Les fous de la vitesse doivent mourir


par Linh Dinh pour Dissident Voices

Les Nations Unies viennent juste de publier un rapport intitulé « Une population résiliente, une planète résiliente : un avenir qu’il vaut la peine de choisir ». Rédigé par le groupe de haut niveau sur la soutenabilité mondiale, il affirme que la planète est au bord du précipice, dévastée qu’elle est par une exploitation sauvage. Pour éviter une désastre environnemental, économique, social et politique, nous devons adopter le paradigme du développement soutenable. Une coopération universelle sans précédent est nécessaire pour sauver la terre et sa population.

Le groupe fait 56 recommandations visant à éradiquer la pauvreté ; à réduire les inégalités ; à établir la démocratie et protéger les droits humains dans le monde entier ; à faire progresser l’égalité des sexes ; à garantir l’accès universel à une contraception abordable et sans danger ainsi qu’à d’autres droits qui touchent à la sexualité et à la reproduction et aux services de santé ; à financer un fond international pour l’éducation qui permette à tous les enfants du monde d’accéder au moins à l’école primaire avant 2015, et à l’éducation supérieure avant 2030 ; à promouvoir la participation à part entière des femmes dans l’économie en mettant en place des politiques économiques qui la favorise ; à instaurer des taxes qui encouragent les choix de soutenabilité ou découragent les autres ; à entamer une « révolution pour toujours verte » pour au moins doubler la production tout en réduisant drastiquement l’utilisation des ressources et en mettant un terme à la destruction de la biodiversité, la réduction de la terre arable, la diminution les ressources en eau et leur contamination ; à coordonner la gestion des ressources en eau des pays sans oublier que l’eau sert à de multiples fonctions : la boisson, l’hygiène publique, l’agriculture, l’industrie et l’énergie ; à coordonner la gestion de la mer et des côtes entre les différents pays pour protéger les écosystèmes ; à garantir l’accès universel à une énergie soutenable abordable ; à fournir aux populations, en particulier celles qui vivent dans des endroits reculés, un accès aux technologies y compris les télécommunications internationales et la transmission à large bande avant 2025 ; à garantir que tous les citoyens jouissent d’un minimum de sécurité.

Et ça continue comme cela mais je m’arrêterai ici bien que je n’aie mentionné que la moitié des objectifs listés par ce panel d’experts, objectifs qui sont tous salutaires mais cependant inatteignables sur cette terre et en particulier sous ce système de gouvernance mondiale dominé par d’agressifs pays militarisés à visée impérialiste. En d’autres termes, la tendance actuelle n’est pas à plus de justice, d’égalité, de paix, ni à une meilleure éducation, ni à un meilleur accès à Internet, mais au contraire à de moins en moins de tout cela, et souvent même dramatiquement moins. L’austérité va nous frapper de plein fouet comme elle a déjà frappé de nombreux Grecs, Italiens, Irlandais, etc… et même beaucoup d’Américains.

La planète est sous tension et les grands chefs au lieu de coopérer vont se sauter à la gorge tout en piétinant beaucoup d’entre nous qui nous sommes « trop engraissés » pour reprendre l’expression de Henry Kissinger. Prenez la position de défiance envers l’Iran qui oppose Israël, les Etats-Unis, la Grande Bretagne et la France à la Russie et la Chine. Tous ces pays, sauf Israël, sont des membres permanents du Conseil de Sécurité de l’ONU. L’appellation « Conseil de Sécurité » est d’ailleurs inappropriée car cette organisation a généré à plusieurs reprises l’insécurité et la terreur en cautionnant l’attaque militaire de pays comme l’Irak et la Libye.

Les grands chefs n’ont pas acquis ce pouvoir obscène en prenant soin des faibles comme le recommande le panel d’experts de l’ONU dans sa liste de vains souhaits. Je suis même étonné qu’ils n’aient pas ajouté à leur liste, dessert, café et cognac après dîner pour tous, cela m’aurait vraiment plu. Et pourquoi s’arrêter aux droits sexuels et aux droits de reproduction ? Pourquoi ne pas garantir aussi, pendant qu’ils y étaient, l’accès gratuit à la jouissance sexuelle parfaite et ininterrompue, et je ne parle pas d’une jouissance virtuelle qui, elle, ne nous manque pas dans le capitalisme moribond ?

Il se trouve que je suis né dans un pays qui a bénéficié de l’attention paternaliste de quatre des cinq puissances impériales qui sont actuellement au Conseil de Sécurité, et la seule raison pour laquelle l’Angleterre ne s’est pas déchaînée au Vietnam c’est que la France y était déjà. Chaque fois qu’un grand chef se dit prêt à vous aider, vous avez intérêt à charger votre fusil.

Bref, il ne faut pas compter sur les principaux pays pour vous aider, au contraire ils vont devenir de plus en plus dangereux à mesure que leurs économies s’enrayent, stagnent et s’effondrent. Grâce à l’énergie fossile, le monde a bénéficié d’un siècle de croissance sans précédent, cependant même au meilleur moment de cette période, quand le pétrole était ridiculement bon marché à moins de 20 dollars le baril, et qu’on pensait qu’il y en aurait toujours assez pour tous, la ruée vers l’or noir a provoqué des millions de victimes, alors maintenant que la pénurie menace et que la demande est supérieure à la production, on doit s’attendre non pas à moins mais à plus de violences et de violations des droits humains partout dans le monde.

Pendant le dernier Super Bowl, une orgie d’autosatisfaction, de violence rituelle, de vitesse, de culte de la machine et de consommation débridée, Madonna est apparue en reine tout à la fois sumérienne, babylonienne et égyptienne, assise sur une énorme chariot ailé tiré par 50 esclaves/soldats romains. C’est plus que curieux ces symboles impérialistes mégalomaniaques, et notamment la référence à un pays, l’Irak, que l’Amérique a complètement détruit. La plus célèbre allumeuse de l’empire, une star vieillissante et chancelante, a passé 13 minutes à s’autoglorifier avec enthousiasme, son visage géant projeté spasmodiquement sur le sol. Après un final parfumé de religiosité, elle a tout à coup disparu dans un nuage de fumée ponctué d’un gros bang, laissant derrière elle les mots « PAIX MONDIALE » écrits en énormes lettres scintillantes.

Greffé sur une nuit dominée par les réclames de voitures, l’absurde développement personnel prôné par l’entreprise GE, grand profiteur de la guerre, et le battage publicitaire pour plusieurs films de guerre, le message final de la Femme Objet était au mieux ridicule au pire cyniquement sinistre. En direct, du coeur en fête d’un empire qui à déclaré plusieurs guerres en même temps et en prépare d’autres, nous vous souhaitons la « PAIX MONDIALE » ! La plaisanterie paraît encore plus sinistre quand on se souvient que Madonna s’est entichée d’Israël et que la dernière fois qu’elle se trouvait dans ce pays, en 2009, elle n’a même pas mentionné les Palestiniens mais est allé rendre visite à leur tortionnaire, Benyamin Netanyahou. Maintenant qu’Israël menace de bombarder l’Iran, Madonna a programmé un concert à Tel Aviv. Inquiets que l’Iran ne bombarde Israël en retour et que cela ne trouble le concert de musique pop, les fans de Madonna ont signé une pétition pour demander à Netanyahou de reporter l’attaque de l’Iran à une date postérieure au concert. Ne renoncez pas au massacre, repoussez-le juste un peu ! Comme c’est charmant !

Pendant que nos leaders tuent, on nous gave de musique pop en attendant notre tour d’être massacrés. Ils ont tout l’argent et toutes les armes et nous, tout ce que nous pouvons faire, c’est parler. Dans une telle situation, il ne me semble pas qu’une transition douce et saine vers la justice, la paix et la soutenabilité soit possible. Le pétrole nous a permis de nous multiplier mais sa rareté va réduire le nombre de terriens, et cette réduction ne sera pas le fait du planning familial mais de la famine et de l’hygiène du monde qu’est la guerre pour paraphraser Marinetti. Si cette terre se rapproche un jour du seuil de soutenabilité, ce sera parce que la plupart d’entre nous serons morts.

Linh Dinh

Linh Dinh a écrit deux livres de nouvelles, cinq de poésie et il vient de publier un roman : Love Like Hate. Il tient une chronique photographique de la détérioration de la société sur son blog, State of the Union.

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Article original : Speed freaks must die

Traduction : Dominique Muselet pour Le Grand Soir

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