Iran : suspects habituels et mémoires sélectives


par Robert Fisk pour The Independent via Common Dreams

« Le président israélien nous avertit aujourd’hui que l’Iran est sur le point de produire une arme nucléaire. Le ciel nous en préserve. Pourtant, nous journalistes, ne mentionnons pas que Shimon Peres, alors Premier ministre, avait dit exactement la même chose en 1996. » Robert Fisk, le correspondant au Moyen Orient de The Independent, rappelle non sans alacrité quelques vérités d’évidence apparemment sorties du radar de nombreux médias occidentaux.

Rendre compte correctement est l’une des tâches les plus difficiles pour un journaliste – et ça l’est rarement plus que dans le cas de l’Iran. L’Iran, la terrible menace de la révolution islamiste. L’Iran chiite, protecteur et manipulateur du Terrorisme Mondial, de la Syrie au Liban, du Hamas au Hezbollah. Ahmadinejad, le Calife fou. Et, bien sûr, l’Iran nucléaire, se préparant à détruire Israël avec un champignon atomique de haine antisémite, prêt à fermer le détroit d’Ormuz – au moment où les forces occidentales (ou israéliennes) attaqueraient.

Étant donné la nature du régime théocratique, l’affreuse répression de ses adversaires après les élections en 2009, sans parler de ses gisements pétroliers énormes, toute tentative de ramener un peu de bon sens dans la présentation des faits doit aussi comporter un avertissement préalable de santé publique : bien évidemment, non, l’Iran n’est pas un endroit plaisant. Mais…

Prenons la version israélienne qui, malgré les preuves constantes que ses services de renseignement sont à peu près aussi efficaces que ceux de Syrie, continue d’être claironnée par ses amis en occident, aux rangs desquels les plus serviles sont les journalistes. Le président israélien nous avertit aujourd’hui que l’Iran est sur le point de produire une arme nucléaire. Le ciel nous en préserve. Pourtant, nous journalistes, ne mentionnons pas que Shimon Peres, alors Premier ministre, avait dit exactement la même chose en 1996. C’était il y a 16 ans. Et nous ne rappelons pas plus que le Premier ministre israélien actuel, Benjamin Netanyahu, avait déclaré en 1992 que l’Iran aurait la bombe nucléaire d’ici 1999. C’est-à-dire depuis 13 ans. Vieille histoire, toujours recommencée.

En fait, nous ne savons pas si l’Iran construit vraiment une arme nucléaire. Et après l’exemple de l’Irak, il est étonnant de voir les mêmes détails sur les armes de destruction massive surgir au même rythme que toutes les balivernes sur l’arsenal titanesque de Saddam Hussein. Sans oublier le problème de l’origine. Quand tout cela a-t-il commencé ? Sous le Shah. Ce gars voulait la puissance nucléaire. Il a même déclaré qu’il voulait une bombe parce que « les Etats-Unis et l’Union soviétique avaient des bombes nucléaires, » et personne ne s’y est opposé. Les Européens se précipitèrent pour fournir ce que demandait le dictateur. C’est Siemens – et non pas la Russie – qui a construit la centrale nucléaire de Bushehr.

Et quand l’ayatollah Khomeiny, ce fléau de l’Occident, cet apôtre de la révolution chiite, etc.., a pris le pouvoir en Iran en 1979, il a ordonné que l’ensemble du projet nucléaire soit arrêté parce que c’était « l’œuvre du diable ». Ce n’est que lorsque Saddam a envahi l’Iran – avec les encouragements de l’Occident – et a commencé à utiliser des gaz toxiques contre les Iraniens (dont les composants chimiques provenaient de l’Occident, bien sûr) que Khomeiny a été persuadé qu’il fallait redémarrer ce programme.

Tout cela est désormais supprimé de l’historique des faits : ce sont les mollahs enturbannés de noir qui ont démarré le projet nucléaire, avec Ahmadinejad le cinglé. Et Israël pourrait devoir détruire cette arme de terreur pour assurer sa propre survie, pour assurer la survie de l’Occident, la démocratie, etc.., etc…

Pour les Palestiniens de Cisjordanie, Israël est une puissance colonisatrice occupante brutale. Mais dès lors que l’Iran est mentionné, cette puissance coloniale se transforme en un minuscule, vulnérable et paisible Etat vivant sous la menace imminente d’une destruction. Ahmadinejad – là encore, je cite Netanyahou – est plus dangereux que Hitler. Les bombes nucléaires d’Israël – bien réelles, et dont le nombre aujourd’hui avoisine 300 – disparaissent de l’histoire. Les Gardiens de la Révolution iraniens aident le régime syrien à éradiquer ses adversaires ; ils pourraient aimer le faire – mais il n’y a aucune preuve de cela.

Le problème est que l’Iran a gagné presque toutes ses guerres récentes sans tirer un seul coup de feu. George W et Tony ont détruit l’ennemi juré de l’Iran en Irak. Ils ont tué des milliers de soldats sunnites, que l’Iran lui-même avait toujours qualifiés de « talibans noirs ». Et les Arabes du Golfe, nos amis « modérés », tremblent de peur dans leurs mosquées recouvertes d’or lorsque nous, occidentaux, décrivons leur sort dans l’éventualité d’une révolution iranienne chiite.

Pas étonnant que Cameron vende des armes à ces gens dont les armées, dans de nombreux cas, pourraient à peine tenir une soupe populaire, sans même parler des armes sophistiquées que nous leur balançons pour des milliards de dollars, sous l’ombre portée des peurs inspirées par Téhéran.

Appliquons les sanctions ! Que les clowns entrent en scène…

Robert Fisk

Robert Fisk est correspondant au Moyen-Orient pour le journal The Independant. Il est l’auteur de nombreux livres sur la région, parmi lesquels « The Great War for Civilisation : The Conquest of the Middle East ».

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Article original : It Suits « Nuclear Israel » That We Never Forget « Nuclear Iran »

Traduction : Contre Info

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