De la crise iranienne


par Saïd Ahmiri pour le MecanoBlog

Nous publions ici, ce qui semble être important pour la compréhension de la nature du Système et de l’état actuel de son effondrement, un extrait de dde.crisis du 10 février 2012. Cet extrait analyse la crise iranienne sous un tout autre regard que celui de l’actualité et non pas à propos des événements ainsi que sur les effets et les conséquences de ces événements pour tel Etat ou pour telle région, notamment « sur la crise des relations israélo-américanistes et sur la crise générale du Moyen-Orient, sur la crise intérieure du pouvoir aux USA, avec la position particulière de Ron Paul sur la question et l’écho qu’il en reçoit, sur la crise européenne au travers des effets de l’embargo, sur la crise du dollar et, plus généralement, des transactions internationales au travers du choix des monnaies d’échange, sur la crise de l’hégémonie américaniste et sur la crise des moyens militaires US dans cette crise, etc », qui ont fait et continuent de faire la crise iranienne mais dans le sens de l’intégration de cette crise iranienne dans la crise générale du Système et de la mutation, ces deux derniers mois, de cette crise iranienne en une crise majeure, assez particulière et quelque peu unique actuellement à l’intérieure de la crise générale du Système. Ce que Philippe Grasset nomme « la crise haute ».

Il importe de préciser que cet extrait n’a pas vocation à déterminer si la guerre contre l’Iran aura lieu, où, quand, comment et avec qui, « la guerre [n’étant que] la continuation de la politique par d’autres moyens » selon von Clausewitz, ni même de calculer la probabilité d’éclatement de cette guerre. La guerre n’étant qu’un outil au service des puissances, une déferlante de violence jugée nécessaire « in fine » pour atteindre un objectif. « La violence est donc un outil dont dispose la politique pour arriver à ses fins. Généralement elle n’est qu’un dernier recours dans le cadre d’une stratégie plus globale (regroupant tous les moyens d’action), car l’objectif du stratège est d’imposer sa volonté, et non pas de gagner des batailles », d’après l’Art de la Guerre de Sun Zi.

Nous tâcherons ensuite de fournir des éléments mécaniques dans l’hypothèse de la formation future d’une seconde « crise haute » entre les Etats-Unis et la Chine.

« Pourquoi la crise iranienne ? Parce que la crise iranienne semble soudain saisir le monde, c’est-à-dire le Système, comme l’œil du cyclone vous saisit pour devenir un tourbillon qui se creuse, un trou noir découvrant soudain ses abysses… Nous parlons bien de “la crise iranienne” en tant que telle ; comme détachée de l’Iran lui-même et des autres protagonistes (Israël, USA, UE, Russie, Chine, Moyen-Orient, etc.) ; comme détachée du programme nucléaire de l’Iran selon ce qu’il est et ce qu’on en fait, qui ne semble plus être là que comme une référence lointaine et presque désuète ; comme détachée de la dimension géostratégique (pétrole, etc.) dont la raison affecte de la couvrir, – non, “la crise iranienne” en tant qu’entité autonome des relations internationales, qui aurait été choisie comme un centre grondant où s’allument les brandons incandescents de la crise du monde… C’est en effet ce qu’est devenue la crise iranienne, dans ces dernières semaines, dans une soudaine accélération du changement de sa signification, de son essence même, comme si cette chose était commise à soudain entrer dans le domaine de la métahistoire pour représenter la crise du monde. La crise iranienne semble être devenu, comme n’aurait peut-être pas dit Teilhard, le point Oméga de la crise du monde.

» Certes, c’est autour d’elle que s’ordonne le phénomène de la chaîne crisique transversale, mais il n’y a pas que cela ; ou plutôt, à partir de cela s’ordonne le spectacle de l’ultimité des choses, comme en un raccourci saisissant de notre temps historique transmuté en métahistoire. Cela ne signifie certainement pas que nous annoncions la guerre, ou l’apocalypse de la guerre, ou quoi que ce soit ; nous sommes bien incapables de rien prévoir à cet égard, puisque la chose nous a échappés et, désormais, nous domine et nous entraîne. Nous sommes même incapables d’avancer que le phénomène que nous décrivons 1) est décisif, et 2) qu’il va durer (dito, si le flambeau de “foyer de la crise centrale” ne va pas passer à un autre centre de crise). Il reste que la crise iranienne est ce qu’elle est devenue, et qu’elle mérite l’intérêt qu’on lui apporte ; elle est la première, effectivement, à acquérir la dimension qu’on tente ici de mesurer et de restituer… La particularité nouvelle de la crise iranienne, comme un archétype d’une nouvelle catégorie de la chose, est qu’elle permet d’explorer toutes les potentialités de crises, dont certaines sans le moindre lien cohérent, avec elle. (Ce qui lui fait mériter effectivement de justifier l’exploration d’un nouveau concept, celui de chaîne crisique transversale.)

» C’est donc de ce point de vue qu’il nous importe d’aborder la question que nous soulevons. Il s’agit d’étudier la crise iranienne en ce qu’elle est devenue, brusquement, ces dernières semaines ; comme quelque chose de tout à fait différent, s’adaptant aux appréciations qui nous guident ; comme quelque chose qui éclaire le temps métahistorique et est inspirée par lui.

[…]

» C’est bien une crise à la fois virtualiste et paroxystique. La première fois que l’attaque de l’Iran par le bloc BAO est devenue une question pressante (!) et quasiment discutée au niveau officiel comme un dossier urgent et en cours, c’est le 19 février 2005, lors d’une visite de GW Bush à Bruxelles. Le président d’alors prononça la formule fameuse : « All options are on the table ». Cela signifiait que l’option de l’attaque s’y trouvait, sur la table, et que c’était celle à laquelle tout le monde devait penser. C’était porter une crise, jusqu’alors assez discrète pour ne même pas être perçue comme une crise, à son niveau paroxystique. On ne cessa plus d’y penser et il y eut un nombre respectable d’occasions où les oracles les plus sûrs annoncèrent l’imminence d’une attaque. Au printemps 2007, on évoqua même l’emploi possible de l’arme nucléaire. Ainsi, cette crise était passée directement du stade de la non-existence au niveau paroxystique, pour un sujet (le programme nucléaire iranien) totalement construit, douteux du point de vue de la légalité internationale, farci d’interprétations faussaires. Ainsi peut-on parler d’une crise de type virtualiste, immédiatement portée à son niveau paroxystique (extrême) sans “montée aux extrêmes”. Il s’agissait d’une pantomime de crise, d’une représentation de crise, d’un fantôme de crise…

» Tout a basculé en novembre-décembre 2011. Une forme nouvelle de la crise s’imposa avec l’affaire de la “capture” du drone de reconnaissance US RQ-170, immédiatement suivie d’une installation de la tension dans le Golfe, dans la Mer d’Oman et dans le détroit d’Ormouz, avec menaces d’affrontement naval (principalement entre la marine iranienne et l’U.S. Navy), parallèlement à l’annonce de prochaines décisions d’embargo du pétrole iranien par le bloc américaniste-occidentaliste (BAO). Nous parlons de basculement parce que nous passons brusquement du virtualisme de l’hypothétique attaque de l’Iran par le bloc BAO, à son heure et à sa guise, à la réalité de l’embargo, de la tension en Mer d’Oman et des menaces de fermeture du détroit.

» Aussitôt apparurent les éléments fondamentaux de la réalité de la crise : non pas réalité nouvelle, mais réalité tout court, indiquant que, pour la première fois depuis 2005, la crise existait réellement, en vérité. L’Iran étant le troisième exportateur de pétrole du monde en même temps qu’une puissance aux capacités technologiques développées (affaire du RQ-170) du fait de l’enfermement où ce pays se trouvait contraint, de multiples domaines réels se trouvaient touchés. La crise iranienne devenait un problème économique concret, un problème opérationnel et stratégique concret, un problème de relations internationales concrets. Des puissances hors-bloc BAO, comme la Chine, l’Inde et la Russie (les deux premières, grosses exportatrices de pétrole iranien), étaient directement concernées et prenaient des positions (en général hostiles au bloc BAO) concrètement exposées et immédiatement opérationnelles.

[…]

» Nous avons déjà signalé sur notre site dedefensa.org (le 4 janvier 2012, rubrique F&C) combien le facteur pétrole-embargo-Ormouz modifiait la situation stratégique. Il s’agit effectivement d’un basculement : d’une position d’assiégé théorique soumis au bon vouloir d’une puissance supérieure, l’Iran passait au statut d’acteur actif et non dénué d’arguments stratégiques et économiques dans une séquence devenue beaucoup plus concrète. Ce basculement est également symbolique, et d’une puissance remarquable qui transforme la crise iranienne.

» • On passe du nucléaire militaire théorique au pétrole, matière active, circulant, commercialisée, etc. On passe ainsi d’une matière virtualiste (l’hypothèse constamment manipulée de la théorie de la production d’un armement nucléaire) à une puissante réalité. Le pétrole, c’est le sang du Système, sa raison d’être et sa raison de vivre, son symbole absolu ; pas besoin de guerre, pas besoin du sang de la guerre, le pétrole suffit à cet égard, comme symbole pur de l’affrontement. Ainsi la crise iranienne, par le biais de son basculement vers la question du pétrole, est elle-même devenue à la fois le sang du Système et le sang de la guerre, et le symbole de tout cela.

» • En pénétrant dans la réalité par le moyen du symbole même du Système, la crise s’élargit en se haussant, en appelant aussitôt à l’interférence d’autres crises. Elle s’inscrit aussitôt comme une interférence majeure dans le débat des élections présidentielles US, intervient comme un objet de tension formidable entre les USA et Israël, met en évidence l’aspect chaotique de la situation au Moyen-Orient en général, avec les déplacements de puissance qui vont avec en accompagnant la chaîne crisique du “printemps arabe” ; elle souligne l’impuissance européenne derrière une politique extérieure convenue selon les normes-Système, accélère dramatiquement la fracture entre le bloc BAO et les puissances du BRICS (principalement la Chine, l’Inde et la Russie) ; et, surtout, elle transforme en l’accélérant décisivement la question de la suprématie en cours d’effondrement du dollar en introduisant des transactions en monnaies nationales, voir selon le principe du troc or-pétrole, etc…

» Ce qu’on mesure alors, avec cette crise iranienne ainsi décisivement transmutée par son élargissement à d’autres crises et par la force symbolique ainsi acquise la haussant au niveau métahistorique, c’est combien cette transmutation s’exprime par une intégration complète dans la crise centrale du Système, et combien cette intégration nous fait percevoir la formidable importance de l’enjeu ainsi révélé. Considérée d’un autre point de vue, l’évènement contribue d’une façon étonnamment puissante à la progression de l’unicité de la crise, c’est-à-dire vers la concrétisation de la “crise unique” ou de la “crise haute”. Dans ce cas, la crise iranienne joue un rôle de détonateur, de déclencheur, en brisant le cadre contraignant que lui avaient assignée les “négationnistes”, refusant le fait de l’existence d’une crise centrale devenue crise haute, ou crise métahistorique, du Système. Le cas iranien est alors complètement dégagé de son cadre régional et de la psychologie obsessionnelle de ceux qui entretiennent la crise. Il est littéralement libéré.

[…]

» C’est ce dernier point de l’émergence d’une possibilité d’échange pétrole-or que nous retiendrons comme symbolique, dans la mesure où il esquisse une attaque de la conception du monde par le Système, basée sur la puissance faussaire d’une monnaie manipulée comme un instrument de piraterie (le dollar). Le symbole d’un “troc” or-pétrole, concernant le fondement du Système, le “sang du Système” (le pétrole) est un évènement hors de la sphère monétaire et économiste. Sa puissance symbolique émane effectivement d’une intervention métahistorique. Un expert indépendant, Jim Rickard, qui avait envisagé cette évolution dans une analyse de 2009, observe ce mouvement de la part des pays cités (l’Inde et la Chine au premier rang) en insistant sur la surprise de l’accélération du mouvement (lui-même ne voyait pas de telles pratiques possibles avant 2013-2014) : « [These countries will say…] Let’s get our own payment system going. Let’s use our own trade currencies. Let’s use gold as a foundation. It’s exactly what I talked about in my book, but having forecasted all of this I am surprised to see it happening so quickly. This could be the beginning of the end of the dollar. »

» C’est bien cette rapidité qui doit être mise en évidence, comme un signe de la métahistoricisation de la crise, dans ce cas de la crise iranienne passant à la crise du dollar, les crise des relations commerciales stratégiques, la crise entre les puissances du BRICS et celles du bloc BAO, etc… Cette rapidité implique une contraction du temps et une accélération de l’Histoire, qui sont effectivement le double signe de l’intégration de la crise et de sa transformation en ce que nommons la “crise haute”, avec cette spécificité d’unicité qui ouvre la pensée vers la possibilité d’une transmutation décisive des conditions du monde ; cette rapidité implique par conséquent l’apparition pleine et entière de la dimension métahistorique. C’est ainsi que s’est transformée, ces deux derniers mois, la crise iranienne… »

Bien qu’il soit encore trop tôt et assez délicat pour le prétendre et le confirmer, nous pensons, et cela est notre opinion, qu’il existe assez d’éléments mécaniques à la manifestation future d’une autre « crise haute » dans la crise générale du Système.

Ces autres événements, que l’on dira pour le moment relever de la rivalité historique des protagonistes asiatiques et de la dislocation géopolitique mondiale en cette ère de redéfinition des alliances et des partenariats de tout Etat peu importe le bloc civilisationnel et du rééquilibrage des puissances dans la multipolarisation du monde, se déroulent principalement dans l’Océan Pacifique, entre les Etats-Unis et la Chine. Ces événements concernent ni plus ni moins la politique d’endiguement de la Chine expansionniste menée par les Etats-Unis, à la fois adversaire, rival et ennemi désigné par le comportement visible, hostile et naturellement impérialiste de Washington.

Ces éléments mécaniques mettent directement en scène les alliances militaires traditionnelles de Washington – Japon, Corée du Sud, Philippines, Thaïlande – face à la montée en puissance des forces navales chinoises et de ses différentes revendications impériales (voir plus loin) ; des complications pour la circulation maritime mondiale et pour la dimension stratégique (déploiement des flottes navales, maintien de la présence de la puissance militaire états-unien dans ce monde unipolaire en fin d’âge, etc) autour du détroit de Malacca comme le cas du pétrole dans le détroit d’Ormuz ; le net raidissement des relations sino-vietnamiennes depuis 2010 envenimées par l’offre de la secretaire d’Etat Hillary R. Clinton de proposer les services de Washington « pour aider à résoudre les querelles maritimes entre la Chine et le Vietnam, […] en dépit du « code de conduite » rappelant les lois de la mer, la liberté de navigation et l’obligation de résoudre les différends par le dialogue, signé en novembre 2002 par la Chine et les 10 pays de l’ASEAN » [2] ; les intérêts stratégiques et économiques des importants contentieux régionaux de plusieurs archipels, premièrement, les îles Senkaku (selon la dénomination japonaise) ou Diaoyu (selon la dénomination chinoise) situées en mer de Chine orientale, présentant des gisements potentiels en hydrocarbures et offrant une position stratégique pour Pékin sont disputées par la Chine, le Japon et Taïwan et, deuxièmement, les îles Spratley et îles Paracel en mer de Chine méridionale vastes et riches en ressources halieutiques (pêche) et hydrocarbures (gaz et pétrole) impliquant la Chine, Taïwan et le Vietnam ainsi que les Philippines, la Malaisie et Brunei mais uniquement pour les îles Spratley ; l’appaisement des relations sino-taïwanaises depuis 2008 bien que la vente de matériel militaire de Washinton à Taïpei ait été une tentative de nuire à cet appaisement et ne provoquant que quelques turbulences ; les relations ambiguës entre la Chine et la Corée du Nord, pays désigné, avec l’Iran et l’Irak, comme étant l’axe du mal par l’administration Bush, en 2002, et, en référence au régime politique interne, à l’« avant-poste de la tyrannie » dans le discours de Condoleezza Rice le 18 janvier 2005 [2] impliquant officieusement la nécessité d’un « regime change » ; le programme nucléaire birman et l’ouverture de la Birmanie suite aux réformes engagées par le régime en place.

La complexité étant que la profusion de liens entre les acteurs chinois et iraniens directement concernés par la crise iranienne (ainsi que le Japon et la Corée du Sud qui importent du pétrole iranien) pourrait éventuellement aboutir sur un engrenage vers cette deuxième « crise haute » qu’il importe de qualifier hypothéthique à l’heure qu’il est, et débouchant sur une fusion totale supposée des « crises hautes ». Cela pourrait alors se transformer en un probable point de rupture sans point de non-retour, une fracture réelle du système international entre les superpuissances états-unienne déclinante du bloc BAO et celle chinoise montante du bloc BRICS aggravant encore un peu plus la crise générale du Système.

Ahmiri Saïd

Note

[1] : Querelles sino-vietnamiennes. Rivalités des frères ennemis et enjeu global

[2] : Insoumission

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6 réponses à “De la crise iranienne

  1. Nous sommes donc dans le cycle écrit par F. Herbert : « Dune » ?

    Dommage que ceux qui lancent le basculement du monde soient si peu démocratiques.
    Cap à l’ouest, donc, vers le Pacifique et l’alliance BAO n’est qu’un prétexte pour obliger des vassaux à s’engager dans une guerre qui ne leur rapportera rien, parce que trop à l’est ?

    On est mal !

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