Afghanistan : Balandi est un nouveau My-Lai


par Ramzy Baroud pour Gulf News

Comme l’a été le Vietnam, l’Afghanistan est une cause perdue, et y envoyer plus de troupes n’y changera rien. Cela enfoncera au contraire encore plus profondément les Etats-Unis dans ce qui est un bourbier.

Certains d’entre nous avaient mis en garde sur une vietnamisation de l’Afghanistan dès les premiers mois de la guerre en 2001. Les Afghans sont un peuple fier avec une longue et formidable histoire de résistance contre l’occupation étrangère. Encore aujourd’hui une grande partie du pays reste en dehors du contrôle des Etats-Unis et de l’OTAN. Sans objectifs stratégiques précis pour les Etats-Unis et leurs alliés, et avec des normes éthiques grandement contestables, l’Afghanistan est devenu une killing zone [1] de grandeur imprévisible. Le dernier épisode atroce contre les Afghans a eu lieu le 11 mars dernier dans le village de Balandi, lorsque le sergent-chef dans l’armée américaine, Robert Bales, a froidement assassiné 17 personnes innocentes pendant qu’elles dormaient.

Balandi est situé dans le district de Panjwai dans la province de Kandahar, zone d’une des plus fortes résistances à l’occupation des Etats-Unis de l’OTAN. D’une certaine façon, Balandi est un microcosme de l’Afghanistan, qui est un modèle du Vietnam. Les Etats-Unis y ont également poursuivi une politique dévastatrice et contraire à toute morale. Et aujourd’hui, les décideurs et les militaires américains tentent de trouver une stratégie de sortie de l’Afghanistan.

« Tueurs pathologiques »

Pendant que se poursuit ce casse-tête douloureux à Washington, les Afghans continuent d’être impitoyablement massacrés par des soldats. Les Etats-Unis sont en train de transformer leurs citoyens en « tueurs pathologiques », selon Richard Falk, un célèbre défenseur et spécialiste des droits de l’Homme, et envoyé des Nations Unies.

« Les soldats américains qui urinent sur les combattants talibans morts, le Coran que l’on brûle, des patrouilles sur le terrain dont les membres ont été condamnés par un tribunal militaire américain pour avoir tué des civils afghans ’pour le sport’ … quelle que soit la sincérité des regrets exprimés [par les commandants militaires américains à Kaboul et par Washington] présenter des excuses officielles est devenu sans importance » (Foreign Policy Journal, 15 mars).

Le général John Allen, le commandant des forces américaines et de l’OTAN, a déclaré que les États-Unis devrait engager « une puissance de combat significative » l’année prochaine en Afghanistan (Reuters, 22 mars). Au lieu d’interroger la façon dont les troupes de combats supplémentaires pourraient remédier à cette coûteuse catastrophe militaire, le sénateur John McCain s’est engagé avec le général Allen dans une discussion sur les chiffres :

Général Allen : « Mon opinion est que nous aurons besoin d’une puissance de combat importante en 2013 ».

Sénateur McCain : « Comme 68 000 ? »

Général Allen : « Soixante-huit mille est une bonne estimation, Monsieur, mais j’attends l’avis du Président sur ce point. »

McCain, un ancien « héros » de la guerre du Vietnam [en réalité un tueur à gages assermenté plus performant que ses acolytes – NdT], devrait savoir qu’alimenter une guerre perdue avec plus de troupes ne changera rien, si ce n’est enfoncer encore plus les États-Unis dans ce qui est un bourbier. Les baisses ou renforcements du nombre de soldats américains au Vietnam n’avaient pas permis d’atteindre le moindre objectif stratégique. La réalité était que de nombreux villages avec leurs leurs habitants continuaient tout simplement d’être rayés de la carte.

Mensonges et tromperies

Les « Papiers du Pentagone » [2] ont montré comment la guerre en Afghanistan a également été la proie des mensonges et des tromperies, et il est devenu monnaie pratiquement courante de « découvrir » des atrocités qui ressemblent à celles commises à My Lai. Combien de My Lai trouvera-t-on dans les livres d’histoire consacrés à l’Afghanistan ?

Deepak Tripathi, qui a installé le bureau de la BBC à Kaboul et a été correspondant de cette société en Afghanistan dans les années 1990, écrit :

« Le massacre de Kandahar rappelle celui de My Lai – un village au Sud-Vietnam où les troupes américaines ont massacré des civils désarmés, y compris les femmes, les enfants et les personnes âgées presque il y a exactement 44 ans, le 16 mars 1968. Toute l’horreur de ce massacre de My Lai a mis du temps à remonter à la surface, et de nombreuses tentatives ont été faites pour le minimiser. Les soldats qui avaient essayé d’arrêter les massacres ont été dénoncés par des membres du Congrès des États-Unis et ont reçu des courriers haineux et des menaces de mort ».

À un moment donné, l’objectif au Vietnam était tout simplement de sauver la face et de limiter le coût politique d’une guerre vouée à l’échec. C’est en janvier 1973 que les Etats-Unis ont signé un accord de cessez-le-feu. Selon le Président Richard Nixon, l’accord apporterait « une paix honorable au Vietnam et en Asie du Sud ». Mais l’honneur du Vietnam n’était pas vraiment dans les projets des États-Unis, ne laissant aux Vietnamiens pas d’autre choix que d’intensifier leur offensive militaire. Prenant conscience de la défaite imminente, les décideurs américains ont adopté une politique de « vietnamisation ».

Cette politique visait à transférer le fardeau de la guerre à leurs alliés dans l’armée fantoche sud-vietnamienne, tout en conservant la capacité d’interférer comme ils le souhaitaient dans les affaires du pays. La politique actuelle des États-Unis en Afghanistan n’est pas très différente. Les Etats-Unis sont intéressés par le maintien d’un fort contingent militaire dès l’année prochaine afin de créer un environnement qui leur soit favorable, suite à leur retrait de l’Afghanistan prévu en 2014. En signant l’accord de partenariat stratégique américano-afghan, les Etats-Unis veulent protéger leurs privilèges exclusifs futurs. C’est aussi une cause perdue.

La ville de Saigon a été libérée le 30 avril 1975. Le président américain Gerald Ford avait annoncé plus tôt que pour autant que les États-Unis étaient concernés, la guerre du Vietnam était « finie ». Il avait avoué la défaite car 20 ans de massacres et d’une guerre insensée – dont les effets sont encore ressentis par les Vietnamiens aujourd’hui – ne pouvaient permettre une paix honorable. La guerre en Afghanistan sera également bientôt devenue un souvenir, vague pour certains, mais qui restera dans les esprits de ceux qui l’ont vécue.

La liberté, pour ceux qui en sont privés, est une valeur absolue. Sa signification n’est pas diminuée par la guerre ou l’occupation militaire. La clarté morale de la lutte pour la liberté en Afghanistan en 2012 reste aussi forte qu’elle l’était en 2001. Même la piètre excuse pour la guerre – que c’était en fait une « guerre contre le terrorisme » – a encore moins de signification qu’elle ne pouvait en avoir auparavant. La guerre existe maintenant simplement comme preuve de la domination américaine, et pour prendre des dispositions pour un avenir qui garantisse aux États-Unis des gains que l’on ne connait pas encore.

« Des guerres insensées et morbides produisent un comportement insensé et morbide », a écrit Falk. Il a tout à fait raison. Le général Allen et le sénateur McCain doivent maintenant réaliser et accepter la réalité : ils ont été défaits.

La guerre du Vietnam est « terminée ». Ainsi en est-il pour la guerre en Afghanistan…

Ramzy Baroud

Notes

[1] Free killing zone est le terme consacré utilisé par l’armée des Etats-Unis en Corée et au Vietnam pour signifier que tout peut être absolument détruit dans un périmètre donné

[2] Documents révélés au public par Wikileaks

Article original : Balandi is America’s My Lai

Traduction : Claude Zurbach pour Info-Palestine.net

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