Chaos malien : Le bilan désastreux 
de la géopolitique française


par Rosa Moussaoui et Hassane Zerrouky pour l’Humanité

Les contrecoups de la guerre de Nicolas Sarkozy et de ses alliés de l’OTAN en Libye déstabilisent la zone sahélo-saharienne. Toute une région est menacée de dislocation. Une aubaine pour les djihadistes et les trafiquants.

« Il est exact que la situation en Libye, la circulation des personnes et des armes ont ravivé ce conflit et favorisé l’offensive de la rébellion en janvier. Mais elles ne l’expliquent pas », affirmait le ministre français des Affaires étrangères, Alain Juppé, le 3 avril dernier, dans un entretien à l’AFP, à propos de la situation dans le nord du Mali. « Il est exact que des hommes et des armes sont arrivés au Sahel et cela concerne toute la région », admettait-il encore trois jours plus tard, qualifiant Al-Qaïda au Maghreb islamique (AQMI) de « péril grave pour le Mali » et pour toute la bande sahélo-saharienne. Le même qualifiait en 2011 l’intervention française en Libye d’« opportunité » pour la France et ses « entreprises », écartant tout risque de déstabilisation régionale. Alain Juppé, qui bottait régulièrement en touche dès lors que le risque islamiste était évoqué, n’hésitant pas à démentir tout armement des « rebelles » libyens avant que des avions français ne leur parachutent des armes, fait aujourd’hui mine de s’inquiéter. Or il savait que le pillage des arsenaux du régime de Kadhafi suscitait l’inquiétude des pays voisins, singulièrement du Mali et de l’Algérie. Les autorités françaises étaient parfaitement informées de la présence active en Libye de groupes islamistes armés liés à Al-Qaïda, comme le Groupe islamique combattant libyen (GICL, devenu Mouvement libyen pour le changement) d’Abdelhakim Belhadj, aujourd’hui gouverneur militaire de Tripoli grâce au soutien du Qatar et de l’OTAN. Citons encore le seigneur de guerre de Misrata, Abdelhakim Al Assadi, formé par les Taliban. Il était évident que ces hommes aideraient leurs « frères » du Maghreb et de la zone sahélo-saharienne, impliqués dans des groupes armés comme AQMI, Ansar Eddine (« les partisans de la religion ») de l’ex-chef rebelle touareg Iyad Ag Ghali, ou encore le Mouvement pour l’unicité et le djihad en Afrique de l’Ouest (MUJAO), branche dissidente d’AQMI qui a revendiqué l’enlèvement de trois Européens à l’automne 2011 près de Tindouf et, plus récemment, l’attentat de Tamanrasset, début mars 2012.

En août 2011, alors que l’Élysée et Bernard-Henri Lévy célébraient l’avènement de la « nouvelle Libye », des militaires algériens expliquaient la recrudescence d’attentats frappant le Nord de leur pays par l’arrivée massive d’armes, de munitions et d’explosifs en provenance de Libye: cette vague d’actes terroristes portait la marque du Semtex, un puissant explosif dont Khadhafi possédait des réserves. De même, il était évident que les Touaregs ayant combattu dans les rangs de l’armée de Kadhafi viendraient grossir, avec armes et bagages, les troupes du Mouvement national de libération de l’Azawad (MNLA) en lutte contre Bamako. « Le retour de ces hommes ayant combattu en Libye est une grave préoccupation, ils reviennent avec des armes lourdes, des missiles, des convois de centaines de véhicules, dont des 4 x 4 pick-up équipés d’armes, qui circulent librement dans le Nord du Mali. Il y a des acheteurs potentiels pour ces armes, Al-Qaïda au Maghreb islamique, les réseaux de drogue, et on sait qu’il y a de plus en plus de passerelles entre les deux », s’alarmait, à la mi-octobre 2011, Saïd Djinnit, le représentant spécial de l’ONU pour l’Afrique de l’Ouest.

Après la proclamation unilatérale du MNLA le 6  avril, la France a estimé que l’indépendance de l’Azawad était « nulle et non avenue ». Ce qui ne signifie nullement qu’elle ferme la porte à une autonomie de cette région dans le cadre d’une solution de type fédéral. Avec, peut-être, la tentation de sous-traiter aux nouveaux maîtres de l’Azawad la lutte contre les groupes islamiques armés, non sans l’appui militaire des puissances occidentales. À Alger comme à Bamako, d’aucuns soupçonnent d’ailleurs Paris de vouloir réactiver un vieux projet néocolonial datant de 1957, l’Organisation commune des régions sahariennes (OCRS), que le FLN algérien avait mis en échec.

Après le démembrement du Soudan, le Mali, État fragile, est aujourd’hui menacé de partition. Il n’est pas le seul. Le Qatar et les pays du Golfe encouragent, en Libye, la tentative de séparation de la Cyrénaïque, riche en hydrocarbures. L’Algérie, « trop grande pour les Algériens » selon certaines officines occidentales, n’est pas non plus à l’abri. Jusque-là passif, ce pays pourrait davantage s’impliquer : le rapt de sept de ses diplomates, dont le consul d’Algérie à Gao, change radicalement la donne. Alger, que Paris s’est efforcé de mettre hors jeu dans la crise malienne en poussant la Communauté économique des États d’Afrique de l’Ouest (CEDEAO) sur le devant de la scène, revient dans le jeu régional. Son gouvernement a fait savoir qu’il ne reconnaissait pas l’indépendance de l’Azawad. Autrement dit, pas question de remettre en cause les frontières issues de la décolonisation. Des forces d’élite, on parle de 3 000 hommes, des avions de guerre et des hélicoptères de combat ont été déployés aux confins du Mali. En arrière-plan, Alger compte faire pression sur le MNLA afin qu’il s’implique dans la traque des djihadistes d’AQMI et rompe tout lien avec le chef d’Ansar Eddine, Iyad Ag Ghali, une vieille connaissance qui a participé à la négociation des accords d’Alger, conclus en 2006 entre Bamako et la rébellion touareg. Mais la situation menace d’échapper à tout contrôle. Par leur guerre en Libye sous couvert de « protéger les populations de Benghazi », Nicolas Sarkozy et ses alliés ont mis le feu au désert, exposant des millions de personnes à la violence et au chaos.

Rosa Moussaoui et Hassane Zerrouky

Source : l’Humanité

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