Territoires palestiniens : le « spatiocide », une politique coloniale


par Sari Hanafi

Ces vingt dernières années, le conflit arabo-israélien est considéré comme un conflit de « basse intensité », sur la base d’une typologie qui se contente de prendre en compte le nombre de morts et de blessés. Cette typologie est trompeuse puisque, selon d’autres critères, en dépit du nombre relativement bas de morts et de blessés, le conflit est en voie d’intensification. C’est le cas dans un domaine en particulier, celui de l’espace et de la terre : les Palestiniens vivent la dépossession, l’occupation, la destruction de leur espace de vie – ce que j’appelle un « spatiocide ».

Depuis le mythe sioniste d’« une terre sans peuple pour un peuple sans terre », la politique des gouvernements israéliens successifs a consisté à s’approprier des terres en ignorant ses habitants. Le mythe fondateur a été perpétué et, dans sa forme la plus moderne, peut être vu comme une politique qui vise à acquérir le plus de terres avec le moins d’habitants possible. L’invisibilité institutionnalisée des Palestiniens est entretenue par les pratiques coloniales quotidiennes d’Israël.

Par exemple, certaines parties du mur de séparation israélien en Cisjordanie sont construites spécifiquement pour supprimer la présence visuelle des villages palestiniens.  En outre, cette invisibilité forcée entretient le système israélien qui ne vise ni à tuer, ni à assimiler les Palestiniens. Demander aux Palestiniens d’Israël d’être loyal envers l’État ne leur a jamais permis d’accéder à une citoyenneté égale; alors que la légende israélienne considère Jérusalem comme sa « capitale éternelle unifiée », rien n’est fait pour assimiler les 250.000 Palestiniens de la ville.

Dans cet article, j’avance l’idée que le projet colonial d’Israël est « spatiocide » (par opposition à un génocide), parce qu’il vise les terres avec pour objectif de provoquer un inévitable transfert volontaire de la population palestinienne, en convoitant d’abord l’espace où les Palestiniens vivent.

Cette politique implique une synergie de trois stratégies. D’abord, elle comprend « l’annihilation de l’espace », pour paraphraser Kenneth Hewitt (1983) : un processus semblable à ce qu’a connu l’Europe durant la Seconde Guerre mondiale (destruction de Dresde, Hiroshima, colonies de peuplement dans le Nord-Ouest de la France), même si dans le cas d’Israël, cette tactique joue véritablement un rôle de premier plan et non pas secondaire.

La deuxième stratégie est le nettoyage ethnique, pour reprendre les termes d’Ilan Pappé (2006) qui a démontré comment le nettoyage ethnique n’est pas simplement un crime lié aux circonstances de la guerre, mais plutôt un objectif délibéré de combat qu’avaient à leurs débuts, les unités de l’armée israélienne dirigées par David Ben-Gourion.

La troisième tactique, déployée pour contrer la résistance à l’annihilation de l’espace et au nettoyage ethnique, consiste en ce que Yiftachel Oren appelle « l’apartheid rampant ». L’apartheid rampant repose sur la mise en place de plus en plus fréquente d’infranchissables barrières ethniques, géographiques et économiques entre les groupes qui luttent pour la reconnaissance, pour le pouvoir et l’accès aux ressources. (2006)

Qu’est ce que le spatiocide ?

Comparée à d’autres conflits coloniaux et/ou ethniques (Serbie-Bosnie, Rwanda-Burundi, etc.), la guerre de 1948 n’a, relativement, pas causé beaucoup de dommages. La notion de « Nakba » (la Catastrophe) repose davantage sur le fait de perdre ses terres et de devenir réfugié, plutôt que sur celui de perdre la vie. Même après six ans d’Intifada, le nombre de victimes reste relativement bas : en 60 ans, 89 000 personnes ont perdu la vie ( 72 000 Arabes et 17 000 Israéliens), comparé à la furie meurtrière qui a tué en six semaines au Rwanda plus de 800 000 personnes et qui a fait entre 100 000 et 200 000 morts en quatre ans en Serbie et en Bosnie.

Le projet colonial d’Israël n’est pas fondé sur le génocide mais sur le « spatiocide ». Dans tout conflit, les belligérants définissent leur ennemi et leur mode d’action en fonction de cet ennemi. Dans le conflit palestino-israélien, l’objectif est la terre. Après le « spatiocide ». , ce n’est pas une « ville post mortem » qui apparaît à l’image de ce que décrit Chris Hables Gray en découvrant une vue aérienne de Tokyo devant servir à une évaluation des dommages après que la ville ait été dévastée par une bombe incendiaire  lâchée par les États-Unis en Mars 1945, qui a entraîné la mort de plus de 130.000 civils en quelques heures (Graham, 2004).

Il s’agit plutôt d’un spectacle de destruction sans/ou avec très peu de morts.  Différents rapports émis par le comité d’urgence de Jérusalem, un groupe de travail créé par plusieurs ONG après les invasions israéliennes d’avril 2002, montrent une destruction systématique des lieux publics : tous les ministères palestiniens, (sauf deux), ainsi que 65 ONG ont été entièrement ou partiellement détruits.

La destruction n’était pas un dommage collatéral de la guerre mais le principal levier pour exercer une pression politique. Ce qui est frappant, ce ne sont pas les perquisitions mais le vandalisme. On peut « comprendre » que l’appareil militaire israélien, à la recherche d’informations prouvant que le système d’éducation palestinien « produit des kamikazes », vole des documents et des disques durs au Ministère de l’Éducation ; mais pourquoi les soldats ont-ils alors détruit les écrans d’ordinateurs et les meubles ?

Durant la guerre en ex-Yougoslavie, l’architecte et l’ancien maire de Belgrade Bogdan Bogdanovich (1993) a créé le terme « urbicide » pour décrire la destruction des villes dans les Balkans. Les nationalistes serbes ont « idéalisé » les villages ruraux où prédominait une seule communauté, la ville étant le symbole de la multiplicité des communautés et des cultures, l’antithèse de l’idéal serbe. Dans les territoires occupés palestiniens c’est la totalité du territoire qui est visée. Le bulldozer est l’outil par excellence, celui qui détruit les rues, les maisons, les voitures et les plantations d’oliviers.

C’est une guerre de l’ère de l’agoraphobie, au sens littéral du terme : la peur de l’espace, on ne cherche pas à diviser le territoire mais à l’abolir. Le panorama n’offre à l’oeil qu’une immensité dévastée : un enchevêtrement de bâtiments démolis, de coteaux rasés et de végétation sauvage ou cultivée écrasée. Ces multiples dommages ont été causés non seulement par les bombes et les chars de guerre classiques, mais aussi par une destruction appliquée et déterminée qui a démoli toute propriété comme le ferait un inspecteur des impôts très violent. Tout a culminé dans la destruction du tiers du camp de Jenine.

L’objectif d’Israël pendant l’Intifada est toujours, selon les propres termes d’un ministre israélien, le « transfert démographique volontaire » de la population palestinienne, en transformant le topos (lieu) palestinien en une atopia (l’absence de lieu), en commuant le territoire en une simple terre. Israël prépare le transfert de population par le biais du « spatiocide » et depuis le début de l’Intifada, quelques 100.000 palestiniens ont déjà quitté le pays (près de 3,3% de la population en Cisjordanie et à Gaza).

Les gens ont également été forcés de se déplacer à l’intérieur des territoires. À Hébron, par exemple, près de 5.000 personnes (850 familles) ont quitté la vieille ville pour des villages avoisinants en raison des implantations juives, du harcèlement, de la violence et du couvre-feu imposé par l’armée israélienne.

Autre tactique pour accélérer le transfert de population : la démolition des maisons. Entre le début de la seconde Intifada en septembre 2000 et le 30 septembre 2005, au total 73 567 habitations ont été endommagées dont 7633 complètement démolies à Gaza et en Cisjordanie. Et ces chiffres continuent d’augmenter. Ces démolitions massives ont lieu principalement à Rafah, Jenine, Naplouse, Hébron et Jérusalem et la plupart des réfugiés victimes de ces destructions étaient déjà des réfugiés après les guerres de 1948 ou de 1967.

Il y a aussi transfert pour les gens « dé-naturalisés » comme le sont les 200.000 Palestiniens qui se sont retrouvés derrière le mur de séparation et qui ne font partie maintenant ni de l’espace palestinien, ni de l’espace israélien, mais qui se retrouvent de facto apatrides et sans espace.

Le « spatiocide » a également été facilité par le morcellement du territoire palestinien par Israël en zones A, B, B-, B+, C, H1, ou H2. Ces zones sont elles-mêmes divisées par des barrages routiers qui scindent la Cisjordanie en 64 petits cantons. Avec ce schéma, le développement d’une infrastructure nationale palestinienne devient pratiquement impossible, non seulement à cause du morcellement de l’espace, mais aussi en raison de la fragmentation du système politique palestinien. L’Autorité Nationale Palestinienne ne peut pas, par exemple, monter un projet de construction d’un réservoir d’eau pour quelques villages si la canalisation doit passer en zone C. La route en construction entre Bethléem et Hébron a été coupée en 1999, faute d’autorisation d’Israël de passer en zone C. Les développements urbains en zone A et B qui ont pu avoir lieu ont toujours été encadrés par les autorités militaires israéliennes qui entravaient toute possibilité d’expansion urbaine, que ce soit pour des zones industrielles ou pour des zones résidentielles.

Par ailleurs, diverses agences de la communauté internationale n’ayant pas la volonté ou la capacité de faire pression sur Israël, se sont montrées réticentes à négocier avec les autorités israéliennes pour financer des projets à Jérusalem ou dans des localités palestiniennes de la zone C.

Justifier le « spatiocide »

A la manière de Coward (2007) qui critique le terme urbicide, la parenté lexicale de génocide signifie que « spatiocide » pourrait, par association, s’appuyer sur un certain nombre d’hypothèses valables pour la première catégorie.

(cliquer sur la carte pour l’aggrandir)

Ainsi, l’utilisation du terme « spatiocide » met l’accent à la fois sur l’ampleur de la démolition et de la destruction, et sur la logique de suppression délibérée de l’habitabilité de l’espace, concrétisée par des  invasions répétées qu’il s’agissent de zones urbaines et construites, de paysages ou de propriétés foncières. Toute lecture du conflit israélo-palestinien qui utilise le génocide comme un prolongement de la violence coloniale, sera incapable de comprendre la dynamique de ce conflit.

Le « spatiocide » est une idéologie volontaire qui comprend un processus dynamique et des pratiques de destruction massive menées par quatre acteurs : les forces militaires, les colons, les urbanistes et les spéculateurs immobiliers, adeptes du capitalisme. Bien que ces acteurs apparaissent distincts, ils travaillent souvent en étroite collaboration afin d’atteindre l’objectif « spatiocidal ».

La ville de Jaffa est un exemple frappant à cet égard. En 1948, les autorités politico-militaires israéliennes ont vidé la majorité de la population de la ville en expulsant la plupart des gens, puis en les expropriant en faisant valoir la loi sur la Propriété des absents. Dans les années 1980, l’État cherchait à développer le sud de Tel-Aviv, au détriment de Jaffa. Le quartier cible était la zone côtière stratégique d’Al-Ajami.

Contrairement aux principes libéraux selon lesquels l’État devrait simplement jouer un rôle d’arbitre entre les différents acteurs du marché, d’après le néolibéralisme, l’État intervient sur le marché en nouant des alliances avec certains capitalistes. Dans le cas de Jaffa, cette alliance était clairement dirigée pour empêcher la population arabe de reconstruire et de rénover le quartier. Cependant, la population juive avait peur de vivre dans cette zone puisqu’elle devait cohabiter avec les Palestiniens.

Le quartier a alors commencé à s’embourgeoiser lorsque l’État a favorisé la construction d’un district très sécurisé, entouré de barrières, au coeur d’Al-Ajami. Le marché de l’immobilier capitaliste n’a pas laissé un seul Palestinien acheter ou louer dans cette enceinte. A partir de là, d’autres spéculateurs capitalistes sont venus acheter des terres avec l’aide de l’État, et ont participé à la « judaïsation » de la région.

En quelque sorte, depuis les années 1980, ce processus se déroule sans « violence » et sans confiscation des biens, mais seulement grâce à la vigueur du système néolibéral. Cet article se concentrera uniquement sur les trois premiers acteurs et ne traitera pas du quatrième genre de personnages, les spéculateurs immobiliers capitalistes, car ils jouent un rôle moins important dans le processus du « spatiocide » sur le territoire palestinien.

En effet, alors que le « spatiocide » constitue le bon terme pour décrire l’ensemble du projet israélien de 1948 à nos jours, on doit reconnaître que ses techniques se sont transformées à travers le temps et l’étape marquante se situe après 1967, lorsque la colonisation des territoires palestiniens s’est généralisée. Si le « spatiocide » est toujours potentiellement vivace, à certains moments, à partir de 1967, il est devenu plus plausible, plus envisageable, et donc plus réalisable et plus radical que par le passé.

Sur ce territoire, le « spatiocide » a été mis en oeuvre indépendamment du processus de paix, pour accélérer les implantations de la population juive. Même après la signature d’accords, le nombre de colons a triplé (de 120 400 à 438 088 ) et les terres allouées aux colonies de peuplement ont doublé de surface, avec un total de 129 colonies juives.

Malgré le retrait des Israéliens de la bande de Gaza et l’évacuation par Israël de 8 500 colons à Gaza et dans une partie du nord de la Cisjordanie, l’État hébreu a entrepris dans le même temps d’importants programmes de peuplement afin de permettre à 30 000 nouveaux colons de s’installer dans et autour de la zone occupée de Jérusalem Est et ce pendant la seule année 2005.

Le projet sioniste a échoué à acquérir des terres en particulier durant le mandat britannique, bien que l’administration anglaise les aient aidés. Il est très important de noter que, malgré cette stratégie, le mouvement sioniste a obtenu jusqu’en 1947, que 7% du total des terres de la Palestine. Deux raisons peuvent expliquer cela : les Arabes connaissaient le projet sioniste et le prix à payer augmentait (autour de 1100 $ l’Acre). A la différence des colons britanniques qui ont acquis beaucoup de terres, que ce soit par le biais de la confiscation ou en achetant les terrains aux populations autochtones, généralement pour une bouchée de pain, les sionistes avait pour projet de créer et de contrôler un espace urbain, à l’image de ce qu’a pu être le colonialisme français.

Sari Hanafi

Sari Hanafi est professeur associé à l’université américaine de Beyrouth.

2 réponses à “Territoires palestiniens : le « spatiocide », une politique coloniale

  1. Pingback: À l’ombre du mur : Israéliens et Palestiniens entre séparation et occupation « MecanoBlog·

  2. Pingback: La voie de la résistance: obliger les puissants à parler de la Palestine | MecanoBlog·

Les commentaires sont fermés.