La Peau de la Grèce


par Karine Berger pour Alternatives Economiques

« Tu aimerais, dis, une petite fille à trois dollars, disais-je à Jack. – Shut up, Malaparte. – Ce n’est pas cher après tout, une petite fille pour trois dollars. Un kilo de viande d’agneau coûte bien plus cher. » Curzio  Malaparte décrit en 1945 l’incommensurable honte d’être vainqueur et la dérive d’une Italie prête à se vendre, sans grande résistance, à ses nouveaux maîtres.

Ce soir, c’est la Grèce qui subit cette humiliation infinie. Et c’est l’Europe toute entière qui peut faire sienne ce précepte de « La Peau » : « Quand on est lâche, il faut être lâche jusqu’au bout ».

La succession des  « plans » supposés sauver la Grèce a jusqu’ici été ponctuée par si peu de sincérité qu’elle en devient difficile à résumer (voir ici).

Pour faire très court :

  • un premier plan à 110 milliards (2 mai 2010) qui a été partiellement versé par tranches, prolongeant au fur et à mesure les échéances de l’an dernier, en transformant la dette privée en dette vis-à-vis des Etats européens et du FMI (il reste encore 200 milliards détenus par le privé et sur lesquels ont lieu les appels) ; en pratique, ce plan a à peine permis d’accompagner le gonflement parallèle de la dette…
  • un deuxième plan à 130 milliards (y compris hair cut volontaire par les banques européennes qui est négocié sous le volet PSI) dont aucune tranche n’est encore versée et qui fait  l’objet du marchandage actuel : soit la Grèce accepte un certain nombre de mesures (le psychodrame avec la troika a porté sur un effort supplémentaire de 350 millions !) soit elle fait défaut en mars car elle n’aura pas les 14 milliards nécessaires à son échéance.

Au total, il faut comprendre que l’argent versé n’a pas (encore) remboursé des emprunts existants de la Grèce. Il a au mieux permis à l’Etat grec de faire face à ses échéances et trouver un peu d’argent frais. Cet argent n’est là que pour permettre de reconduire des lignes de crédit qui arriveraient à expiration. Eventuellement. Et sous condition que la Grèce renonce peu ou prou à son autonomie politique.

Seuls les résultats comptent dans la gestion d’une crise. Or les résultats ne sont justement pas là.

La dette grecque est passée de 263 milliards en 2008 à 355 milliards en 2011. Le PIB grec est lui passé de 233 milliards à 218 milliards. Le chômage de 8% à 18%. Et avec un taux d’intérêt officiel à 32%, il va de soi que la Grèce ne peut plus se financer du tout sur les marchés. Et pour longtemps. Car le poids de la dette sur la création de richesse n’a jamais cessé d’augmenter. Jamais. Et sauf annulation massive de la dette, la dynamique enclenchée continuera désormais jusqu’au défaut. C’est l’unique problème. La profonde absurdité. L’assourdissant échec.

C’est justement ce point dur qu’aucun  sommet européen n’a voulu sérieusement aborder. A tel point qu’avant même le vote des députés grecs, les responsables européens, le ministre allemand Schauble en tête, ont annoncé que le ratio de la dette ne pourra jamais redescendre comme ce qui est prévu dans l’accord (120% de PIB en 2020). Voir ici : et c’est à lire car cela  ressemble vraiment à un traité de capitulation.

On en est là : du chantage sur la souveraineté d’un pays pour quelques malheureux 350 millions qui de toute façon ne seront jamais remboursés. Pour arriver à passer le cap de mars, on demande à la Grèce toujours plus d’engagements qu’elle ne tiendra jamais, qui ne résolvent ni  de près ni de loin son problème, et qui vont provoquer le chaos politique du pays. J’ai écrit « sérieusement aborder » ; qu’est-ce que cela signifie ? Prendre des mesures permettant de gérer la dynamique en tenant compte des hypothèses réalistes de croissance et de taux d’intérêt.

Petite parenthèse technique. Une dette est contractée avec de l’argent « inventé » ; les institutions autorisées à créer de la monnaie (grosso modo les banques commerciales mais il n’y a pas qu’elles) font du crédit en créant de la monnaie. En revanche les intérêts de cette dette sont remboursés (un Etat ne rembourse en pratique jamais le capital) avec du « vrai » argent grâce à la croissance économique qui crée de la « vraie » richesse… Tout va bien tant que le taux de croissance est supérieur au taux d’intérêt : on crée plus de richesse qu’on en a à rembourser. Tout dérape quand le taux d’intérêt devient plus élevé que le taux de croissance économique. Il se trouve que en Grèce du fait à  la fois des plans d’austérité extrêmes, et de la panique, il n’y a pas de la croissance mais de la récession : le PIB diminue d’année en année… et sans doute pour longtemps. Dans le même temps le taux d’intérêt s’envole… y compris (et c’est peut-être le plus scandaleux)  celui réclamé par les pays européens et le FMI. Mécaniquement, il y a gonflement du ratio de la dette sur PIB : c’est la spirale infernale dans laquelle est actuellement happée la Grèce. Au stade où nous en sommes, il n’y aura plus de remboursement possible : il faut soit faire défaut (on ne remboursera pas), soit permettre à un acteur qui peut – lui – récréer de l’argent à volonté, de racheter cette dette. Il s’agit de la monétisation par la BCE. Il n’y a pas d’autres solutions. Tant que la spirale continue, promettre des garanties supplémentaires revient véritablement à remplir un tonneau des Danaïdes.

Alors pourquoi les responsables européens réduisent un des leurs à l’humiliation si ce n’est pour au moins aboutir quelque part ? Disons-le : l’incompétence le dispute à la veulerie. Un peu d’incompétence est  probable : beaucoup trop de gens, y compris au plus haut sommet de l’Etat français, n’ont jamais compris et admis la logique de la dynamique de dette. C’est vrai que pour être totalement convaincu, il faut savoir faire un petit développement limité, niveau math sup. Ce serait au fond pardonnable, si ce n’était pas plus grave : soyons franc, aucun des dirigeants européens actuels n’a vraiment eu envie d’imaginer la zone euro dans 20 ans ou même 10 ans. Voilà la dimension « veulerie » de toute l’histoire. Beaucoup trop long par rapport à leur propre horizon politique. La technique dite des « rustines grecques » permettait de contourner le sujet, en croisant les doigts pour que la bombe n’explose pas trop tôt, ou que le feu n’embrase pas la forêt voisine. Ce qui se passera dans 5 ans n’était effectivement pas directement de leur ressort. La conséquence est là : il n’y a plus grand-chose qui pourra stopper le défaut unilatéral grec. Soit en mars, soit à un autre moment. Donc la faillite du pays. Entendez-moi : pas  la faillite de l’Etat, la faillite d’un pays, celle de toutes ses banques, la ruine de tous ceux qui ont encore quelques sous sur leur compte, la banqueroute de ses entreprises etc… la probabilité pour que la démocratie survive dans un pays subissant un tel choc est historiquement inférieure à une sur deux.

En fait ce n’est plus le sujet principal. Le sujet c’est la capitulation de l’Europe. La honte et l’hypocrisie auront sans doute déjà emporté l’Union européenne quand la Grèce sortira de son chaos politique. Les jeux sont faits : le jour où les deux principaux dirigeants européens ont accepté d’attendre jusqu’à 4 heures du matin, dans la pièce à côté, que 3 banquiers veuillent bien se mettre d’accord sur un abandon de dette, l’Europe a capitulé. Elle a accepté de vendre une petite fille pour 3 dollars. Notre incapacité à faire preuve d’un minimum de pragmatisme et de solidarité dans la crise de la Grèce témoigne de notre peu de désir de continuer l’aventure ensemble. Et prouve que nous finirons tous par nous abandonner, les uns après les autres. Comme l’a si bien écrit le Caméléon : « Che cosa sperate di trovare a Londra, a Parigi, a Vienna? Vi troverete Napoli. È il destino dell’Europa di diventare Napoli. » Il vous suffit de remplacer ce soir Napoli par Athènes.

Karine Berger

Karine Berger est une économiste enseignante associée à l’ENA et à l’ENSAE. Spécialiste de politique macro-économique, de financement de l’économie et des PME, elle participe régulièrement au débat de politique économique médiatique. Elle est co-auteure en 2011 de « Les Trente Glorieuses sont devant nous », éd. rue Fromentin.

à lire et à voir également sur l’insurrection sociale mondiale et la crise de la dette :

Une vague d’émeutes à venir en Europe ?

Comment l’austérité tue l’Europe

Quand le capitalisme souffre, il faut sacrifier la démocratie

Prise de pouvoir à la BCE

Bataille pour la survie de l’Europe ?

Grèce : le « plan d’aide » provoque suicides, drogue et HIV

Le dépeçage de la Grèce

Les civilisations meurent-elles par suicide ?

La crise de l’Europe

Le G8 promet la guerre et l’austérité dans un contexte de division

Debtocracy / Xpeokpatia (vidéo)

Krach : les dessous de la crise économique mondiale (vidéo)

Source : Alternatives Economiques

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9 réponses à “La Peau de la Grèce

  1. Το όνομά μου είναι Ελένη … είμαι Ελληνίδα … Ελλάδα …
    Πόσο παράξενη τρυφερότητα;
    Η Πατρίδα μου γράφεται μόνο με κεφαλαία ΑΘΗΝΑ μητέρα, νονά!
    Αποφάσισα στο μάτι της κάμερας, να τερματίσω την ζωή μου.
    Έλουσα με βενζίνη τον εαυτό μου θυσία στην πυρά!
    Επειδή δεν θέλω να την παραδώσω, για μια χούφτα ευρώ………….

    Je m’appelle Hélène…

    http://www.lejournaldepersonne.com/2012/02/je-mapelle-helene/

    Je m’appelle Hélène…Je suis grecque… la Grèce… quelle étrange tendresse ?
    Ma ville natale ne s’écrit plus en lettres capitales
    ATHÈNES mère, marraine !
    J’ai décidé sous l’œil de cette caméra
    De mettre fin à mes jours
    De m’arroser d’essence et de m’immoler par le feu
    Parce que je n’ai pas envie de te céder
    Pour une poignée d’euros
    Ni de concéder une goutte d’hydrogène et deux gouttes d’oxygène pour combler un trou que l’Europe a creusé pour nous abuser toutes les deux.
    Athènes, mère, marraine !
    Je n’ai pas envie que tu meures
    Je n’ai pas envie qu’on t’assiste
    Pour respirer, manger ou bouger
    Je n’ai pas envie de te confier à un tiers
    Ni te mettre entre les mains de quelques pervers europhiles… des financiers déguisés en justiciers pour te sous-traiter comme une vulgaire marchandise avant de te retirer tes organes vitaux et te vider de ton sang et jeter tes mémoires dans les poubelles de l’histoire…
    Pour eux, ta vie ne vaut pas un euro
    Et un euro qu’est-ce que ça vaut ?

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