;
  2. de remplacer la création ratée du peuple chrétien, uni par l’amour – et néanmoins diaboliquement divisé en États-nation et en royaumes combattants prédateurs, massacreurs et damnés, bien qu’en rêvant de la paix impossible de l’Empire Universel (de Rome, de Byzance, du Saint Empire, de Moscou, Washington (ou de Pékin) ;
  3. le futur peuple universel grâce à la boussole de la mosquée et grâce à Facebook et Twitter, n’a plus le même besoin d’un pélerinage pour former un immense collectif. Mais comment se définir comme peuple ? Il semble que ce soit plus que jamais par la démocratie, qu’on devient peuple quelque part et partout, par opposition au pouvoir oligarchique, devenu dictature ploutocratique insaisissable. Un peuple religieux universel sans démocratie ne pourrait qu’échouer, retomber dans le tribalisme, la bigoterie, et la cruauté néolithique. Tous les démocrates attendent donc la suite de l’intifada tunisienne et égyptienne avec un intérêt passionné. Car la jointure de cette stasis avec un usage localisant du net échappe précisément à l’emprise consumériste et à la délocalisation conçue comme déracinement individuel, par le néolibéralisme, encore conquérant.

Alain Joxe

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