« The Quest » : énergie, sécurité et le remaniement du monde moderne


par Jérôme Marchand

Faut-il présenter Daniel Yergin ? Enseignant à Yale, intervenant régulier sur les chaînes d’information américaines, cet expert en matière de politiques et de marchés énergétiques dirige le cabinet CERA [1], qui dispense ses conseils à une pléiade d’entreprises et d’institutions. Il est aussi connu comme l’auteur de « The Prize: The Epic Quest for Oil, Money and Power » (New York, Free Press, 2008), monument de 900 pages consacré à l’histoire de l’industrie pétrolière. Après avoir remporté le Pulitzer en 1992, ce best-seller avait eu le privilège de se voir adapté au petit écran, sous forme d’un documentaire PBS.

D. Yergin nous revient ici avec un texte non moins imposant, baptisé « The Quest ». L’ouvrage prolonge « The Prize », en ce qu’il détaille les changements survenus dans le secteur pétrolier depuis la fin de la Guerre Froide. Mais cette fois, l’or noir et son exploitation ne figurent plus seuls au centre du récit. « The Quest » suit un autre fil conducteur. Partant du constat que les besoins en électricité ne cessent de croître, aussi bien dans les économies émergentes qu’en Occident, le texte passe en revue les sources d’approvisionnement énergétique susceptibles, à échéances variables, de satisfaire la demande mondiale. En complément, il fait une large part aux complications – interférences mal calibrées des autorités politico-administratives, désastres techno-écologiques – et aux incertitudes – bouleversements climatiques, rééquilibrages géopolitiques – susceptibles de contrarier les processus d’adaptation en cours.

Bons et mauvais points

« The Quest »se divise en six parties d’inégale importance. La première, baptisée « The New World of Oil » (p. 19-224), se montre la plus distrayante. Nourrie d’une myriade d’aperçus vivants, elle évoque les poussées irrégulières de la demande en pétrole, stimulée par la montée en puissance de la mosaïque BRIC (Brésil, Russie, Inde, Chine), célèbre l’ingéniosité des techniciens qui ont repoussé les limites de l’extraction en milieux difficiles mais stigmatise aussi les conséquences néfastes des jeux de pouvoir à courte vue. Divers responsables gouvernementaux se trouvent ainsi mis au piquet. C’est le cas du président Hugo Chavez, auquel D. Yergin prête un tropisme « fidéliste » peu compatible avec le management d’une industrie de pointe (chap. 5). C’est le cas encore du trio Bush-Rumsfeld-Cheney, épinglé pour n’avoir su ni planifier l’occupation de l’Irak, ni moderniser à marche forcée l’infrastructure énergétique du pays (chap. 7). Cette partie, toutefois, se conclut sur une note optimiste, l’auteur considérant que les autorités chinoises suivent une ligne réfléchie et cohérente et contribuent ainsi à stabiliser le fonctionnement du marché.

La deuxième partie, intitulée « Securing the Supply » (p. 225-341), poursuit dans la même veine. Son credo : « Ne succombons pas au mythe du pic pétrolier tout proche, sinon déjà franchi. Parlons plutôt de plateau étale. » Aux yeux de D. Yergin, les majors ont montré à maintes reprises qu’elles pouvaient tirer parti de ressources sous-exploitées. Par ailleurs, l’exploitation du gaz fournit des alternatives. L’auteur admet néanmoins que ces deux sources d’énergie sont exposées à de graves incertitudes. Qu’il s’agisse des poussées révolutionnaires dont le bassin méditerranéen est le siège, de la constitution de l’Iran en puissance nucléaire ou de la sophistication croissante des cyberattaques (p. 277-279), les motifs d’alarme ne manquent pas. De là à se lancer dans des politiques agressives de sécurisation de l’approvisionnement national, il y a un pas, que D. Yergin invite à ne pas franchir à la légère. Y compris au niveau rhétorique (p. 267-268) :

« Les discours agressifs d’indépendance énergétique, accompagnés de raclements de sabre, ne sont plus de mise dans un monde multipolaire. En revanche, l’auteur invite les politiques à s’engager sur la voie de la diversification des filières, des partenariats et des vecteurs. C’est là, selon lui, que réside la vraie sécurité. »

Sus aux idées noires

Ces deux parties constituent un ensemble cohérent et se lisent avec aisance. On peut s’interroger sur la solidité de certaines prédictions ou sur l’équité de certains commentaires, comme ceux visant Marion Hubbert, théoricien du pic pétrolier. Mais, à défaut d’adhérer, on doit saluer la manière dont D. Yergin déshabille un système hautement complexe, puis articule le jeu de variables qui gouverne ses métamorphoses. Le tout sans jargonner. La suite du texte se montre en revanche plus malaisée à digérer. Au point qu’on peut se demander si l’auteur et son éditeur n’ont pas cédé à la tentation de l’hyperextension. La troisième partie (p. 343-416) évoque la domestication de l’électricité, sa place centrale dans la civilisation urbaine du XXe siècle, puis s’interroge sur la capacité du charbon et du nucléaire à satisfaire la demande ; la quatrième (p. 417-520) revisite la controverse sur l’effet de serre et les recherches de compromis entre sociétés industrielles avancées et puissances émergentes ; la cinquième (p. 521-639) traite des énergies renouvelables et des vagues d’espérance cycliques qu’elles suscitent ; quant à la sixième et dernière partie (p. 640-710), elle nous explique comment l’industrie automobile, longtemps soumise à la domination du moteur à explosion, est en train de s’adapter sans trop de heurts à la nouvelle donne énergétique. Message implicite : évitons tout excès de pessimisme. Si un secteur aussi « sensible » que celui-là réussit sa mue, notre « lifestyle » a encore de beaux jours devant lui.

Comparé au premier volet, ce bloc se montre inégal. On y trouve, en prolongement de ce qui a été dit sur le pétrole, une série d’aperçus touchant aux arènes de délibération et aux systèmes de gouvernance propres à chaque filière énergétique. « The Quest », vu sous cet angle, fournit des clés pour décrypter la dynamique des négociations internationales et des codifications législatives. Mais il est aussi question, dans ce second volet, de percées intellectuelles – découvertes scientifiques, innovations technologiques – à mettre à l’actif d’individus hors norme (John Tyndall, Roger Revelle). Ce mélange des genres va dans le sens de la dramatisation narrative. Il reprend la recette appliquée dans « The Prize », avec sa galerie de titans (Rockefeller, Churchill, Roosevelt, etc.). Il occupe aussi une place importante dans les dispositifs de réassurance symbolique qui soustendent le discours de D. Yergin et qui contribuent à son succès comme expert médiatique et comme conseiller de puissants déboussolés par la complexité ambiante. En contrepartie, la cohabitation des deux registres narratifs laisse une impression de flottement. Une explication parmi d’autres ? Ce qui fonctionnait bien pour un récit à dominante historique – « The Prize » – fonctionne moins bien pour « The Quest », agrégat à vocation prospective.

Effets de prisme

S’agissant du fond, on doit également exprimer de sérieuses réserves. Le projet annoncé dans le sous-titre concerne :

  1. les interactions entre énergie et sécurité
  2. la manière dont elles affectent la trame du monde émergent

« The Quest » ne répond pas à ce cahier des charges. L’ensemble livre une masse considérable d’informations structurées. Tableaux, graphiques et cartes appuient à point nommé les explications. Mais on peine à discerner les modèles analytiques sous-jacents, propres sinon à rendre compte des articulations complexes entre demandes énergétiques et tensions géopolitiques, du moins à conceptualiser les développements atypiques survenus dans telle industrie ou telle région. « The Quest » est un produit commercial destiné à toucher le plus grand nombre. Plutôt que de s’encombrer d’explications abstraites, l’ensemble tend à considérer les problèmes et leur traitement à travers un prisme simplificateur : appréhensions diffuses des opinions nationales, aveuglement et complaisance des hommes de pouvoir, industriosité diligente des dirigeants d’entreprise et de leurs équipes, curiosité et résilience des hommes de science, etc. Et malheur à ceux qui s’imaginent échapper aux lois du marché, nous avertit l’auteur à maintes reprises. Le lecteur impliqué, lui, reste sur sa faim.

Dans un ordre d’idées proche, le texte se montre également enclin sinon à minorer les catastrophes écologiques, du moins à esquiver la question des garde-fous censés prévenir les répliques. Le récit de la catastrophe Deepwater Horizon offre à ce sujet un bon exemple. L’épisode occupe à lui seul six pages de « The Quest ». On y décrit les efforts frénétiques de la British Petroleum (BP) pour colmater la brèche. Mais on n’y évoque pas la culture de la négligence et de l’approximation qui est directement à l’origine du désastre. Fukushima fait l’objet d’un traitement de même acabit. Une fois les faits relatés, « The Quest » mentionne les mouvements de rejet venus cibler le nucléaire à vocation civile. Mais l’ouvrage se désintéresse des dysfonctionnements lourds qui affectent le secteur : déprofessionnalisation, autonomisation des technostructures, incurie des structures de contrôle étatiques, délégitimation des organisations non gouvernementales (ONG), etc. Bref, sur ces sujets comme sur d’autres (quid de la corruption ?), « The Quest » pratique l’occultation sélective. De quoi donner du grain à moudre à tous ceux qui accusent D. Yergin de moduler ses prophéties en fonction des craintes et des voeux de ses clients.

Faiseur d’opinions

Faut-il pour autant faire la fine bouche ? Non. De toute évidence, les sociétés surdéveloppées sont en train de traverser une crise de transition qui les oblige à reconsidérer leurs modes de fonctionnement. Plus encore que les dérives du secteur financier ou les coûts des modèles de protection sociale, la question énergétique va tenir un rôle central dans les réorganisations en cours. Chacun le sent confusément. D. Yergin n’est pas le seul expert à porter ce message. Mais peu exercent autant d’influence que lui. On peut sourire lorsqu’il évoque d’hypothétiques technologies disruptives, restant à découvrir mais susceptibles de bouleverser le marché de l’énergie. On ne doit pas pour autant ignorer le fait que sa parole porte loin et qu’elle contribue à rassurer les « venture capitalists » ayant déjà investi dans les start-ups positionnées sur ce créneau. D. Yergin est un faiseur d’opinions, conscient de son propre pouvoir, et bien déterminé sinon à défendre les groupes d’intérêts dont il s’est fait la voix, du moins à tenir tête aux discours millénaristes. Tout observateur sensible à l’importance de cette variable « idéologique » se fera donc un devoir de lire « The Quest », pour mieux appréhender les mécanismes de « framing » actuellement à l’oeuvre dans le domaine de l’énergie.

Jérôme Marchand

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Note

[1] Cambridge Energy Research Associates. La firme a été rachetée en 2004 par IHS (propriétaire entre autres du Jane’s Information Group). Daniel Yergin a conservé le poste de chairman.

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Une réponse à “« The Quest » : énergie, sécurité et le remaniement du monde moderne

  1. SI  » on peut sourire » à des propos d’un Expert, qui a fait largement ses preuves, celà signifie que l’on prétend moduler ses dires, l’Expert : mainfestement, il abordait un domaine nettement indésirable, même pour un court passage !…

    Pourtant, il faudra bien évoquer ces technologies « disruptives » et leur mise en exploitation , tandis que les énergies « traditionnelles » s’acheminent vers leur épuisement … et la Société qu’elle soutiennent avec !…

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