« Piss soldiers » d’Afghanistan : à quoi s’attendait l’armée US avec le Web ?


par Thomas Rabino pour Rue89

Révélée le 12 janvier, la vidéo de quatre Marines urinant sur les cadavres d’Afghans a suscité l’indignation. En temps de guerre, ce type de comportement n’a pourtant rien d’inédit.

Mais, à l’instar du scandale d’Abou Ghraib (Irak) en 2004, les images sont à l’origine du choc, plus que les faits eux-mêmes : cette profanation filmée synthétise la barbarie et la modernité qui caractérisent la « guerre contre la Terreur », lancée en 2001 dans la foulée des attentats du 11 Septembre.

Un ennemi déshumanisé et animalisé

Il n’est pas rare de constater que des hommes, souvent jeunes, plongés dans un contexte de guerre et une escalade de la violence, finissent par perdre de vue les normes morales et sociales qui régissent une société : comme toujours depuis que les conflits requièrent la mobilisation de larges pans de la société, le discours politique, médiatique et militaire de l’après-11 Septembre a déshumanisé l’ennemi, invariablement présenté comme une « menace pour la civilisation ».

En 2002, George W. Bush affirmait par exemple, dans son discours sur l’état de l’Union, la nécessité d’« éliminer les parasites terroristes ». Une fois capturés, les présumés « parasites » étaient expédiés à Guantanamo ou dans une autre zone de non droit, et parqués dans des cages de 3 m², comme des bêtes.

Au même moment, Donald Rumsfeld, alors secrétaire à la Défense, constellait ses interventions d’appels à « tuer » – pas moins de neuf fois dans un discours de 35 minutes en décembre 2001, avant que le général Myers, chef d’état-major interarmées, ne s’emploie à « nettoyer les nids à rats » subsistant sur le théâtre d’opérations.

A l’époque, la torture devint banale, comme l’a donc montré le scandale de la prison iraquienne d’Abou Ghraïb. En Afghanistan, plus de dix années de guerre n’auront fait qu’intensifier le processus, lui-même alimenté par les succès talibans. En bref, l’adversaire, qu’il soit afghan ou irakien, a été déshumanisé, et animalisé.

« Pas les valeurs des Marines » ?

La réaction officielle à cette vidéo fut rapide : qualifié d’« isolé », le geste ne « reflète pas les valeurs » des US Marines, dont l’hymne clame la fierté de « combattre pour la justice et pour la liberté ». Ce prestigieux corps de 240 000 hommes compte pourtant parmi ses hauts gradés des personnalités telles que le lieutenant-général James Mattis, prompt à soutenir publiquement combien il est « fun de tuer des gens » (à San Diego, le 1er février 2005). Il ajoutait :

« Vraiment, c’est très amusant de combattre. […] C’est à hurler de rire. J’aime bien la bagarre. […] Vous avez des gars qui battent leurs femmes […] parce qu’elles refusent de porter un voile. […] Ces types n’ont aucune humanité. Alors c’est vraiment sympa de pouvoir les descendre. »

En cas d’envie pressante, la suite coule de source…

La formation « culturelle » des Marines, logiquement surentraînés à tuer, ne doit pas non plus être oubliée : les chansons de marche, ou « Jody calls », entonnées sur des airs connus, exaltent la violence, la capacité à tuer et la supériorité morale des Etats-Unis. Créées et modifiées par les instructeurs, les recrues et les soldats au fil des conflits, autrefois diffusées de caserne en base et circulant aujourd’hui sur le Net, les « Jody calls » sont la fois le reflet et le moteur des comportements guerriers.

A l’époque vietnamienne, la dizaine de couplets de « Napalm Sticks to Kids » (« Le napalm colle aux enfants ») participait d’une acceptation et d’une glorification collective des violences infligées aux civils. Les « Jody calls » de la guerre contre la Terreur s’en inspirent. Les soldats lancent, à ceux qu’ils appellent les « négros des sables » :

« Entraînés pour tuer Nous tuerons, tuerons, tuerons ! »

« Ce qui fait pousser l’herbe Le sang, le sang, le sang rouge vif ! »

« Prie pour ne pas être dans ma zone de tir [“ killing zone ”], parce que mon M-16 te renverra chez toi dans un linceul… »

Ou entonnent encore :

« Je hais l’Irak [ou “ l’Afghanistan ”, selon l’affectation, ndla]
Je n’y remettrai plus les pieds […]
Il fait plus chaud qu’en enfer.
Et les gens puent […]
Ils ont des bombes plutôt que des nains de jardin […]
Ils nous tirent comme des lapins. »

Tout aussi typique, « Let the Hadjis Hit the Floor » (« Laisse les Hadjis tomber à terre ») :

« Un ! L’Afghanistan envahi !
Deux ! Tue les Talibans !
Trois ! On a foncé vers Bagdad !
Quatre ! Laisse les Hadjis tomber à terre ! »,

Voire :

« Cours, cours, Irakien/Afghan, cours.
J’appuie sur la gâchette pour avoir du fun.
Meurs, meurs, Irakien/Afghan, meurs »…

La violence extrême, mais aussi le refus de considérer l’ennemi comme un humain, sont parties prenantes de la formation et de la culture guerrière des soldats.

La première guerre à l’ère du Net

Depuis que les appareils photos et les caméras existent, les horreurs de la guerre ont toujours été fixées sur pellicule par leurs auteurs : pris pendant la Première Guerre mondiale, un cliché présente par exemple un jeune Poilu, hilare, qui montre à l’objectif la main sanguinolante d’un Allemand (« J’étais médecin dans les tranchées », Louis Maufrais, Paris, Robert Laffont, 2008). Cette photo, dont de multiples pendants ont vu le jour en 1939-45, en Indochine, au Vietnam ou en Algérie, n’avait cependant pas la possibilité de circuler.

Internet a changé la donne, et les effets s’en s’ont faits sentir avec la guerre contre la Terreur : sans même revenir sur les photos des tortures d’Abou Ghraib rappelons qu’en 2004, pendant la terrible bataille de Falloujah, l’exécution filmée d’un blessé par un soldat américain avait soulevé une même émotion, aux Etats-Unis comme ailleurs. Si les exécutions sommaires ne sont pas nées en Irak, la brutale confrontation avec leur réalité a participé, avec d’autres facteurs, à l’érosion du soutien à cette guerre.

A priori instruit de l’inévitable barbarisation des hommes qu’elle envoie combattre, l’Amérique peine à supporter la vision concrète des guerres, vendues depuis des décennies comme « propres ». En France, un semblable traumatisme s’était emparé de l’opinion à l’occasion des 80 ans de la guerre de 14, quand des historiens de talent avaient mis en lumière la violence archaïque dont pouvaient faire usage les glorieux défenseurs de la patrie, combattants dans les tranchées à l’aide de masses d’armes artisanales et autres armes destinées à infliger un maximum de souffrance au « Boche ».

Au XXIe siècle, le délai nécessaire à l’indignation s’est considérablement raccourci. En cause : la révolution numérique, qui effrayait tant Donald Rumsfeld en 2004 :

« Ils se baladent avec des caméras numériques en prenant ces photos incroyables qu’ils font circuler […], et qui parviennent aux médias, à notre plus grande surprise. »

Pour la première fois dans l’histoire des guerres, des militaires disposent d’appareils numériques qui, couplés au Net accessible dans les bases américaines, déversent leur contenu au monde entier. Depuis 2005, le Pentagone a bien tenté de contrôler l’activité internet de ses recrues, à coups de règlements et de blocage des réseaux sociaux. Ce dernier scandale vient rappeler que l’objectif n’a pas été atteint.

Thomas Rabino

Thomas Rabino est spécialisé sur la Seconde Guerre Mondiale, la Résistance et les Etats-Unis. Auteur du « Réseau Carte. Histoire d’un réseau de la Résistance antiallemand, antigaulliste, anticommuniste et anticollaborationniste » (Perrin, 2008), d’articles (notamment « Obama et la culture de guerre » (Le Débat n°155), et contributeur du magazine Histoire(s) de la Dernière Guerre. Son deuxième livre s’intitule De la guerre en Amérique. Essai sur la culture de guerre (Perrin, juin 2011).

À lire et à voir sur la déshumanisation :

« Déshumanisons-nous ! »

The Road to Guantanamo (vidéo)

Un taxi pour l’enfer (vidéo)

S.O.P. : Standard Operating Procedure (vidéo)

Source : Rue89

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