Quels enjeux en Syrie ?


par Chris Marsden pour WSWS

Les médias internationaux conspirent pour dissimuler quels sont les véritables objectifs et intentions des Etats-Unis et des principales puissances à l’égard de la Syrie.

Cette semaine, les Nations unies ont à nouveau intensifié leur campagne condamnant le régime de Bachar al-Assad pour « crimes contre l’humanité » et ont accompagné celle-ci d’une masse d’articles sur un nombre croissant de victimes à Homs, y compris la mort de journalistes. Ce barrage médiatique exclut toute analyse objective du caractère social et politique de l’opposition, de ses liens avec les puissances impérialistes ou des origines historiques de la crise actuelle. Toutes les victimes dans une guerre civile incitée par les Etats-Unis et leurs alliés sont automatiquement attribuées aux forces de sécurité du gouvernement.

Il s’agit ici d’une campagne coordonnée pour manipuler l’opinion publique à soutenir l’intervention militaire au nom des « droits de l’Homme » selon le scénario de l’opération sanglante de changement de régime en Libye l’année dernière. L’exigence immédiate est la mise en place de « couloirs humanitaires » protégés militairement par les Etats du Golfe, la Turquie et l’OTAN ainsi que l’armement de l’opposition.

Les travailleurs et les jeunes doivent rejeter toutes les tentatives de vouloir les entraîner dans une nouvelle intervention de type colonial en jouant sur leurs sentiments humanitaires. La déstabilisation de la Syrie n’est pas la conséquence d’un soulèvement de masse populaire contre Assad. Contrairement au mouvement révolutionnaire qui s’était développé en Egypte, l’opposition syrienne ne dispose que d’un faible soutien dans les principaux centres urbains tels Damas et Alep où l’on redoute la mise en place d’un régime sunnite qui persécutera les minorités de la Syrie.

Dès que les protestations contre le régime répressif d’Assad eurent commencé, Washington collabora avec les puissances régionales – l’Arabie saoudite, le Qatar et la Turquie – pour cultiver et armer une opposition droitière sectaire dans le but d’amener un changement de régime. L’opposition soutenue par l’impérialisme est dirigée par des islamistes associés aux Frères musulmans (FM) droitiers. En alliance avec des figures bourgeoises ayant des liens de longue date avec la CIA et diverses anciennes forces du régime, ils dominent le Conseil national syrien (CNS) et l’Armée syrienne libre (ASL).

Nombre de journalistes qui pontifient sur la Syrie sont parfaitement conscients du fait que ce ne sont pas les préoccupations humanitaires qui motivent le soutien occidental pour l’opposition. Le 26 février, Steven Erlanger du New York Times reconnaissait que le conflit en Syrie était « déjà devenu une lutte par procuration pour des puissances plus importantes de la région et au-delà de celle-ci. » Il écrit : « Pour Washington, pour l’Europe et pour les sunnites d’Arabie saoudite et du Golfe, l’impact sur l’Iran est tout aussi important que le sort de M. Assad. »

Erlanger cite Olivier Roy, un historien français du Moyen-Orient, qui déclare carrément : « La Syrie est presque le seul pays où le printemps soi-disant arabe pourrait changer le concept géostratégique de la région. » Il poursuit en disant qu’un renversement du pouvoir en Syrie entraînerait nécessairement un paysage régional entièrement nouveau.

Changement de paysage signifie ici l’isolement de l’Iran, qui est stratégiquement situé à la jonction du Moyen-Orient riche en pétrole et de l’Asie centrale, et sa suppression en tant qu’obstacle à l’établissement de l’hégémonie américaine dans la région.

Des projets pour parvenir militairement à cet objectif sont divulgués en permanence aux médias. Ces fuites préparent l’opinion publique à ce qui arrivera par la suite.

Asharq Al-Awsat, qui est lié à la famille royale saoudienne, a fait état d’une source anonyme de l’armée américaine selon laquelle le Pentagone projette d’intervenir en Syrie sur la base de la stratégie de l’OTAN appliquée en 1998 au Kosovo. Cela débuterait par l’établissement d’une « zone sécurisée » près de la frontière avec la Turquie, suivie ensuite par l’envoi d’« aide humanitaire… d’abord par la Croix-Rouge internationale, puis par les forces de l’OTAN qui arriveront depuis la Turquie. »

Ceci « ouvre la voie à l’institution d’une zone d’exclusion aérienne » comme celles imposées au Kosovo et à l’Irak « avant le renversement du régime de l’ancien président irakien Saddam Hussein. »

La Commission des droits de l’homme de l’ONU est censée appuyer un appel pour « permettre aux agences humanitaires » de livrer de l’aide à « Homs, Deraa, Zabadani et à d’autres régions. » La France a dit qu’un nouveau projet de résolution serait soumis au Conseil de sécurité de l’ONU sur le besoin d’accéder à ces régions.

Ce qui, jusque-là, a retenu les puissances occidentales n’est pas seulement l’opposition de Moscou et de Beijing ni l’embarras au sujet de la présence avérée d’éléments d’Al Qaïda au sein de l’opposition syrienne – les Etats-Unis et leurs alliés européens collaborent avec de telles forces en Libye. C’est aussi le fait, comme la secrétaire d’Etat américaine Hillary Clinton l’a reconnu à la BBC, qu’il y a « une très forte opposition à l’intervention étrangère à l’intérieur et à l’extérieur de la Syrie. »

Actuellement, aucune force politique n’articule l’hostilité publique à la guerre mentionnée par Clinton – ni les régimes arabes vénaux et encore moins les divers partis pseudo-gauches, petits et grands, et qui avaient jadis affirmés être socialistes et anti-impérialistes.

La Syrie n’est que la dernière d’une série d’aventures coloniales menées par les Etats-Unis avec le soutien actif des puissances européennes. La première guerre du Golfe en 1991 avait coïncidé avec la dissolution de l’Union soviétique par des éléments capitalistes qui avaient émergé de la bureaucratie stalinienne. Les Etats-Unis l’avaient perçu comme une opportunité historique de remonter le temps de l’histoire partout dans le monde.

Le retrait d’une domination coloniale directe était devenu indispensable après la Seconde Guerre Mondiale en raison de l’émergence de mouvements anti-impérialistes de masse qui, en dépit de la dégénérescence stalinienne de l’Union soviétique, tiraient leur inspiration de la Révolution d’octobre 1917.

Les régimes capitalistes mis en place n’on jamais pu représenter la libération authentique de la classe ouvrière et des masses opprimées de l’impérialisme. Washington a toutefois été blessé par le défi porté envers son régime et chercha à rétablir son contrôle au moyen d’interventions sanglantes, de guerres clandestines et de guerres menées par procuration, du soutien de mouvements et de régimes droitiers. Les Etats-Unis virent la fin de Moscou en tant que superpuissance concurrente comme une carte blanche pour recourir à leur supériorité militaire et établir ainsi leur hégémonie sur des régions productrices de pétrole cruciales du point de vue stratégique. Ce qui suivit furent des interventions en Bosnie, au Kosovo, en Irak, en Afghanistan et en Libye.

L’actuelle série de guerres pour la domination néocoloniale bénéficie d’un vaste appui des sociaux-démocrates, des Verts et des libéraux, ainsi que de divers groupes pseudo-socialistes dans leur sillage.

Ils ont tous cherché à justifier leur position en répétant la pose moraliste de Washington, Londres, Paris et Berlin. Le soutien à chaque nouvelle guerre pour les « droits de l’Homme » et la « démocratie » requiert une soudaine amnésie bien commode quant aux crimes commis durant la guerre précédente. Cette semaine, Clinton a qualifié Assad de criminel de guerre. Mais le monde entier sait que les Etats-Unis ont commis des crimes de guerre, tels la destruction de la ville de Fallujah en 2004, qui éclipse tout ce qu’Assad a commis.

Ceci ne dérange pas les interventionnistes libéraux de tous bords qui sont les principaux défenseurs de la doctrine de la « Responsabilité de protéger » utilisée pour légitimer n’importe quel acte de banditisme en préparation. Leur indignation morale est toujours sélective, conditionnée par un désir de préserver leur propre mode de vie huppé en renforçant leur position de défenseurs reconnus de l’oligarchie financière.

La guerre contre la Syrie n’est qu’une étape vers l’attaque de l’Iran. Elle a déjà contribué à polariser le Moyen-Orient selon un axe sectaire sunnite-chiite. Elle peut rapidement devenir une confrontation régionale comportant un conflit direct entre les Etats-Unis, la Russie et la Chine, pour lesquels la Syrie et l’Iran sont des partenaires stratégiques.

Le World Socialist Web Site et le Comité International de la Quatrième Internationale ainsi que ses sections en appellent aux travailleurs et aux jeunes pour répondre aux fauteurs de guerre : « Ne touchez pas à la Syrie ! » Il revient au peuple syrien de déterminer son avenir et non pas à une bande de prédateurs attirés par l’odeur du pétrole.

Chris Marsden

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Article original : What is at stake in Syria ?

Traduction et source : WSWS

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