Savez-vous reconnaître un terroriste ?


par Stephane Trano pour Marianne2

Dans le New Jersey, Etat voisin de celui de New York, le Département de la Sécurité intérieure des Etats-Unis publie un guide de 36 pages à l’usage du citoyen, pour l’aider à démasquer le diable qui habite peut-être au coin de sa rue. Le petit guide parfait pour voisin paranoïaque…

Le 9 mars dernier, à Portland, dans l’Etat de l’Orégon situé au nord-ouest des Etats-Unis et frontalier avec le Canada, un face à face tendu a eu lieu entre 25 représentants de la communauté musulmane de la région et des responsables des autorités fédérales. Le motif du mécontentement portait sur le traitement subi par des citoyens américains de confession musulmane lors de leur retour aux Etats-Unis après un voyage. Il y avait là Sheik Mohamen Abdirahman Kariye, emprisonné durant un mois alors qu’il s’apprêtait à rendre visite à sa famille en Arabie Saoudite. Il y avait également Brandon Mayfield, détenu après une erreur d’identification liant ses empreintes digitales à celles ne lui appartenant pas et trouvées sur la scène d’un attentat à la bombe à Madrid. Le père de Lisa Tarhuni, quant à lui, à été arrêté et interrogé par les autorités américaines en Tunisie sur le chemin de son retour de Libye où il s’était rendu dans le cadre de l’organisation d’aide Medical Teams International. Tous ont reçu la même réponse de Kareem Shora, un conseiller spécial du Département de la Sécurité Intérieure des Etats-Unis venu pourtant spécialement de Washington, à l’opposé du pays : il n’avait aucun commentaire à faire sur les pratiques des autres agences fédérales et à sa connaissance, la sienne n’a aucun pouvoir sur les noms enregistrés sur la fameuse « no-fly » liste. Kareem Shora s’est contenté d’indiquer que le nouveau système a éliminé des « faux positifs », tout en affirmant que son agence ne sait pas exactement qui figure exactement sur cette liste.

Une agence sans retenue

Malheureusement pour Kareem Shora – et plus encore pour les victimes de cette discrimination caractérisée – ses affirmations sont fausses. Le Département de la Sécurité Intérieure des Etats-Unis, créé par George W. Bush en novembre 2002, est une organisation tentaculaire dont les 22 agences fédérales couvrent aussi bien les douanes que les services secrets, les frontières que les transports, et son pouvoir est étroitement renforcé par la pleine coopération de la CIA, de la NSA ou du FBI. Autant dire que rien ne lui échappe. En vertu de la très radicale législation dite USA Patriot Act, la dame de fer qui préside à sa destinée, Janet Napolitano, est probablement à la fois l’une des femmes les plus puissantes au monde et l’une de celles qui a le moins de comptes à rendre.

Pourtant, son programme de vérification des voyageurs placé sous la direction de la TSA, l’Administration de la Sécurité des Transports, est un échec retentissant. Le 14 mars, en effet, l’un des aéroports les plus actifs des Etats-Unis, celui d’Orlando en Floride, a annoncé qu’il se retirait du programme, et bien d’autres devraient suivre. A la place, il a choisi de revenir à l’emploi d’agences privées pour assurer le contrôle personnel des voyageurs. Cette décision n’a rien de surprenante. Son président, Larry Dale, a justifié son retrait par le nombre exponentiel de plaintes de la part des voyageurs. Et le mois dernier, le Sénat américain a exigé de la part de la TSA une révision de ses méthodes.

« Horrifiant »

C’est le sénateur du Texas actuellement en lice pour les primaires républicaines, Ron Paul, qui a sonné la charge contre les abus de la TSA. « Les articles de presse sont horrifiants » a-t-il estimé. « Une femme de 95 ans humiliée, un enfant malmené, des personnes handicapées maltraitées. Hommes et femmes ont été sujets à des vérifications et des palpations de leurs parties corporelles les plus intimes et ont été exposés contre leur consentement à des radiations (NDA : les nouveaux mécanismes de vérification par rayons X font polémique également en raison de la dose de radiations qu’ils dégagent pour les individus) ». Paul a ajouté que « si les responsables de ces actes étaient des gangs de criminels, leur quartier général serait pris d’assaut par les équipes du SWAT (NDA : l’unité antiterroriste) et des agents fédéraux armés. Malheureusement, dans ce cas, les responsables sont des agents fédéraux armés ».

Mais outre les abus manifestes des agents de la TSA dans les aéroports, c’est bien la mise en liste rouge, la fameuse « no-fly » list, qui pose le plus grave problème. Tout individu suspecté selon des critères que la TSA refuse de révéler est placé sur cette liste. Par milliers, des citoyens américains ou étrangers sont aujourd’hui dans l’incapacité de voyager ou contraints à d’interminables procédures pour peu que leur nom présente une homonymie suspecte, que l’un des pays dans lesquels ils ont voyagé soit une destination douteuse aux yeux des autorités, mais aussi parfois en raison de la fréquence de leurs déplacements, d’une erreur de date sur un visa imputable à un consulat ou à une ambassade, d’un billet d’avion égaré, pour ne citer que les cas les plus connus. La situation a pris de telles proportions que des résidents permanents ou travaileurs temporaires aux Etats-Unis hésitent à sortir du pays de peur de ne plus pouvoir y rentrer.

Chair de poule et terrorisme

Vous ne le savez peut-être pas encore, mais votre comportement est peut-être suspect et peut vous causer de sérieux ennuis outre-Atlantique. Aussi, un voyageur averti en valant deux, la prochaine fois que vous vous rendrez aux Etats-Unis, vous feriez mieux de garder quelques principes en tête pour éviter de forts désagréables mésaventures. Car ces derniers jours, le Department of Homeland Security diffuse, à partir d’une expérience-pilote conduite dans le New Jersey, un guide sensé révéler au citoyen irréprochable le terroriste qui sommeille peut-être en vous.

En introduction, le Guide du Participant indique :

« Alors que notre pays nous dit d’être plus vigilants, personne ne nous dit comment et à quel sujet. Ceci laisse la porte ouverte aux malentendus, aux abus et aux préjudices. Ce programme informera les citoyens sur ce qu’il faut surveiller et sur la manière dont leurs observations devraient alerter sur des activités inhabituelles ou suspectes. Les citoyens ne devrait jamais considérer la race ou la religion comme facteurs servant à rapporter une activité suspecte ».

Pas besoin, donc, d’avoir le tein basané, de porter un turban ou de faire l’une de vos cinq prières du jour dans le jardin de votre maison pour vous exposer à la dénonciation. Car certains signes transcendent « la race ou la religion » et un certain check-up s’impose à tous les insouciants.

Alors, quels sont donc ces indices qui peuvent vous trahir ? Voici ce que le Département recommande : « Soyez attentifs aux signes de nervosité chez les personnes avec lesquels vous entrez en contact », en tout premier lieu. Il convient de veiller à « un baillement exagéré durant une conversation, au toucher répétitif de son visage, à l’accélération de sa respiration, à un calme excessif, à un tremblement » et à la « chair de poule ».

Le DHS a également diffusé une vidéo dans laquelle il est conseillé, sur un ton neutre, dans le cas où « un patron apparaît nerveux ou anxieux, ou insiste pour payer cash », de contacter « le service de sécurité du personnel ».

Le F.B.I, dans le cadre de son Programme communautaire contre le terrorisme, a également répandu sur tout le territoire américain un ensemble de cinq fiches pratiques destinés aux employés en contact avec la clientèle. Il y est conseillé de signaler les clients qui insistent pour payer en espèces ou se montrent excessivement soucieux de leur vie privée. Aussi, plutôt que de craindre les escroqueries très répandues à la carte bancaire, mieux vaut jouer le jeu du paiement en « plastic » comme on le dit souvent ici. Dans le texte, cela donne :

« Utiliser des espèces pour des petits achats tels qu’un café, du chewing-gum et d’autres articles est une bonne indication que la personne essaye de passer pour normale sans laisser derriière elle de traces telles que le récépissé créé par l’usage d’une carte de débit ou de crédit ».

Google Map vous désigne

Si vous gardez tout ceci en tête et faites preuve de prudence, alors vous rentrerez certainement chez vous avec la conscience tranquille et le sentiment d’être enfin à l’abri d’un malentendu. Détrompez-vous. Ouvrir votre ordinateur et vous connecter à Internet, utiliser votre téléphone mobile ou les services interactifs de votre télévision, tout ceci vous relie directement à la gigantesque NSA, l’Agence Nationale de Sécurité, qui intercepte chaque jour 1,7 milliards d’emails, d’appels téléphoniques, de sms et de transmissions de toutes sortes provenant d’appareils électroniques. Ainsi, depuis son centre situé dans l’Utah et qui fait cinq fois la superficie du Pentagone, des milliers de techniciens jouant d’algorithmes les plus complexes sont chargés de repérer tout ce qui, dans une transmission, peut constituer l’indice d’un risque potentiel. Âmes sensibles, s’abstenir.

Consulter Google Map pour trouver votre chemin à travers certaines villes, pour étudier les photos de stades de sports ou les centres d’activités de cette ville (facteurs: temps de consultation, nombre de visualisations d’un même ensemble, nombre de connexions pour la même information, impression de plans, simulation de différents trajets par des moyens différents et à différentes heures…) fait partie de ce qui peut vous faire mettre sous surveillance. Il en va de même si vous installez sur votre ordinateur un programme destiné à protéger votre vie privée en ligne, ou si vous disposez d’un abonnement téléphonique que vous n’utilisez jamais ou que trop rarement.

Ne jamais rencontrer le Système

Si cet article vous semble plus ou moins paranoïaque, vous avez raison. Les 313 millions d’habitants officiellement recensés aux Etats-Unis et les centaines de millions de voyageurs qui y passent sont en grande majorité ignorants des risques qu’ils encourent. Car la leçon à retenir dans un pays qui combine, de manière unique au monde, une liberté individuelle poussée à l’extrême et parfois jusqu’à l’absurde, avec un contrôle de plus en plus sophistiqué et massif de chacun, est qu’il est très facile d’y vivre avec un sentiment de totale liberté aussi longtemps que l’on ne rencontre pas sur son chemin… le Système. Tous les Américains le savent, croiser un jour, dans ce pays, un officier de police, un juge, un agent des impôts ou passer une frontière, peut-etre le début d’un fait divers aux conséquences cataclysmique sur la vie d’un individu ou d’une famille. Peut-etre est-ce pour cela que le mantra favori des Américains est : « Vivre sa vie un jour après l’autre »…

Stéphane Trano

Source : Marianne2

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4 réponses à “Savez-vous reconnaître un terroriste ?

  1. Si j’en crois l’affiche, tout le monde est un terroriste potentiel …
    C’est « minority report » ?!

  2. C’est aussi une des raisons pour laquelle je ne voyage pas en avion. Les aéroports sont de véritables sas de surveillance. Le simple incident survenu à cet occasion deviendrait un enfer. Et quand je parle d’incident, j’entends évidemment le délit de sale gueule, ou de trop grande gueule…

    Effectivement, les applications du Big Brother qui grandit petit à petit peuvent faire peur… Le croisement des informations personnelles, des habitudes et des communications sont un piège évident pour les terroristes. Le souci, c’est de savoir quels terroristes on cherche: ceux qui posent des bombes et font la « guerre à l’occident », ou ceux qui veulent penser par eux-mêmes que quelque chose cloche, et que quelqu’un tire les ficelles d’assez haut pour qu’on ait envie de le faire tomber de son piedéstale…

    Donc messieurs les penseurs libres, faites attention à bien vous couvrir cet hiver: avoir la chair de poule pourrait vous ouvrir les portes de la supplication éternelle ! Vous êtes des terroristes: vos pensées sont des armes !

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